Un froid sec #22

Saint-Estin, une des plus petites cathédrales du pays, gothique, construite avec des moellons et le respect des règles de la géométrie sacrée, recevait des travaux de rénovation depuis plusieurs semaines. C’était en vérité une église mais un ancien curé en délicatesse avec le péché d’orgueil avait réussi à imposer une cathèdre armoriée dans son abside.

Un futé, un fils d’agriculteur surdoué que le père avait extrait de son milieu en le mettant au petit séminaire.

Elle était au centre de l’ancien oppidum, entourée des quelques boutiques dédiées à l’artisanat et à la gastronomie, en haut de la colline autour de laquelle des entreprises et des logements avaient été construits dans un faisceau anarchique. Des rues étroites faisaient communiquer sa partie haute et sa partie basse en un dédale qui décourageait Camille Daguin, car elle n’avait aucun sens de l’orientation. C’est pourquoi elle se présenta essoufflée et en nage malgré le temps froid devant la lourde porte de l’édifice.
Elle la poussa des deux mains et fit une grimace en constatant la présence du prêtre. Un futé, un fils d’agriculteur surdoué que le père avait extrait de son milieu en le mettant au petit séminaire. Elle devrait donc redoubler de vigilance. Replet, de taille moyenne, le cheveu gris et abondant, la chair épaisse et pâle sur l’ossature de son visage ; il portait une aube mal ajustée qui n’était pas d’une grande fraîcheur et son étole vert sapin glissait de ses épaules asymétriques. Il sortait ponctuellement de la sacristie, déambulait entre les chapelles et la nef, examinait un détail ou un autre.
Le décorateur et les ouvriers étaient partis manger. La nacelle vide devant les tableaux du chœur masquait les visages de la Madone — au centre avec l’enfant Jésus, et de deux représentations du Christ qui l’encadraient. Le prêtre vérifiait tout, c’est-à-dire rien, abusait de l’encensoir. Il secouait l’ustensile qui projetait des nuages d’encens en direction des points cardinaux. Leur parfum déclenchait une sorte de synesthésie qui faisait entendre la voix de fidèles s’adonnant à un chant liturgique. Camille hésitait : dérober de l’eau bénite au nez et à la barbe de l’homme d’église s’avérerait compliqué mais elle n’avait pas de temps à perdre si elle voulait que Iago reste avec elle jusqu’à ce qu’elle soit prête à faire l’amour avec lui. Leurs échanges de baisers appelaient au service d’une nourriture plus consistante pour leurs appétits juvéniles, cependant Camille n’était pas encore sûre de la taille de son estomac. Ce lundi, lunae dies, tombait au début du premier croissant de lune bleue, une période parfaite pour son rituel, et le bénitier en forme de coquille saint-Jacques était rempli de l’eau fraîchement consacrée dont elle avait besoin.
L’homme d’église rentra une nouvelle fois dans la sacristie. Camille avança vers la vasque sacrée et sortit un pendule de sa poche. Au-dessus de la surface liquide, l’objet se mit à penduler en faisant des cercles horaires amples et rapides. Satisfaite, elle rangea son pendule et déroula son écharpe rayée. Un coup d’œil vers la sacristie la rassura mais elle dut renoncer à sortir une fiole de son manteau car un homme entrait à son tour dans l’église. Il ne présentait aucun intérêt jusqu’à ce qu’on remarque ses yeux : ils étaient fixes et vides, comme si l’homme était aveugle. Autre détail notable, il portait à l’épaule un grand sac dont le contenu distendait le tissu. Une masse carrée… une boîte à chaussures, peut-être ? Camille préféra attendre qu’il s’éloigne. Elle se rendit devant la statue d’un saint dont elle ignorait tout et fit le signe de croix avant de marmonner : « je vous salue, Marie, pleine de crasse… », le temps que l’individu s’engage dans le croisillon nord du transept.
Le cœur toujours serré, Camille s’approcha encore du bénitier. Tout à l’heure, elle avait remarqué dans un tableau les visages de personnages qui entouraient l’enfant divin et sa mère au manteau bleu. Ils exprimaient une telle dévotion qu’elle en avait frissonné : Iago avait la même quand elle lui offrait son sourire. Ce garçon valait vraiment un larcin. Elle sortit la fiole et préleva un peu du liquide sacré.
C’est alors qu’un fracas se produisit. L’inconnu de tout à l’heure renversait des sièges en courant dans une travée, cherchant manifestement à fuir quelque chose. Camille tourna la tête dans la direction opposée et une odeur d’essence et de brûlé parvint à ses narines. Il y avait là-bas des cierges allumés devant une représentation en marbre du Christ. Alors, elle comprit ce que l’homme avait fait.
« Nom de Dieu… Ce con a foutu le feu à l’église ! »

