Un ami comme Chadouk #6

jeunesse, roman
Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :
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©Hazuki Koike

©Hazuki Koike

JE VAIS TOUT DROIT à l’évier en évitant soigneusement le regard de Papa. Je savonne mes mains avec minutie, frotte mes ongles au moyen de mon pouce. Je me retourne pour attraper un torchon et surprend le sourire embarrassé de Chadouk.
— Mais qu’est-ce que tu fais chez moi ? Sors tout de suite ou bien je te dénonce !
— Non, pardon. Ne dis rien à personne, je te présente mes excuses.
Puis je vois à son air finaud qu’il vient de se rappeler que je suis le seul à le voir et à l’entendre.
Je tente de le persuader par la douceur :
— Tu ne peux pas entrer comme ça chez les gens, sans y avoir été invité. Même si tu es un fantôme.
— JE NE SUIS PAS UN FANT…
— Oui, c’est vrai. Je ne le dirai plus. Mais j’ai déjà assez de soucis comme ça. Je n’ai pas besoin en plus de connaître quelqu’un comme toi. Tu comprends ?
Son air malheureux me fait regretter mes paroles. Parfois, je me donnerais des gifles pour apprendre à réfléchir avant de parler.
— Timéo, tu te sens bien, Fiston ?
Zut ! J’ai oublié que Papa n’a pas quitté la pièce. Je vais passer pour un dingo.
— Oui, oui. J’écris une pièce pour m’inscrire au club de théâtre à la rentrée et je récitais la quatrième scène.
La fierté que je lis sur son visage me fait regretter de lui mentir. On dirait que je n’ai plus qu’à écrire vraiment pour m’inscrire à ce club.
 
Quand j’étais petit, Papa et moi jouions énormément ensemble. Il restait de longues périodes sans travail et mettait ce temps à profit pour m’aider à pourchasser des sorcières, libérer des chevaliers, fabriquer des ponts, des cabanes, des fusées, des manèges, et tout ce qui pouvait me faire envie. Papa créait des jeux à partir de morceaux de bois qu’il ramassait au hasard de ses promenades. Est-ce que les jeux ont cessé quand Papa a divorcé ou bien quand mes copains sont devenus plus importants ? Qui s’acharnait à couper des bûches au fond du jardin pour rester seul ? Et qui de nous deux avait de moins en moins envie de pédaler sur des chemins buissonniers ?
Aujourd’hui, tout est plus petit et je me cogne souvent. L’ancienne maison était spacieuse et son jardin plus encore. Ma mère l’a gardée avec le chien jaune et le chat tigré qui m’ont vu grandir comme un haricot magique.
À ce propos, j’ai bientôt dix ans et mon pantalon me serre déjà à la taille. Je galère pour passer le bouton dans la boutonnière et quand je lève les bras, il m’arrive de craquer une manche.
 
Je sais bien que Papa est embarrassé au sujet du baiser et qu’il n’a pas envie de m’en parler. C’est pourquoi je me contente de lui demander ce qu’il y aura à manger pour le dîner.
— Des pâtes à la carbonara, me répond-il, fièrement. Avec de la crème fraîche du crémier, des œufs bio et des lardons de chez le boucher. D’ailleurs, commence à mettre la table, je mets déjà l’eau à chauffer pour les nouilles.
Pendant le repas, la conversation tourne autour de mon prochain anniversaire.
— Papa, je voudrais une surprise qui ne soit pas comme d’habitude. Ne m’achète rien, j’ai déjà tout ce qu’il me faut. Je préfère que tu m’organises quelque chose de très spécial comme une aventure, une chasse au trésor ou bien ce genre de chose. Tu vois ce que je veux dire ? 
— Oui, je vois ce que tu veux dire. Je vais y réfléchir.
Je sais qu’il ne supporte pas que j’aie conscience de notre manque d’argent. Manque d’argent, manque de maison, manque de mère, manque de tout. Et moi-même, j’ai le sentiment parfois d’être un fils à la manque.
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(Extrait du chapitre 7 : « Un projet d’anniversaire pour Timéo »)
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Un ami comme Chadouk #5

