Un froid sec #13

© John Divola
© John Divola

Ben ■ L’hiver avait sorti ce qu’il avait de plus hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les touristes comme un ressac. Un froid intense avait gelé le lac des Migous, au point qu’une fois on avait extrait de ses profondeurs des anguilles congelées. La saison de plus en plus rude n’activait plus la capacité d’émerveillement des gens. Mis à part, bien sûr, son phénomène qui se produisait tous les ans depuis l’arrivée de la lune bleue : avant que le lac ne gèle entièrement, des vagues de glace venaient s’écraser sur une de ses rives. Une autre bizarrerie était que les oiseaux migrateurs perdaient leur sens de l’orientation et renonçaient à leur trajet pendulaire, comme si la lune bleue, encore, modifiait l’inclinaison des champs magnétiques. Leurs cadavres figés jonchaient le pied des arbres, tels des présages funestes, et les signes de croix avaient réapparu dans l’espace public. On ne sortait plus que par nécessité. Les plus aisés avaient déserté Villebasse pour réchauffer leurs mômes transis dans les criques à galets des mers chaudes et prendre des clichés stupides à partager sur les réseaux. Tout marchait au ralenti à l’exception du journal local qui recensait les gadins et les morts de froid.

Ben consulta sa montre en sortant d’un entrepôt. Il était encore tôt, assez pour qu’il prenne son temps avant de se présenter spontanément à l’adresse qu’on venait de griffonner à son attention. Pourquoi pas maintenant, d’ailleurs. Il lavait son linge de corps tous les soirs dans l’évier d’une cuisine insalubre au milieu d’autres migrants, et ses précieux euros, dont la valeur lui échappait, filaient un peu trop vite dans la main avide de la mère Rabier. La marchande de sommeil tenait son commerce spécial depuis deux ans et ne manquait jamais de se vanter dans les milieux utiles qu’elle offrait une chance à ces crevards dont les services sociaux ne savaient plus quoi faire.
(Extrait d’un roman en cours d’écriture)
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Un froid sec #12

© John Divola — Dogs chasing my car in the desert
© John Divola

C’était l’après-midi d’un jour d’avril. Hicham avait découpé la culotte de Coline pour en faire un cerf-volant mais il ne trouvait pas de support sur quoi la tendre dans l’abri de jardin et n’avait même pas de ficelle. Coline était encore nue et le taquinait depuis la chambre. L’air s’insinuait dans l’ouverture de la porte-fenêtre et rafraîchissait la pièce. La chaudière s’enclencha d’ailleurs dans la cuisine. Coline se leva et fit coulisser la baie. Hicham grimaça de dépit et fourra le tissu de la culotte dans sa bouche. Coline aimait les façons crues qu’il avait de lui montrer à quel point il aimait le goût de sa chatte.

Elle se colla à la vitre pour le consoler. L’aréole de ses seins et les poils bouclés de son sexe prirent une drôle de forme et Hicham éclata de rire. La dureté froide du matériau lui fit penser au plafond de verre qui freinait le destin de son compagnon. Lui disait qu’il était artiste et que ça n’avait rien à voir avec ça. Il était claustrophobe et l’Entreprise était un cercueil. Point, à la ligne.

L’époque était hors du temps et le pays au bord du vertige. Le couple avait quitté les réseaux sociaux pour conserver un calme relatif. L’agitation était moindre à C. et il suffisait d’éviter le jour du marché pour ne pas la sentir. Coline et Hicham avaient quitté la ville pour faire des enfants dans ce village de trois mille habitants entouré de vaches et de champs de tournesols, mais quatre ans avaient déjà passé et aucun petit n’était venu empêcher leurs nuits. Ils justifiaient leur départ en dénonçant la pollution de la ville et la cherté des loyers. Ils n’évoquaient jamais la violence qui avait gagné son centre. Elle n’était plus un impensé depuis quelques mois, mais ils refusaient tout simplement d’en discuter.

Hicham piqua des morceaux de poivron sur une fourchette pour en cuire la peau directement sur un des brûleurs du fourneau :

« Hicham, merde ! Tu sais combien de zéros j’ai mis sur le chèque, pour l’avoir ? Si tu l’abîmes, je te tue. » Coline commença par tourner le bouton.