Crédit Photo Roberto Zampino

Un froid sec #21

Un nuage occulta les lumières bleu et or des deux lunes et la nuit recouvrit de sa mélasse Virgile, Mattéo et la scène de crime. Alors, tout put se faire. Ils déplacèrent sur la plus courte distance possible le corps du clerc significateur à l’aide d’un chariot à ridelles opaques subtilisé dans l’ancienne filature. En agissant ainsi, à la nuit, ils comprenaient soudain pourquoi le noir était la couleur fétiche des corsaires : c’est parce qu’il est le complice qui assiste d’une main et qui absout de l’autre.
Le plus court chemin pour à peu près tout étant la ligne droite, les deux complices avaient évalué que le 36, rue des Alouettes était l’endroit le plus rapide d’accès pour se débarrasser du cadavre. Il était impensable qu’ils n’aient pas envisagé un seul instant la solution la plus pragmatique qui était de faire glisser le corps lesté de pierres dans le Petit-Canal, mais quelle espèce d’adolescent choisirait la facilité pour expédier l’aventure la plus excitante, finalement, de toute sa morne vie ? Pas Virgile ni Mattéo ; ça non ! ils n’étaient pas de cette trempe. L’obscure Villebasse leur offrait une distraction comme une mère chatte offrirait une proie déjà tuée pour amuser ses petits et les deux garçons venaient de s’inventer un code de l’honneur qui leur interdisait de refuser pareille bonne fortune. C’est pourquoi, tout ce qu’ils jetèrent dans le Petit-Canal fut leurs portables éteints, cela afin de ne pas être tracés. Ils ne croisèrent personne, hormis Cali, clochard de son état, emmitouflé dans des vêtements d’occasion aux couleurs mariales des deux lunes mais assombries de salissures, qui n’osait pas marcher autrement qu’à petits pas, qui se hâtait, cependant, les bras croisés sur la poitrine. Il avait glissé une bouillotte entre sa chemise et son gros pull. Mattéo connaissait l’anecdote car un copain de classe qui fréquentait le Bar de Saturne la lui avait racontée. Sa bouillotte lui tenait chaud sur le trajet de l’aller ; ensuite, il la vidait dans les toilettes du bar, s’installait au comptoir pour descendre quelques bières brunes, et quand il était bien pété, il demandait à Thierry ou à Chantal de « lui refaire la pression de la bouillotte ». Ainsi, il ne sentait pas le froid non plus au retour, confit dans les propriétés calorifères de son ivresse, et il avait des munitions pour traverser le reste de la nuit. L’heure avancée indiqua que le gars rentrait chez lui, dans une tente igloo cachée quelque part. Il zigzaguait avec une grâce pitoyable, marchait avec précaution sur le trottoir gelé, les mains serrées sur la bouillotte de bière cachée sous son vieux paletot. Mattéo et Virgile descendirent sur la chaussée quelques mètres avant de le croiser. Le chariot était dur à manœuvrer dans les sloches durcies de la neige ; il s’agissait de ne pas le faire verser. Soudain, les feux d’une voiture qui s’engageait dans la rue des Alouettes firent trembler les jeunes garçons. Les antibrouillards ajoutaient un air menaçant au véhicule, un air de véhicule militaire blindé ou d’une invention monstrueuse en acier galvalnisé. La voiture roula au pas dans la rue étroite pour leur laisser le temps de regagner le trottoir. « Okay, on traverse ! » marmonna Virgile.« Non, t’es con ! Le mec, il va nous voir de près avec ses projos braqués sur nous. On remonte ! » Leur hésitation fit que le conducteur dut marquer l’arrêt, le temps qu’ils dégagent le passage. Dans la panique, ils tirèrent le chariot à hue et à dia. La confusion perdura jusqu’à ce que le chauffeur lève son frein à main. « Je vais vous aider, ça ira plus vite ! » Cali arriva à son tour à leur hauteur. Il bafouilla : « poussez-vous, j’ai mon CASES de cariste ! » comme s’il avait oublié sa bouillotte de contrebande ; comme s’il pensait que quelqu’un pouvait espérer compter sur lui.Même longtemps après, Mattéo n’évoqua jamais avec son ami ce qui suivit. Ni ceci, ni ce dont ils avaient été tantôt les sujets, tantôt les témoins depuis le drame de Sorraya dans l’ancienne filature. Depuis tout à l’heure, un vent boulait des plumets de neige ; il les puisait sur les voitures garées, sur les murets, époussetait la neige depuis la moindre aspérité des lignes horizontales, les gouttières ou les corniches. Tout à coup, il prit une vigueur de bourrasque qui saisit tout le monde et les éclairages ne projetèrent plus que des traces de lumière sur des panneaux de flocons tassés et tourbillonnants. Ça faisait comme des murs à quelques centimètres des visages. Tout le monde perdit aussitôt la vue. Alors, Virgile, Mattéo et leur macabre chargement disparurent.