jeunesse, roman

Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :*

© Rofusz Bkinga

CHADOUK NE SAIT PAS ce qu’est le temps qui passe. Il ne sait pas depuis quand il existe ni si un jour il va disparaître. Et quand on ne voit pas plus loin que le bout de son nez, on a du mal à comprendre pourquoi le printemps revient toujours après l’hiver.
On ne comprend pas non plus pourquoi la maman de Lucie virevolte à travers la maison, se regarde dans le miroir, essaye un chapeau, des chaussures à talon, jette ou repose, recommence avec une robe, enroule plusieurs foulards autour de son cou, puis de ses cheveux, puis en guise de ceinture. Tout ça pour finalement envoyer le tout valdinguer.
« Chouette, un nouveau jeu ! » Chadouk s’empare à son tour de tout ce qu’elle éloigne d’elle et un chapeau de paille trop grand lui tombe sur l’œil. Il meurt rapidement de chaud sous une étole et manque se casser la margoulette en marchant sur l’ourlet d’une robe fluide et brodée.
Puis il s’étonne, car à cette heure-ci d’habitude elle travaille toujours sa voix et file préparer le repas du midi si Lucie lui crie depuis sa chambre qu’elle a faim.
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Il entend parler de Serge, le père de Timéo. Il s’en méfie depuis le concert du quatorze juillet et il ne comprend pas pourquoi ce prénom a des effets bizarres sur elle.
Elle ne le connaissait pas encore la veille, et voilà qu’à présent ce prénom semble lui gonfler le cœur, lui chatouiller les côtes, faire briller ses yeux et lui monter aux lèvres. Visiblement, elle le trouve beau et il occupe toutes ses pensées.
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Chadouk réfléchit au sujet du pouvoir magique de ce prénom. Quoi ? Tous les prénoms ont un pouvoir magique. Oui, « Chadouk » aussi.
Bon, il sait que Serge n’est pas seulement un prénom, il sait que c’est aussi le nom d’un assemblage de tissus. Autrement dit, du tissage. Comme la laine tissée, par exemple. La mère de Lucie doit sûrement rêver qu’avec un tel prénom, Serge peut tisser des liens formidables, des liens d’amour solides comme une écharpe tricotée.
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Chadouk grappille des bonbons dans la cuisine quand soudain le téléphone sonne. Il interrompt le cours de ses pensées et il écoute la conversation de toutes ses oreilles. Il devine aux réponses de la maman de Lucie qu’il s’agit de Monsieur Santos, le directeur du camping. Il veut la payer dans la journée pour son concert du quatorze juillet.
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(Extrait du chapitre 6 : « Chadouk fait encore une bêtise »)

 

Un ami comme Chadouk #4

jeunesse, roman

 Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :

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© Hélène Poirié

LUCIE ET SA MAMAN marchent le long de la rue principale et de ses nombreux magasins. Chadouk les suit en voletant à leur rythme. La mère de Lucie appuie légèrement sur la surface de son téléphone du bout de l’index. Elle consulte ainsi la liste des vêtements dont Lucie a besoin pour la rentrée scolaire. Elle sursaute et freine brutalement sa marche au moment où une voiture passe en trombe devant le pied qu’elle allait poser sur la route pour traverser. LE FEU DES PIÉTONS EST ENCORE AU ROUGE ! Lucie déteste quand sa mère se montre tête en l’air au mépris du danger. Chadouk avait pourtant crié « ATTENTION AUX VOITURES !» mais comme d’habitude, personne ne l’a entendu.
Sa mère recule sur le trottoir. De sa main libre, elle fait semblant de jeter un sort aux feux de croisement pour que la bonne couleur apparaisse en sa faveur. Et bing ! Le feu passe au vert. Lucie éclate de rire. Chadouk est épaté. C’est un tour qu’il voudrait bien savoir faire.
La mère de Lucie sourit puis fait une drôle de tête en remarquant qu’elle est observée depuis l’autre côté de la rue. Oh la la ! il s’agit de Timéo et de son père ! Ce dernier traverse la rue (talonné par son fils) quand il comprend qu’elle les regarde à son tour. Ce n’est pas le bon moment mais la circulation des automobiles est fluide et lente.
Elle lui serre la main, à la fois contente et intimidée. Une main chaude, douce et réconfortante. Comme quand on se blottit contre l’angle d’un canapé en se consolant avec un gros coussin dans les bras.
— Vous êtes le père de Timéo, c’est bien ça ?
— Et vous, la star de la chanson ?
— Ah non, vous vous trompez. Moi, je suis la mère de Lucie.
Ils éclatent de rire en même temps. Lucie et Timéo, eux, s’observent avec embarras.
Il faut dire qu’ils ne se connaissent pas très bien. Timéo est dans la classe de Romane et ne fréquente pas les mêmes groupes d’amis dans la cours de récréation. Il ne mange pas non plus à la cantine, et certains affirment que c’est parce que son père est trop pauvre pour payer les tickets.
D’y penser met Lucie encore plus mal à l’aise. Elle s’en fiche si les autres ont de l’argent ou pas. Elle choisit ses amis en fonction de leur personnalité. Quand ils sont drôles et gentils elle s’entend bien avec eux. Elle se demande à présent si sa mère trouve le père de Timéo drôle et gentil. Ça ne la regarde pas, bien sûr, mais ce serait plutôt chouette, finalement. Il a un air doux et timide, et on voit bien qu’il adore son fils.
— À part ça, que faites-vous dehors de si bonne heure ? demande Timéo. Il n’aime pas les silences qui durent. Il n’aime pas non plus que Chadouk lui demande de ne pas dénoncer sa présence et fronce les sourcils.
— Ma mère m’achète des fringues… euh, des vêtements, corrige-t-elle sous son regard sévère. Et vous ?
— On se balade, juste. On adore marcher, Papa et moi. On peut le faire pendant des heures.
Lucie est admirative car elle a horreur du moindre effort. Sa mère a du insister pour la sortir de la maison.
Chadouk chuchote au garçon :
— Moi aussi, je peux me balader pendant des heures. Des journées entières, même, si je veux. Je ne connais pas la fatigue.
Timéo n’a toujours pas décidé s’il avait peur de Chadouk. Pour le vérifier, il lui tire la langue et Chadouk fait aussitôt de même. Lucie le prend pour elle et se rembrunit. Timéo improvise :
— Flûte, encore raté ! Je n’arrive toujours pas à toucher mon nez avec ma langue.
Lucie hausse les sourcils. Ce garçon est visiblement idiot.
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(Extrait du chapitre 5 : « Chadouk est en ville »)

Un ami comme Chadouk #3

jeunesse, roman
Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :
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© Patricia Metola