« Et alors, quoi ? Tu la veux, ta slata mechouia, ou bien ? Tu jouis, tu as faim, tu réclames une slata en urgence, eh bien c’est la meilleure méthode. Sors de la cuisine, tu n’as rien à y faire. »

Ils luttèrent un court instant. Hicham s’empara des poignets de Coline et la tira gentiment dehors. Vingt minutes après, ils se régalaient sur le canapé en regardant un peu les informations. Lui avait tout son temps, mais la jeune femme avait un patient en début d’après-midi après un trajet de vingt minutes.

« Au fait, on y va ensemble dimanche matin, ou tu fais la grasse matinée et tu votes après ? »

(à suivre…)

Un froid sec #11

© John Divola

« […] C’était sa troisième Chimay bleue et c’était l’heure où Dora, cette vieille pute, devenait bandante. Elle léchait le sel sur le bord de son verre et Simon renonça à l’aborder. Plus tard serait un meilleur moment.
Le DJ avait ouvert une série de vieux tubes avec une chanson française qui disait en préambule : « Pas le temps de tout lui dire ; pas le temps de tout lui taire ; juste assez pour tenter la satyre qu’elle sente que j’veux lui plaire. »
Dora descendit de son tabouret et secoua ses chairs molles aux veines apparentes en faisant onduler ses bras devant son visage.
Simon écarta les jambes pour exhiber son érection. Les bières étayaient son ambition. Il n’avait pas encore le numéro de portable de Patrick Sébastien mais ce n’était qu’une formalité.

Il sortit fumer une cigarette et en profita pour vérifier son smartphone. Un texto de Valérie lui demandait où étaient Esteban et Mei. Qu’est-ce qu’il en savait, putain ! Son idée était géniale, personne n’y avait pensé avant lui. Tout le monde viendra à Villebasse et les médias lui mangeront dans la main. Patrick Sébastien avait un carnet d’adresses de malade. Une vraie pouponnière d’artistes, ce mec. Et très généreux. C’était notoire. Un appel et il allait changer sa vie et celle de tous les habitants de Villebasse. Simon fera des barbeuques de sardoches à sa gloire tous les weekends, été comme hiver. Juré ! […] »

Un froid sec #10

Quartier nord
© John Divola

« […] Iago ■ Il avait entendu que dans les grandes villes, des migrants envahissaient l’espace public sans autorisation. Qu’ils dormaient à même le sol et qu’ils pissaient n’importe où.

Iago faisait toujours pipi assis pour ne pas salir la lunette et avait du mal à s’endormir quand il n’était pas dans son propre lit.
Il supposait qu’un migrant était à peine plus haut que lui, qu’il le dépassait peut-être d’une courte tête, mais pas plus. Qu’on les appelait « migrants » pour cette raison, et qu’ils faisaient la même taille que leurs enfants.
Il y avait des étrangers à Villebasse. Ils vivaient dans des maisons et dépassaient largement leurs enfants. Donc, les migrants étaient autre chose encore que des étrangers.
Iago aurait bien voulu croiser leurs enfants rescapés de la mer pour savoir à quoi ils aimaient jouer. Il avait entendu dire qu’il ne fallait pas leur donner à manger. Mais Iago donnait du pain aux pigeons alors que c’était interdit, alors s’il croisait un migrant, il lui donnerait du pain pareil.
Il marcha le long du canal en baissant la tête contre le vent. Les prunus sortaient de minuscules  bourgeons sous un ciel borné. Il pensa que ce serait une bonne idée d’en couper bientôt pour Camille. Que les filles, si tu leur offres des fleurs, tu peux leur glisser plus facilement un doigt dans la fente. Les dessins des toisons qu’il fournissait à coups de stylo noir lui vinrent à l’esprit et il baissa davantage la tête. Il traversa l’avenue Foch sans savoir où mener ses pas ensuite, mais il avait dit à sa mère qu’il voulait mettre le nez dehors, alors il était sorti. Sans but. Ne joue pas au petit mec avec moi, avait-elle réagi, mais il ne voulait plus qu’elle le commande à sa guise.
Il se faufila à l’improviste dans l’espace entre deux maisons et arriva devant un carré non clôturé entre les jardins. Le Chien, qu’il rencontrait pour la première fois, était assis et reniflait quelque chose sur le sol. C’était un lérot mort. Sûrement tué puis balancé d’une des maisons. Le Chien l’aperçut à son tour et mesura son approche en remuant la queue.
« Donne ! » lui dit Iago. Et Le Chien obtempéra comme s’il avait toujours été à sa main.
Le lérot gisait sur le flanc. Son pelage était intact. Le garçon en déduisit que c’était la peur qui avait arrêté son cœur. Le Chien se retira en laissant la proie aux pieds du gamin fasciné qui se demandait si une grande frayeur pouvait tuer aussi les humains, ce qui, si cela s’avérait, ne faisait pas son affaire.
Iago s’accroupit au bord de la petite dépouille, coudes sur les cuisses et poings sous le menton pour le regarder à son aise. La petite bête n’avait pas senti sa mort. Le garçon revit les images des noyés au milieu des hors-bord des sauveteurs, celles que sa mère n’avait pas eu le temps d’évacuer en brandissant la télécommande. Elles l’avaient bouleversé durablement alors qu’ici, il scrutait sereinement le corps de l’animal. Il découvrait que l’émoi face à la mort était à géométrie variable en fonction de la nature de ses victimes.
Il glissa une paume sous le lérot et ouvrit le haut de son anorak à capuche. Puis il se redressa lentement et ferma les pressions sur la bestiole avec précaution […] »