Un froid sec #20

Romane bec atterrit au bar de saturne après avoir fui un vieil avocat possessif qui lui avait offert feu et lieu dans une région où les toits étaient de tuiles plates et vernissées, et les bocages encore habilement en amitié avec les bosquets.Elle renauda en repoussant un thé imbuvable puis elle racla le fond de son paquet de tabac en coinçant de la poudre sous ses ongles qu’elle cura ensuite avec ses dents.Romane sortit fumer sa roulée à l’angle du bistrot, à l’abri des flocons qui mouchetaient la vue. Elle observait les quelques silhouettes de ces gens qu’elle ne connaissait pas encore et se demanda si elle aurait assez d’élan pour faire son trou ici.Elle écrasa son mégot après quelques minutes dans un bac ensablé et s’engouffra à nouveau dans la salle pour rejoindre sa place.Lulu était assise sur la chaise qu’elle occupait à l’instant. Sa tasse de thé avait disparu.Romane n’avait pas l’oeil amoureux de Samuel-os-de-seiche. Elle voyait donc une vieille tordue comme un clou mal frappé. Des tissus rapiécés la recouvraient dans un style qui montrait son manque d’intérêt pour le soin et l’apprêt, l’ovale de son visage avait fondu dans son cou et des sillons la parcheminaient profondément, mais son regard nom de Dieu, son regard était mauve, et son sourire tapait dans la cuirasse de Romane et réchauffait tout ce qui en elle avait gelé depuis la mort de son fils.Et qu’est-ce qu’elle était belle dans ses vieilles fringues ! Elle portait un carré court au blanc savamment entretenu, seule coquetterie que Romane lui voyait. Cette masse de cheveux devait être douce comme de la soie moulinée. Romane s’assit à la table d’à côté et tira un vieux Tarot de la pochette serrée sous son pull en retenant son paquet de tabac puis elle le déploya d’une main après l’avoir mélangé en rond sur la table, rassemblé et puis coupé. Ensuite elle tira cinq lames et les retourna. Elle se concentrait en massant son front.Thierry mit un CD. Romane reconnut la voix pénétrante et épicée de Madeleine Peyroux et adressa un sourire à son dos en esquisse de remerciement.La pluie dehors fatigua un peu et sur le toit, ne fût plus qu’un balafon qui se mêlait à la nonchalance de Peyroux.La rumeur devint moins soporifique. Romane scruta à nouveau les arcanes devant elle qui redevinrent des oracles.Un incident tout à l’heure avec Cali Bénac et Le-Chien avait bousculé la torpeur ambiante. Un instant trop court dans cette nonchalance sans fin, la scène avait duré le temps d’une bière qu’elle eut envie de boire : Le-Chien s’était faufilé dans le bistrot dans le sillage du clodo et secouait son poil trempé et puant sur deux commerciaux, et les poings allaient succéder aux insultes quand une lame surgit et mit fin à la querelle. Puis le propriétaire du surin replia son joujou et paya un coup au type qui tremblait et sentait plusieurs urines. Personne ne broncha. Les deux offensés quittèrent le bistrot et la chaleur et le fond sonore dominèrent tout, comme avant. Le-Chien refusa de sortir alors on lui fila des croissants pour l’amadouer. Le plaisir de calmer sa faim faisait trembler l’animal, et il souriait de la gueule du mieux qu’il le pouvait pour remercier ses bienfaiteurs. Il alla ensuite se coucher sous le comptoir, comme s’il était d’ici et à son affaire ; un brave chien de garde à la main du patron depuis longtemps.