JE SUIS EN PYJAMA QUAND Maman s’habille et descend déjeuner. Nous parlons du spectacle d’hier avec plaisir. En principe, Je n’aime pas trop la voir se montrer de la sorte. J’ai l’impression d’observer une étrangère qui ressemblerait trait pour trait à ma mère et cela me fait toujours un drôle d’effet. Je ne ne sais pas comment me comporter quand Maman est dans ce rôle de chanteuse acclamée par un public. Hier pourtant, c’était différent : j’ai vu son regard sur le père de Timéo. Je ne le lui avais jamais vu auparavant, parce que mon père est parti alors que j’avais deux ans. Les princesses de dessin animé ont exactement ce regard quand elles tombent amoureuses.
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Je repense au collier. Malgré une bonne nuit de sommeil et un bol de lait de riz, je ne comprends toujours pas pourquoi elle en avait un à son cou. Elle porte rarement des bijoux. Elle leur préfère les foulards car ils sont plus rassurants et moins lourds à porter. Si, si. Véridique, elle dit des choses comme ça !
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Je tartine du beurre sur quelques tranches de pain aux céréales. Je m’y prends mal sur la deuxième. Un peu de matière grasse déborde sur ma main. Je repose le couteau mais au lieu d’essuyer mes mains dans ma serviette ou mieux, d’aller les laver à la cuisine, je fais une chose pas courante : je les frotte comme si je les enduisais de crème hydratante. Puis, je fais de même sur mes avant-bras. C’est une manie que j’ai attrapée, petite fille, à la lecture d’un vieux livre que ma mère me faisait le soir. Il s’appelait « Contes et légendes indiennes ». Dans une des histoires, une tribu partageait un repas dans un tipi avant de partir à la chasse. Une fois le repas terminé, tous les convives s’enduisaient les mains et les avant-bras avec les restes des aliments les plus gras afin de protéger leur peau contre le froid.
J’avais trouvé que c’était une bonne idée, et cette habitude ne m’a plus quittée. Beurre, huile, gras de canard, jus de poulet, toutes les matières grasses y passaient et Maman, de guerre lasse, me laissait faire. Si j’avais eu un petit frère, je lui aurais montré cette astuce indienne. Ça oui, avec un petit frère, j’aurais pu mimer toute une tribu, construire des tipis, chasser le bison, pêcher la truite et me battre avec les Comanches.
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« Poppy ? » j’utilise ce surnom avec Maman puisque nous sommes enfin seules. « Poppy, est-ce que c’est le père de Timéo qui t’a offert le collier ? »
Peut-être qu’ils se connaissent déjà et que je ne le sais pas encore.
À l’autre bout de la table, sur une chaise qui me semble vide, Chadouk m’imite en étalant à son tour du beurre sur ses bras. Ses poils brillent comme des fils de toile d’araignée sous un givre et il trouve cela charmant. À ce moment-là je ne le sais pas encore. C’est lui qui me le racontera plus tard, quand je pourrai enfin le voir et l’entendre. Ma question l’immobilise et le suspend aux lèvres de Maman.
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(Extrait du chapitre 4 : « Lucie veut résoudre l’affaire du collier »)

Un ami comme Chadouk #2

jeunesse, roman
Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :
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© Cecilia Varela

ON EST ALLÉ CHERCHER de quoi boire et aussi de quoi manger. Tout le monde trempe ses frites dans du ketchup ou de la mayonnaise et parle la bouche pleine. Moi, je reste silencieux. Tout à l’heure, j’ai vu un petit personnage étrange devant la scène. Il avait l’air d’écouter la mère de Lucie avec admiration. On dirait même qu’il la connaissait personnellement. Quand elle est descendue rejoindre sa fille, il a détaché un collier du cou d’une spectatrice pour l’attacher autour de son cou à elle. En se retournant, il a surpris mon regard sur lui. Alors, il m’a souri en posant un doigt sur sa bouche en guise de chut. Puis, il est devenu invisible. J’ai failli pousser un cri d’étonnement. Je l’ai cherché longtemps dans les mouvements de la foule, mais en vain.
Les autres ont l’air d’être occupés pendant encore un bon moment. Je pignoche mollement dans ma barquette. Je me sens l’âme d’un détective dont on retarderait l’enquête. N’y tenant plus, je finis par me lever discrètement et je retourne à la recherche du petit personnage. J’ai l’impression d’être le seul à l’avoir remarqué. C’est complètement dingue, tout de même !
Je fais le tour de la scène, traverse les massifs devant le panneau « défense de marcher sur les fleurs » et scrute quelques recoins. Je regrette de ne pas avoir ma lampe-torche avec moi car l’éclairage public est insuffisant. Après un quart d’heure infructueux, je m’apprête à rebrousser chemin.
« Tu peux me voir ? »
Mince ! Je l’ai trouvé. Il apparaît, adossé au muret le plus éloigné de la buvette. L’entrée des douches et des WC est de l’autre côté du bâtiment qui la jouxte. Aucun risque que des gens tombent sur nous en allant faire pipi.
Je choisis de lui répondre comme si je trouvais la situation normale :
— Bien sûr que je peux te voir. Il est drôlement fort, ton tour de magie. Tu m’expliques ton trucage ?
— Il n’y en a pas. Je disparais et je réapparais naturellement. Je le fais très peu souvent parce que de toute façon, personne ne semble me voir. Sauf toi. C’est la première fois que je croise le regard de quelqu’un posé sur moi. Qui es-tu ?
Je reste bouche bée. Je l’observe avec attention et je remarque enfin quelques anomalies.
(Extrait du chapitre 2 : « Ce que Timéo est seul à voir »)