Un froid sec #9

© John Divola

« […]Miral chaussa de grosses bottes, se vêtit d’un épais manteau qu’elle éclaira d’une écharpe en tricot et sortit.  Elle profita du carburant de sa colère pour  marcher vers le troquet de ses parents à grandes enjambées. Quitte à trouver le corps sans vie de Dwaine à son retour – une promesse qu’il ne tenait jamais – autant avoir passé du bon temps juste avant avec des gens simples qui savaient la faire rire. Qui a dit que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ? Peu importe, Miral était en train de le vérifier.

Dans le quartier nord de Villebasse, les bâtiments principaux semblaient agencés au petit bonheur la chance  : il fallait se rendre dans la zone périphérique pour poster son courrier et le Syndicat d’Initiative s’ouvrait au public à l’étage d’un immeuble perdu au bout d’une impasse dans un quartier résidentiel. C’était donc étonnant de trouver le bistrot de ses parents sur la place des Barons Couchés. Son nom, TERMINUS, était peint en blanc sur un fronton à la forme sobrement triangulaire, et il était bel et bien situé en face de la gare.

Miral s’engouffra en tapant des pieds. La vieille neige se détacha des semelles et fondit en flaques boueuses sur les traces encore humides des clients qui l’avaient précédée. Les viandes en commande occupaient le feu de la cheminée centrale. Les odeurs de soupe, de grillade et de fromage accueillaient d’abord, mais les patrons suivaient de près. Des têtes de gibier et des fusils ornaient les murs et deux râteliers à foin métalliques contenaient divers objets pas toujours en rapport avec le milieu de la restauration. Thierry et Chantal Frémont accueillaient la clientèle uniquement le midi et fermaient le soir. Les voyageurs sortant de la gare à l’heure du souper, eux, devaient remonter l’avenue Montmourin sur huit cents mètres pour dîner dans un restaurant plus conventionnel et hors de prix. Le couple se moquait du manque à gagner ; il préférait se réserver ses soirées. L’interdiction préfectorale de vendre de l’alcool en semaine après dix-sept heures les favorisait heureusement dans ce choix inhabituel et risqué. Miral salua les habitués d’un bonjour, d’un sourire ou d’une bise selon qu’ils étaient loin ou pas de la petite table où elle avait choisi de s’asseoir. Elle éteignit son portable, déroula son écharpe et ouvrit son manteau qu’elle conserva le temps de se réchauffer. L’endroit n’était pas cossu mais chaleureux, lambrissé comme un chalet de montagne et recouvert par endroits de tissu d’ameublement rouge sombre, une couleur qui revenait en motifs brodés sur les nappes et les serviettes. De quoi rappeler aux clients qu’on était ici pour le boire et le manger, argumentait sa mère qui dirigeait la cuisine. Le concept était simplissime : un menu unique que le client découvrait en s’installant à sa table, et une ambiance familiale pour que les travailleurs aient l’impression d’avoir eu le temps de rentrer chez eux à leur aise pour déjeuner. Miral anticipa un soupir de plaisir en voyant arriver le plat principal. Elle venait de descendre un gaspacho d’avocat et de céleri en buvant directement à la verrine. Son père déposa devant son ventre avide une cocotte de lentilles au jambon de montagne. Elle imagina Dwaine attablé au même moment devant des nouilles au beurre mal cuites et apprécia chaque bouchée avec gratitude. Cécile Cazard à une table voisine torchait son assiette avec de gros morceaux de pain. « — Thierry, dis à Chantal que je l’épouse ! Sa cuisine est à mourir de joie, comme d’habitude. »  « — Ta gueule, sale gouine ! Elle est à moi, je me la garde. » Un homme accompagna le patron de son rire. Miral sursauta en identifiant Melville. Les gens connaissaient sa relation passée avec lui. Il était avec sa compagne du moment. il ne s’était jamais affiché avec Miral, mais on avait su quand même. Ce type qui poussait ses études pour devenir technicien de réseaux informatique lui avait donné beaucoup de plaisir. Y repenser agaça son bouton et elle serra le périnée pour en diminuer les chatouillis […] »