Un froid sec #19

LA NEIGE AVAIT CONQUIS VILLEBASSE ET VILLEBASSE ÉTAIT TOMBÉE COMME un territoire sans armée. L’armada de flocons envahissait depuis plusieurs semaines les rues et les interstices à un rythme régulier. Aucun signe ne montrait qu’un vent tiède en viendrait à bout dans quelques jours. Les gens avaient beau être accommodés au froid intense, aux glissades et aux déblayages, on constata que la fatigue et l’exaspération cet hiver-là devenaient les principaux acteurs de bagarres inédites. Et cette lune bleue, qui occultait la transparence du jour comme un voile, pesait d’un poids que l’on ajoute à une charge déjà trop lourde dans les cœurs chiffonnés par la dépression saisonnière.L’épaisse blancheur offrait cependant, à qui savait regarder avec les yeux de l’enfance, un lieu dépaysant pendant les déplacements quotidiens, une aventure à domicile qui devenait un voyage à bon prix alors même que l’on était en pleine saison. Seuls, le Bar de Saturne, la mairie et l’église Saint-Estin, avec leurs formes reconnaissables, servaient encore de point de repère parmi les masses ensevelies.Camille Daguin flottait elle aussi dans les rues, avec à peine plus de consistance, lui semblait-il, que le tourbillon des confettis, mais elle ne chutait pas au sol en bout de course et n’était pas indifférente à ce qu’elle traversait. Cette pensée inepte la réconforta. Elle n’était pas dupe, mais son amour naissant pour Iago lui donnait le QI d’une sauce blanche.L’avenue Salengro, qu’elle remontait à petits pas pour ne pas se casser la gueule, mal chaussée de bottines aux semelles trop lisses, avait été le théâtre d’une mauvaise aventure, du temps qu’elle était à l’école primaire, et qui l’avait marquée durablement d’une angoisse qui ne la laissait jamais tout à fait tranquille quand elle sortait. C’était jour de marché, au début d’un mois de juin ; elle avait accompagné sa tante Ludivine pour de la lotte et du citron qui manquaient dans la cuisine de son restaurant alors qu’elle tenait fermement à la proposer sur sa carte du midi. Une femme de haute stature et pudiquement désignée comme fantasque, que ses fréquentations de bar appelaient “la grande Lulu”. Tante Ludivine l’avait initiée peu après l’incident à un ou deux arts ésotériques afin de mieux l’armer dans sa vie de presque femme. Un veuvage précoce et inattendu additionné d’une absence d’enfant excusait ses ivresses de plus en plus éclatantes, bien que tout le monde savait qu’elle buvait déjà en cachette (depuis toujours, pouvait-on dire), car il était connu qu’à partir du collège — celui que fréquentait aujourd’hui Camille — Ludivine Daguin était déjà une mignonne à mignonnettes.Et donc, il faisait chaud et la tante eut soif sur le trajet. Elle dit Tiens le panier, ma caille, file devant et prends des citrons. Après, tu m’attends au stand de Michel. Mange des crevettes en m’attendant, si par hasard je traîne. Elle avait filé boire « juste une bière » chez Thierry. Elle n’en aurait pas pour longtemps.