La berchue et l’oiseau #1

jeunesse, roman

Extrait d’un court roman pour les 6-9 ans : 

© Nathalie Novi

 CE MATIN, AVANT l’école, Leïla vérifie une nouvelle fois ses dents.

Cette fois ça y est, il y en a une qui bouge en bas !
Les dents de ses copains sont tombées depuis longtemps. Les siennes, toujours pas. Il n’y a aucune explication à ce retard. Le dentiste a dit qu’elle avait des dents normales. Pourtant, elles restent encore bien enfoncées dans ses gencives.
Leïla court prévenir sa mère :
« Maman, Maman ! Ma dent a bougé, je l’ai sentie. Tiens, viens voir, touche ! »
Sa mère ne l’écoute pas.
« Leïla, nous sommes pressées ; mets tes chaussures et ton manteau, on y va.
— Mais maman, ce coup-ci c’est pour de vrai, je l’ai senti bouger. »
La mère de Leïla est agacée. Pour la centième fois, elle met son index dans la bouche de Leïla et essaie de bouger la dent.
« Eh bien j’ai raison, ma chérie : ta dent ne bouge pas. Tu l’as encore rêvé.
    — Mais si, Maman. Je la sens. Elle va bientôt tomber et je vais avoir un cadeau. 
    —Tu es sûre que tu la sens ? Moi, je crois que c’est dans ton imagination. Ou bien alors, ta dent tremble de froid. Tu veux que je lui tricote une écharpe et un bonnet, pour qu’elle se réchauffe ? »
Et elle commence à rire.
« Maman, arrête de te moquer de moi. Je te jure que je l’ai sentie.
   — Bon, si tu le dis… En attendant, dépêche-toi et grimpe dans la voiture. »
La famille de Leïla habite à la montagne, dans un endroit où il neige en abondance tous les hivers. Aujourd’hui encore, sa mère enlève toute la neige tombée sur la voiture. La raclette crisse sur le pare-brise. Puis, elle allume le chauffage à l’intérieur. Au bout de quelques minutes, il fait déjà bien chaud.
à suivre

Un ami comme Chadouk #1

jeunesse, roman
Extrait d’un roman jeunesse pour les 9-12 ans.
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© Yoshinori Mozneko