Extrait d’un roman en cours.

Un froid sec #8

© John Divola

Je sors marcher au milieu des congères. Chinook est tantôt sur mes talons, tantôt folâtre, gueule rieuse, pattes et ventre rapidement trempés. L’atmosphère est idéale pour réfléchir à mes problèmes, les milliers de picotements de son vent froid m’y aidant comme les aiguilles minuscules d’une acupuncture bienfaisante.

Les provisions de la réserve ne suffisent plus. J’ai besoin d’argent, et si je veux employer mes bras chez un patron, c’est avec une voiture que je devrai m’y rendre. Mes chaussures sont mauvaises, il me manque des produits d’hygiène, et je dois faire venir un médecin pour Yaël parce que ses blessures deviennent vilaines. Elles devraient commencer à cicatriser, mais depuis deux ou trois jours elles prennent un aspect inquiétant : les boursouflures gonflent au lieu de désenfler, leur couleur se violace alors qu’elle devrait éclaircir vers le rosé, les croûtes sont fines, craquellent sur les plaies, la fièvre monte en température tous les soirs malgré l’antipyrétique que je lui donne deux fois par jour.
Je crois qu’il n’est pas encore convalescent.
Si je marche une vingtaine de minutes en me fiant à l’emplacement de la mousse sur le tronc des arbres, je vais trouver la maison du docteur Dekoninck qui est le terminus de mon trajet.
Une fumée sort du toit quand j’arrive à hauteur de sa demeure où il a installé son cabinet médical. Elle n’a ni jardin ni enclos, à moins de considérer que les arbres et les taillis qui l’entourent sont les marques d’une appropriation de la nature par un homme qui se vit comme un locataire des territoires qui l’accueillent.
C’est une maison en sacs de terre qu’il a construite à peu de frais, en quelques mois. Si on n’a pas l’habitude de ces constructions écologiques et modernes, on a l’impression de se trouver en présence de ruches géantes ou de l’habitat protéiforme de la famille Barbapapa.
Je saisis le petit maillet de bronze et soulève la cloche posée sur le rebord d’une des fenêtres pour la frapper d’un coup sec et sonore. La voix familière qui me crie d’entrer provient de la cuisine où je dirige mes pas après avoir demandé à Chinook de m’attendre dehors. Quand j’y pénètre, le docteur Dekoninck me demande si je connais le chien qu’il aperçoit par la fenêtre.
— Oui, mais c’est mieux qu’il reste dehors ; il va salir partout chez toi sinon, il est trempé jusqu’aux oreilles.
— Ça ne me gêne pas, fais-le quand même entrer, Coline.
— Bon, si tu veux.
Je ressors siffler le chien qui arrive en trottinant pour venir coller sa truffe sur la cuisse de mon hôte.
— Il est beau ton chien, comment s’appelle-t-il ?
— Il n’est pas à moi.
— Tu connais son nom, tu lui donnes des ordres et il t’obéit, donc il est à toi.
— Bonjour Serge, comment vas-tu ?
Il sourit à cette diversion en me rendant la bise.
— Sûrement mieux que toi, puisque tu tombes du lit pour me rendre visite. Assieds-toi, tu veux du thé ?
Je choisis une chaise pour être en face de lui. Je pose mon anorak et mon écharpe pliée sur son dossier, et je m’installe en la serrant près de la table sur laquelle je croise les bras. La chaleur du poêle à bois me touche dans le dos puis gagne le reste de mon corps.
Boire mon thé à petites gorgées me permet de commencer par le silence.
Il attend que je trouve mes mots, ou le bon élan pour débiter ce que je suis venue lui dire. Pour me laisser tranquille, il se lève et se dirige vers le placard dont il extirpe une boîte qu’il pose ensuite sur la table après l’avoir ouverte ; je la reconnais avec plaisir et me fends d’un sourire ; la salive affleure sous ma langue.
« Tiens, sers-toi, pioche ce que tu veux.
— Dis pas ça, je vais vider la boîte !
— Vide-la, si ça te chante.
Je choisis un chocolat bien praliné, l’enfourne avec une moue éloquente. Il rit.
« Tu es vraiment différente de ta mère.
— Laisse-la où elle est, celle-là, ça me fera des vacances.
— OK. Excuse-moi. »
Je regrette ma réaction mais ne me dédouane pas pour autant. Je mange trois chocolats d’affilée et j’annonce tout à trac :
« Serge, j’ai un cancer. J’ai quitté la maison de Mutter et je me cache chez les Gilbert. »
Il accuse le coup en écarquillant les yeux.