Un froid sec #18

C’était à la fois étrange et reposant de glisser dans ses vêtements, de les essayer un à un en descendant le décolleté d’un col en v sur ses pectoraux ou en tournant une jupe un peu flottante à sa taille. Les chaussures de sa mère étaient entassées sans distinction dans un sac poubelle. Damien chaussait deux pointures au-dessus mais ne souhaitait pas les donner à quiconque.Un peu de givre sur la fenêtre durcissait avec la fin de la journée et sa respiration sortait en volutes dans la chambre comme d’une cigarette opportune. Les radiateurs éteints depuis ces jours derniers ne l’indisposaient pas. La succession des essayages laissait même une fine sueur sur le haut de son corps qui alourdissait l’odeur de son parfum. Damien enchaînait les gestes devant les glaces de l’armoire avec rapidité, non pas à la sauvette mais sous l’impulsion d’une frénésie. Il n’attendait rien de son reflet qui renvoyait son image affublée de ses fringues. Juste son sourire dont il ne savait plus s’il était victorieux ou gêné, un peu des deux croyait-il quand le lit se trouvait dans son champ de vision. il avait baisé sur sa couette en satin avec une voisine qui n’en demandait pas tant après l’avoir aidé à porter quelques-uns de ses meubles à la déchetterie. Il n’avait pas osé aller jusqu’à ouvrir sa couche pour se tordre et hurler son plaisir dans les draps inchangés depuis qu’on avait enlevé le corps.Sa mère était morte la semaine dernière, mais Damien avait l’impression de rouvrir sa chambre après avoir vécu une longue vie loin de sa maison, loin de Villebasse où il avait enchaîné les jobs lamentables pour l’entretenir et lui payer ses putains de médicaments.Le bleu du téléphone attira son regard. Quand il l’avait décroché pour appeler le SAMU, l’âme de sa mère avait déjà fugué tandis que son corps puait la barbaque. Il ne l’avait jamais touché avant ce jour. Elle était la seule à s’en servir, rarement. En entrant dans sa chambre, on faisait rapidement le tour de ses possessions, de ses propriétés. Un territoire petit et mal entretenu qu’elle quittait à regret, pressée par tout ce qui pour elle était une obligation. La décence lui interdisait tout juste le pot de chambre et la toilette de chat dont elle se serait sinon contentée. Damien la croisait quelquefois dans ses peignoirs et ses robes de chambre. Elle se vêtait rarement pour sortir. Damien était son meilleur domestique et il expédiait ses affaires courantes sans jamais faillir : il avait trop peur qu’un manquement ne la tue.Les cloches de Saint-Estin sonnèrent l’heure. Damien adressa un adieu muet au téléphone, au lit et aux miroirs qui le montraient dans le manteau-redingote favori de sa mère, d’un agréable vert bouteille. Il huma un reste de son parfum à l’ylang-ylang accroché sur le pull et il sortit de son sac à main un échantillon de patchouli qu’il ouvrit et répandit sur la couette. Ça chassait les sorcières à tous coups et Damien ne souhaitait pas que sa mère lui jouât un nouveau tour, même à présent qu’il l’avait vaincue.

Un froid sec #17

Elle tourna autour de la maison. Un caillou suffirait à crever le vitrage simple des fenêtres, et puis non ; le froid deviendrait un problème : un chiffon isolerait mal, un carton céderait au supplice de la pluie. Elle ne saurait pas escalader la façade et tout était clos : même la grange ne communiquait pas. Trois fois le tour et la tête lui tournait. Elle changea de sens. Le-Chien s’amusait à mordiller les talons de ses chaussures qui avaient piétiné la neige au pied des murs. Comme sous la tiédeur d’un milieu d’après-midi, la terre rendait un jus poisseux dans les traces de ses semelles, le même qui refluait autour des plates-bandes, des buissons nus et des objets abandonnés un peu partout sur le terrain. Cette petite crème en gorgeant les ornières alourdissait l’atmosphère et son vertige. Il fallait qu’elle rie ; qu’elle puise un peu de courage et de pugnacité dans cette détente hystérique.Coline retourna sur ses pas et stationna à nouveau devant la porte d’entrée. Elle s’adressa au chien en faisant le clown : Viens, Le-Chien ! on rentre à la maison, j’allume un feu et je te réchauffe une brisure de riz, ça te va ?  Elle le convia d’un geste à entrer et tourna la poignée en poussant de l’autre main. Il s’engouffra et fila à fond de train au moment où Coline réalisa que la porte n’était pas verrouillée. Elle ramassa son barda et pénétra à sa suite dans le hall d’entrée.
Coline tourna l’interrupteur en reniflant des odeurs mêlées de maison ancienne, d’âtre éteint, de lavande et de renfermé. Il n’y avait pas de sang visible dehors, déjà recouvert par la neige à son arrivée, aussi les taches séchées dans le couloir la prirent-elle au dépourvu. L’intérieur était rangé et propre si elle ne tenait pas compte de la poussière. Ce n’était pas le sang d’un gibier. Ce n’était pas une question d’intuition, mais une évidence. Coline suivit du regard la traînée jusqu’au fond du couloir, mais elle voulut d’abord ouvrir les portes qui précédaient celle que les taches désignaient.Les pièces, sans surprise, lui montrèrent leur intérieur banal de maison de campagne : une grande cuisine avec table et plan de travail immenses, évier en marbre gris, buffet et placards en bois sombre, un salon avec un canapé recouvert d’un patchwork, cheminée équipée, cellier, réduit, buanderie : tout était outillé, meublé, appareillé d’objets récupérés ou de meubles hérités. La salle de bains avait elle aussi tout comme il fallait, et la première chambre était même parquetée. Coline ôta l’énorme crucifix au-dessus du lit et le rangea à côté d’un journal people tiroir de la table de chevet.Les traces de sang allaient jusqu’à la seconde chambre.