CHADOUK NE SAIT PAS depuis quand il existe. Personne n’a jamais prononcé son nom. Ni à haute voix, ni dans sa tête.
Un jour, Lucie a dit à sa maman : « j’aurais tellement aimé avoir un petit frère » et c’est la première phrase dont il se rappelle. Depuis qu’elle a exprimé ce souhait, il prend soin d’elle du mieux qu’il le peut, parce que son cœur lui dit souvent ce qui est juste. Par exemple, il l’aide secrètement à trouver les meilleures mares pour attraper les grenouilles. Ou bien encore, il charge de fruits les arbres fruitiers pour qu’elle dépouille des cerisiers pleins à craquer en juin. Et bien sûr, il arrive toujours des embrouilles aux enfants de l’école qui voudraient embêter sa petite protégée.
Vraiment, merci Chadouk !
Mais elle ne s’en doute pas du tout. Et lui n’a aucun souvenir de ce qu’il fait quand Lucie n’est plus là. La vie s’arrête quand elle ouvre la porte de l’entrée et la vie reprend quand elle rentre à la maison. Comme une lampe qu’on allume et qu’on éteint.
Ce matin encore, il jouait tranquillement avec un rêve de Lucie en y mettant des couleurs joyeuses et des sons cristallins. Il soufflait doucement sur l’oreille de la petite dormeuse qui bien sûr ne sentait rien, mais ça faisait monter le volume des bruits du dehors et elle avait fini par se réveiller dans un formidable bâillement. De l’autre côté de la fenêtre, les oiseaux pépiaient en sourdine et les chats du voisinage avaient cessé de se battre pour se faufiler à travers des chatières et vider des bols de croquettes fraîches.
Lucie ne sait pas que Chadouk existe et pourtant, quand elle a enfourché son vélo tout à l’heure et profité de la rue en pente pour rouler sans pédaler, le cœur de celui-ci a battu différemment et il a su ce qu’il avait à faire.
Chadouk presse le pas. Il se hâte avec les moyens dont il dispose, traverse les arbres, passe à travers les murs d’enceinte et bondit en voletant par-dessus la rivière. Lucie et sa maman ont un rendez-vous important ce soir, qu’elles ignorent et dont lui non plus ne sait rien encore. Mais son instinct lui fait sentir qu’il doit être présent où tout pourrait être gâché. Tout quoi ? Il s’agit d’une fête organisée dans un camping. Il ne dispose d’aucune information supplémentaire. Il espère en connaître davantage une fois arrivé à la fête vers laquelle Lucie pédale avec entrain.
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(Extrait du chapitre 1 : Chadouk est invisible)

La vérité sur Léane Obel #2

jeunesse, roman
Extrait d’un roman pour les 12/15 ans.
 © Ilaria Urbinati

« (…) Ce matin, je me réveille plus tôt que d’habitude. Exactement à 6h30. Je m’étonne d’avoir passé une nuit sans rêve après la journée mouvementée d’hier. J’allume ma petite lampe en baillant et décide qu’il est trop tôt pour me lever mais trop tard pour me rendormir, même si je meurs d’envie que la matinée avance pour pouvoir appeler mon père à une heure correcte. Je sors du lit, m’empare de mon laptop qui traîne sur mon bureau et glisse à nouveau sous mes draps pour m’installer en position assise, en prenant soin de bien caler mon oreiller dans mon dos. Je pose mon instrument sur mes jambes étendues, l’allume et tente d’y résumer la journée d’hier dans mon fichier « La vérité sur Léane Obel.doc». Je n’aurais jamais pensé qu’un jour ce titre serait à ce point annonciateur.

Ma mère a téléphoné au collège, j’y retourne dès lundi. Je ne sais pas de quoi je parlerai aux autres, ni même si je mettrai Manon dans la confidence. Je verrai cela à l’issue des échanges que j’aurai eu avec mon père. Pas plus tard que ce week-end, j’espère. Je réalise que j’ai une capacité d’adaptation étonnante — c’est la phrase que je marque dans mon fichier journal : « Je réalise que j’ai une capacité d’adaptation étonnante ».