« T’as un cancer, t’as un cancer… t’es oncologue, maintenant ? Tu poses tes propres diagnostics en les jouant aux osselets ?
— J’ai une boule au sein, je sais que ce n’est pas une simple mastose. J’ai besoin de toi.
— Bon. D’abord, je t’ausculte. On passe dans mon cabinet. »
Je le suis en traînant des pieds. Quand j’enlève mes vêtements du haut derrière son paravent, il me demande :
« Tu l’as sentie il y a combien de temps, ta boule ?
— Ça fait trois mois. C’est ce qui m’a donné la force de partir. Je ne peux pas m’en sortir en restant chez Mutter, tu le sais bien : elle aura ma peau. »
Il a déroulé un papier propre sur la table d’examen. Je m’installe et lui précise : « Il s’agit du gauche »
Il m’examine sans mot dire, à petits gestes modelants, tapotant du bout des doigts avec douceur et dextérité. Sa tête est légèrement inclinée, comme s’il m’auscultait à l’oreille, comme si la mastose aurait pu rendre un son différent s’il s’était agi d’un carcinome.
« Tu peux te rhabiller, Coline. »
Je raccroche posément mon soutien-gorge, enfile mon T-shirt à manches longues que je rentre dans mon pantalon en restant étourdiment assise, puis je descends mon pull, dernier rempart inutile puisque l’intrus est fiché dans mon sein : l’ennemi a déjà investi la place.
Je rejoins Serge devant son bureau qui rédige divers courriers à l’attention de ses confrères.
« Coline, tu vas faire une mammographie et une échographie mammaire dans un premier temps. Tu auras probablement une biopsie en suivant. Tu as en effet un kyste qui à la palpation fait au moins six centimètres. C’est peut-être un simple nodule, mais il faut pour en être sûr faire tous les examens nécessaires. Tu es couverte par la sécu, tu as une mutuelle ?
— Oui, oui. J’ai bossé chez Lefèvre Équipement, la boîte d’ustensiles de cuisine. J’y ai fait dix-huit mois de manutention, donc mes droits sont ouverts.
— Écoute, quitte à ce que ce soit pour rien, je fais partir une demande de prise en charge à cent pour cent en ALD. Ça t’évitera de payer alors que tu y as droit. Si les examens sont négatifs, on sera toujours à temps d’annuler la procédure. »
Je l’écoute en hochant vigoureusement la tête à chacune de ses phrases, comme une gosse.Il y a moins d’une heure, j’avais une boule au sein. À présent j’ai un cancer à confirmer, mais je sais déjà que c’est une formalité.
« Tu ne peux pas rester seule, Coline. Tu dois pouvoir te reposer sur quelqu’un. Tu y vis seule, chez les Gilbert ? »
J’hésite à peine :
« Non, j’ai un mec.
— Ah, félicitations ; il est au courant ? »
je n’arrive pas à enchaîner sur un autre bobard.
« Non, pas encore, mais je vais l’en informer.
— Tu fais bien. Ne gère pas ça toute seule, c’est trop grand.
— Oui, enfin donc pour toi, c’est sûr, c’est le crabe, quoi ?
— Mais non, qu’est-ce que tu me chantes ? Je pare à toutes les éventualités parce que tu es seule et que je me fais du souci pour toi.
— OK. Ah, au fait, si tu croises ma mère, dis-lui que tu n’as pas de nouvelles de moi.
— D’accord, je tiendrai ma langue. Tu sais, ce n’est pas parce que j’ai couché avec elle que j’ai le sentiment de lui devoir quelque chose. Et puis tu es majeure, et je suis tenu par le secret médical, je te le rappelle.
— Bon, tant mieux.
— De quoi tu vis, Coline ? Tu touches le chômage ?
— Oui, un peu, et mon mec bosse donc ça va, je m’en sors. »
À ce moment, je me souviens que je suis surtout venue pour Yaël, pour que Serge s’occupe de lui. Je cache mon visage dans mes mains, des larmes prêtes à venir.
Je lui dis l’exacte vérité, ou du moins le peu que j’en connais. Serge m’écoute gravement. Quand j’ai terminé d’exposer les faits, il se lève et passe devant moi pour aller chercher son manteau et préparer sa sacoche. Il revient me chercher quand il est prêt et s’énerve quand je lui tends l’argent de la consultation. Je le remballe aussi sec, déjà bien embarrassée par mon bobard de tout à l’heure. Nous sortons et je siffle Chinook qui n’attendait que mon signal. Je refais le trajet en sens inverse accompagnée de mon cancer, de mes ordonnances, d’un toubib envers qui je me sens trop redevable à mon goût, et d’un chien qui se comporte comme si je n’avais pas changé.