Je l’ai retrouvé et rencontré dans les dernières vingt-quatre heures, et je dis déjà mon père  comme si cela m’était naturel, comme si c’était légitime. Ça me fait d’ailleurs plaisir de penser à ce mot, légitime . Ça veut dire comme si j’en avais le droit. J’espère qu’il voudra bien me reconnaître ou m’adopter. Je suppose que oui. S’il m’a donné son numéro, c’est sans doute qu’il y est disposé, qu’il en a autant envie que moi. Je croise machinalement les doigts pour aider le sort.
« Léane, le petit-déjeuner est prêt ! »
« J’arrive, M’man ! »
Je m’assieds devant mon bol et mes tartines. Ça faisait tellement longtemps qu’elle ne m’avait pas préparé mon petit-déjeuner ! Quand elle s’approche pour verser le chocolat fumant dans mon bol, je me tourne de côté et j’enlace sa taille pour me blottir contre son giron. Elle pose la casserole et me serre à son tour en murmurant :
« Je t’aime, ma petite fille chérie ! »
« Moi aussi, Maman, je t’aime. De tout mon cœur. »
Je relève la tête pour la regarder :
« Tu vas mieux, non ? Tu as l’air en pleine forme ce matin. »
« Oui Léane, je crois que j’arrive au bout de ma convalescence. Nous allons repartir du bon pied toi et moi, tu vas voir, et nous allons être les plus heureuses de la terre, je te le promets ! »
J’hésite un bref instant puis je lui demande : « Maman, je peux téléphoner à mon père ce matin ? »
« Oui bien sûr, ma chérie. A cette heure il travaille dans son salon de coiffure mais je pense que ça ne le dérangera pas que tu l’appelles. »
Je reste silencieuse un moment en gardant mon bol chaud entre mes mains, bois quelques gorgées et lui pose timidement une question qui me tient à cœur depuis que je m’autorise à tirer des plans sur la comète :
« Tu ne m’en voudras pas si je m’entends avec lui, si je le vois régulièrement, si on fait des choses ensemble et tout ça ? »
Je garde pour moi la légère rancune que j’ai en pensant qu’il habitait depuis tout ce temps dans cette ville où nous avons emménagé elle et moi il y a déjà trois ans. Elle le savait, ce n’est pas possible autrement, et sans doute qu’elle l’a fait exprès en calculant que j’entrais dans l’adolescence et que j’aurais besoin d’un père pas trop loin en cas de crise. Comment a-t-elle pu garder aussi longtemps un tel secret, cette vérité qui en fin de compte m’appartient aussi ?
« Léane, j’y avais déjà réfléchi avant de le recontacter et j’en ai même un peu parlé avec lui. Il vit seul, il n’a pas d’autre enfant et il est disponible pour te recevoir les week-ends et pendant les vacances. »
« Ah mais attends, s’il veut de moi, hein ! Si ça se trouve, il va me trouver nulle et se lasser de moi très vite. »
Mon air renfrogné l’apitoie.
« Ça m’étonnerait, Léane. On ne peut pas ne pas t’aimer. »
« Pourquoi tu ne me l’as pas dit plus souvent, Maman, que tu m’aimais ? »
Elle prend un air coupable et j’ai peur qu’elle ne s’éloigne. Je me donnerais des claques, tiens !
« J’en sais rien, Léane. Je sais que je n’exprime pas bien mes sentiments, mais tu es ce que j’ai de plus cher au monde. Pardon pour le mal que j’ai pu te faire. »

Je vis depuis trois ans dans une ville qui n’est plus n’importe quelle ville. C’est en fait la plus belle ville du monde, et je vais prendre ma douche, m’habiller et téléphoner à mon père (…) »

Un froid sec #1

Journal du temps qu'il fait, roman, Un froid sec

© John Divola

La première neige surprit Coline sur le trajet des commissions. Elle était précoce, avec de gros flocons déchirant le ciel en morceaux émaciés, et elle la réveillait à tomber presque drue dans ses cheveux et sur son visage à découvert, à mouiller sa nuque et son cou comme les coups de langue froide d’un chaton qui aurait bu dans le creux d’un glaçon en fonte, et elle ne savait pas si elle devait en éprouver de la reconnaissance ou bien du ressentiment, en tout cas pas les deux en même temps avec son sens des contraires qui l’empêchait d’incorporer des nuances trop contrastées dans ce qu’elle disait ou éprouvait, et cela au point de figurer un monolithe quelquefois dans des situations extrêmes qui requéraient davantage de couleurs sur la palette de la débrouillardise.