Un froid sec #7

© John Divola

LES HABITANTS de la petite ville de V. étaient particularistes, y compris dans la distribution de leurs saluts, et les nouveaux arrivants, quand bien même ils parvenaient à aplanir leurs contours et banaliser leurs accents, restaient, ainsi que leur descendance (pourtant, elle, native de la maternité voisine), des étrangers dont le bonjour n’était jamais rendu, ne serait-ce que d’un hochement de la tête. Il était ainsi presque comique de suivre une personne sur quelques dizaines de mètres, et de la voir tour à tour saluer celui-ci dont les parents étaient bien nés, et ignorer celui-là comme si la cécité avait frappé en chemin puis regretté son geste et rendu la vue à cette infortunée pour qu’elle puisse saluer opportunément monsieur le maire ou le docteur Bonnetain.

Les habitants de la petite ville de V. étaient tellement méprisants qu’ils n’utilisaient aucun subterfuge pour prétexter leur impolitesse, et donc ne détournaient ni ne baissaient la tête pour vous ignorer, mais balayaient plutôt votre visage d’un regard indifférent ou maussade, et je sentais le mien me cuire les rares fois où je sortais, bien que moins souvent depuis que j’avais choisi de ne plus retourner au lycée. Personne ne s’était inquiété de moi, à l’exception de Matthias qui faisait parfois un détour par ici et accrochait des messages qu’il nouait à la branche basse du vieux cerisier planté trois mois après notre emménagement. Il restait posté un moment derrière un muret à m’attendre et à m’observer, et quand je sortais puis apercevais – parfois, mais pas toujours – le billet roulé et noué à la branche, je crachais par terre dans sa direction et approchais pour m’en emparer et le déchirer sans le lire.

Il a tenu un trimestre avant de renoncer à avoir de mes nouvelles. Sa nature de timoré l’empêchait de faire davantage, comme téléphoner ou sonner à ma porte, et c’est pourquoi il déclarera pendant de longues années, y compris à sa femme puis aux deux enfants qu’il eut d’elle, qu’en renonçant à moi il avait raté l’amour de sa vie.

Le vide de mes journées laissait flotter un temps bâtard, arythmique et indolore que j’employais à peine, mais je souffrais moins de cette inertie cotonneuse que des instants où les injonctions et la pénibilité que j’avais à y répondre me confortaient dans l’idée qu’il me faudrait plus tard vivre seule et gagner de l’argent sans contact avec quiconque.

Un froid sec #6

© John Divola

LA VIEILLE LUNE  BLANCHE était si pâle qu’il fallait la chercher du regard en sachant déjà de quel côté du ciel lever les yeux pour la distinguer ; la lune bleue, en revanche, résistait encore à la lumière du jour naissant en virant lentement à l’invisible.

Le tapis de neige sous son halo avait la consistance d’un gaz liquide par endroits, et près des masses sombres des bosquets et des talus, il prenait nettement la teinte bleutée des mûres aoûtiennes. Cette couleur surnaturelle au rappel anachronique ajoutait à la beauté singulière du lieu.

De cette alchimie naissait une forme de paix ; j’en ressentais les bienfaits en retournant sur mes pas alors que je construisais in petto une analogie dans mon esprit entre cette sphérule à la compacité magmatique et rocheuse — à l’origine inconnue et à la formation tératogène — et le nodule lui aussi mystérieusement apparu à côté d’une sphère aréolaire : celle de mon mamelon. Mais la puissance de la lune bleue était si forte et j’avais tant besoin d’être impressionnée que sa force m’apaisait davantage que l’annonce du caractère malin de la petite roche fichée dans mon sein ne m’angoissait. Je frottai machinalement mes bras pour tromper la sensation de froid qui allait s’intensifiant et je sifflai Chinook, parti comme à son habitude loin devant. Je n’eus pas le temps de m’inquiéter car il apparut gambadant dans le coin externe d’une courbe sur le chemin. Je lui lançai une boule de neige qu’il attrapa d’un claquement de mâchoires et nous rentrâmes à la maison des Gilbert sans nouvelle distraction.

Un froid sec #5

© John Divola

LE FROID ME REND LUCIDE et l’hiver est la saison qui révèle le mieux ce qui remue discrètement au fond de moi. Il drape dans ses housses, soustrait les chemins à la vue, maquille les formes et fait disparaître l’habituel connaissable et pourtant : son givre révèle crûment les toiles d’araignées entravées dans les résineux, son silence amplifie les chuchotements, sa lumière change les focales, son froid choque les parfums comme un martelet frapperait des concrètes, parcelliserait leurs fragrances en éclats solides dont l’odeur rendue puissante me dévoilerait enfin ses notes de tête, de cœur et de fond en même temps que mes pensées rendues claires et dociles.

J’aime une femme malade. Je n’aimerai aucun homme comme je l’aime, elle. Tout me fait peur. Je ne sais rien faire. Je n’ai aucune ambition mais ne veux dépendre de personne. Je voudrais ne manquer de rien mais même sans rien je suis comblée d’aimer la vie. J’ai dix-neuf ans et j’aimerais être une vieille sachant faire des confitures.
Je sais déjà, à mon âge, ce que je dois savoir de moi : je dois tuer le temps pour arriver jusque-là, mais le tuer le plus lentement que je peux, parce que je veux être vieille mais ne pas mourir. Je ne ressemble plus à Mutter depuis que je sais cela, et parce que je le sais, je ne veux plus la tuer.
Mon désir de vivre nous sépare, nous différencie, m’absout des points communs que j’ai avec elle. Pardonnez-moi, Quelqu’un, parce que j’ai péché. J’ai péché par ce désir si pur de savoir qu’un jour je la dépasserai. Que malgré ses beignes, je suis plus forte qu’elle. Pardon, Mutter. Un jour, tu réussiras à mourir sans que j’y sois pour rien, et je choisirai de te survivre.

Ce matin, j’ai encore fait le choix de quitter Mutter. Je le fais invariablement dans les mêmes conditions : je me réveille d’une nuit agitée de mauvais rêves — où des ascenseurs fous dans lesquels je monte à mon corps défendant montent ou descendent avec une violence telle que je la ressens comme une intention de me tuer, où je conduis des voitures à moitié en panne et sans posséder de permis de conduire, où je manque des correspondances de bus, où je prends des trains à mauvaise destination, où j’échappe à des poursuivants aux intentions meurtrières en me réveillant brutalement —, et au soulagement que je ressens brièvement mais intensément quand prennent fin ces angoisses nocturnes en même temps que je reconnais le canapé du salon où je squatte sous une méchante couette récupérée dans un vide-grenier succède l’abattement à l’idée d’être encore et toujours moi-même, dans le même lieu, dans le même rôle, dans la même journée que je repousserai comme la quantité négligeable qu’elle est et restera jusqu’au soir où je me recoucherai.

Et puis j’entends la respiration de ma mère et je sens l’odeur des pets qu’elle lâche dans son sommeil. Je remarque le bordel que nous entretenons elle et moi avec la même flemme, et alors je me vois remplir mon sac du nécessaire, plier une carte de France ; griffonner un mot d’adieu sur un post-it que je colle sur la couverture du Télérama de la semaine posé sur la table basse, et cette belle histoire de fuite me tient lieu de bonheur, me donne de l’énergie et de l’enthousiasme quand je suis sous la douche, quand je siffle mon thé et mes tartines, et même quand j’entends Mutter ouvrir la porte de sa chambre pour aller uriner, je me dis que j’ai encore largement le temps de le faire.