Elle en voulait dans un premier temps à l’hiver, parce que les crises de Mutter allaient recommencer et croître, que les pas de leur sempiternel menuet éreinteraient son corps et bouleverseraient son souffle, que la focale de ses désirs se resserrerait autour de ses lubies et que l’impérieuse nécessité de fuir sa mère la quitterait comme un vêtement sale glissant à mes pieds, pour lui revenir seulement vers le mois d’avril.
Certes la saison calmera la fureur du monde tel qu’il va et reposera ses sens et mon esprit trop lents pour l’adapter à ce qu’il ne lui laisse pas encore le temps de savoir devenir, bien sûr le silence de Mutter la laissera prostrée des heures entre hébétude et méditation, moments délicieux et vains qu’elle goûtait encore en le payant d’un recul de son avenir, mais cette année voyait arriver ses dix-neuf ans, âge où elle pouvait la quitter en regrettant de ne l’avoir pas fait l’année précédente, aussi elle ne se sentait pas le droit d’accueillir cette hâtive saison dans la joie qui l’empoignait d’habitude dès ses premières manifestations, et c’est l’air presque buté qu’elle entra dans l’épicerie de Castagnon qui pointait la réception d’une de ses commandes, le bon de livraison posé à même le dessus du plus haut carton de sa palette.

La boutique, serrée entre une banque et un salon de coiffure sur l’entrée de la place, vieillissait sous quelques lézardes et une tache ancienne d’humidité conséquente au premier montage malheureux d’une gouttière assombrissant d’ailleurs l’ensemble de la façade et de l’enseigne. Elle fermait à dix-neuf heures trente pétantes, quelles que soient les velléités du dernier client.

Quand Mutter envoyait sa fille faire les courses, elle le lui ordonnait généralement du fond de son lit, souvent parce qu’elle avait reçu des menaces de la banque et n’osait pas y aller elle-même. Adam Castagnon, le visage fermé, regardait Coline traîner son panier chargé et se demandait tout comme elle ce qu’elle allait inventer pour alourdir l’ardoise à la caisse. Les clients possédant un compte chez lui étaient rares, et probablement sa mère en avait-t-elle un parce qu’il l’avait un jour possédée, et qu’elle avait fait semblant de jouir avec cet art de la simulation qui lui avait toujours permis de profiter de la reconnaissance des partenaires qu’elle savait choisir, quelconques et presque laids, empotés et malheureux au point de la confondre avec une déesse venue faire de leur vie une explosion de joie et de chants d’allégresse. Elle se lassait rapidement du rôle, et un matin ils ouvraient les yeux et ne voyaient plus que la tête que faisait Mutter sur l’oreiller, c’est à dire le visage d’une femme qui voulait un peu savoir pourquoi Dieu l’avait faite, et pourquoi se poser la question pouvait l’entraîner à se mettre en scène dans des pièces où elle incarnait toujours un personnage principal qui ne voulait rien faire ni s’impliquer jamais, de préférence quand on lui demandait urgemment le contraire bien sûr, et une même pleutrerie unissait sa fille d’un pacte empathique à ces cloches, si bien qu’ils avalaient tous sa soupe à la grimace et qu’elle croyait peut-être qu’ils lui trouvaient bon goût.
Ils hésitaient ou insistaient mais se retrouvaient invariablement congédiés un jour ou l’autre, le désir encore à la main et le cœur bondissant comme si enfin ils avaient mangé tout leur pain noir alors qu’ils étaient au moment où le chariot allait dévaler la pente.


L’épicier était l’exception qui l’avait pénétrée en se frayant un chemin doucement sous ses jupes et qui avant de la quitter avait posé la clef de son magasin sur la table de nuit.
Ça ne plaisait pas trop Coline de penser qu’elle mangeait souvent grâce aux fesses de Mutter, mais comme elle ne savait pas encore très bien où elle tenait le plus à placer son orgueil, elle éluda cette gêne en réfléchissant à ce qu’elle lui préparerait à son retour des courses, salade libanaise, poulet au curry ou seulement du pain dur si Castagnon lui faisait quitter sa boutique sans ses achats.

Il terminait sa palette, soulevait péniblement un gros sac de sucre intégral qu’il venait placer sous les distributeurs, traînait la plaque de bois à reculons jusqu’aux poubelles en cognant bruyamment la porte du fond d’un coup de reins, retirait un citron abîmé de l’étalage, ajoutait quelques avocats dans des alvéoles vides et rapprochait un paquet de poches en papier des boîtes de fruits secs et venait tout juste de retourner derrière sa caisse quand elle pénétra dans sa boutique.