A chaque fois que je choisis de partir, je retrouve le même entrain, parce qu’à chaque fois, je me crois. J’ai confiance en moi. Je me mens follement. Éperdument. Je me mens avec toute la peur que j’ai de découvrir que je suis peut-être quelqu’un de bien qui se serait fourvoyé à vivre comme une blatte coupable d’être la fille de la folle, ou au contraire que je suis peut-être pire qu’elle, puisque j’ai assez de force pour songer à l’abandonner.

C’est en regardant un vieux film avec James Belushi dans le rôle principal que l’idée ne m’a pas lâchée qu’il y avait peut-être un logement pour moi dans le coin.
Il y joue un flic affublé d’un chien ingérable en guise de coéquipier, dont le pelage fauve et noir m’a rappelé le chien sur le chemin de Bassoues. Ce clébard ne m’intéresse pas bien sûr, mais il se poste souvent à proximité de la ferme des Gilbert, inhabitée depuis la mort du vieux. Les enfants du vieux vivent trop loin pour venir l’entretenir mais elle tient encore debout sous son toit.
Il me faudra un cœur de chasseur et des manières de nounou pour m’en emparer. Je les ai. Je me sens prête. Je ne peux pas affronter Mutter aujourd’hui et attendre demain pour lever le camp.
Peu importe : demain, j’annonce mon départ et je la quitte.

Un froid sec #4

© John Divola

« (…) Quand la neige recouvrait V., bâchait la terre et poudrait les toits comme un glacis, les habitants du lieu estimaient qu’il était l’heure de la remballe : tout s’était joué aux saisons précédentes, la pièce était terminée et il fallait rentrer. Il n’y avait pas eu d’applaudissements et le montant acquitté dès l’entrée — c’est à dire aux jours actifs du printemps, devait leur donner le droit de quitter la salle de spectacle dans le calme de l’hiver nouveau.
Bien qu’ici la neige servît à effacer les ardoises et à minorer la valeur des pensées débraillées, les gens de V. préféraient pourtant se perdre dans l’été parvenu et dans la vulgarité de l’effort et de la sueur, alors qu’ils pouvaient rhabiller leur cœur et leur conscience à l’ombre des murs blancs bâtis sur les pelletés amoncelées et tassées, pour peu que s’apaiser et récupérer des forces pût encore les intéresser après l’enchaînement trivial des pertes et des renoncements qui tatouaient à coups de sanglots rentrés le palpitant et les visages.
Les hommes s’épuisaient dans le vortex des heures consacrées à l’unique entreprise qui les embauchait régulièrement, et quand celle-ci les mordait un peu trop fort aux lombaires, aggravait leurs céphalées et les faisait se désespérer devant le montant des charges soustrait à celui de leur salaire, alors ces hommes s’engouffraient dans la gueule des six cafés de V. qui les avalaient pour les recracher avec de nouveaux verres à leurs lunettes, épais comme ceux qu’ils avaient éclusé en quantité suffisante pour avoir un nouveau point de vue, qui était de croire le temps du retour que chacun d’entre eux possédait un royaume où le directeur des ressources humaines était enfin son vassal. Leurs femmes les dessoûlaient sitôt le seuil franchi avec ce qu’il fallait d’injures à leur bouche grimaçante et de fatigue à leurs yeux mornes pour qu’ils se sentissent également en terre occupée chez eux.
À V., la circulation des corps n’était pas mixte : celui des femmes était à pied ou bien roulait en monospace pour conduire les enfants à l’école, faire des heures de ménage chez les vieux ou se mettre en caisse pour un employeur de supérette qui avait supprimé des postes en rachetant le commerce à son prédécesseur. Celle qui avait fait un peu d’études était secrétaire de mairie ou assistante juridique et aucune de ces femmes, alors que toutes avaient pourtant la télé, ne semblait savoir qu’un autre choix était possible, différent de la caricature qu’elles perpétuaient selon ce quelles croyaient que l’on attendait de leur genre.
Bien entendu, la dentiste, l’avocate et la podologue n’étaient pas natives de V.
Les enfants de ces hommes et de ces femmes s’abîmaient à l’école, devant leurs écrans et derrière la casse de Cazenave à coups d’ecsta, de bière et de baise brutale entre des containers et la palissade du démonteur.
Coline, elle, avait quitté l’école, avait quitté Mutter et d’une certaine façon avait quitté V. et pourtant, elle ne quittait pas son passé (…) »