Un froid sec #26

 

New York City - Snow - Winter Night
©Vivienne Gucwa

Un nuage occulta les lumières bleu et or des deux lunes et la nuit recouvrit de sa mélasse Virgile, Mattéo et la scène de crime. Alors, tout put se faire. Ils déplacèrent sur la plus courte distance possible le corps du clerc significateur à l’aide d’un chariot à ridelles opaques subtilisé dans l’ancienne filature. En agissant ainsi, à la nuit, ils comprenaient soudain pourquoi le noir était la couleur fétiche des corsaires : c’est parce qu’il est le complice qui assiste d’une main et qui absout de l’autre.

      Le plus court chemin pour à peu près tout étant la ligne droite, les deux complices avaient évalué que le 36, rue des Alouettes était l’endroit le plus rapide d’accès pour se débarrasser du cadavre. Il était impensable qu’ils n’aient pas envisagé un seul instant la solution la plus pragmatique qui était de faire glisser le corps lesté de pierres dans le Petit-Canal, mais quelle espèce d’adolescent choisirait la facilité pour expédier l’aventure la plus excitante, finalement, de toute sa morne vie ? Pas Virgile ni Mattéo ; ça non ! ils n’étaient pas de cette trempe. L’obscure Villebasse leur offrait une distraction comme une mère chatte offrirait une proie déjà tuée pour amuser ses petits et les deux garçons venaient de s’inventer un code de l’honneur qui leur interdisait de refuser pareille bonne fortune. C’est pourquoi, tout ce qu’ils jetèrent dans le Petit-Canal fut leurs portables éteints, cela afin de ne pas être tracés.
      Ils ne croisèrent personne, hormis Cali, clochard de son état, emmitouflé dans des vêtements d’occasion aux couleurs mariales des deux lunes mais assombries de salissures, qui n’osait pas marcher autrement qu’à petits pas, qui se hâtait, cependant, les bras croisés sur la poitrine. Il avait glissé une bouillotte entre sa chemise et son gros pull. Mattéo connaissait l’anecdote car un copain de classe qui fréquentait le Bar de Saturne la lui avait racontée. Sa bouillotte lui tenait chaud sur le trajet de l’aller ; ensuite, il la vidait dans les toilettes du bar, s’installait au comptoir pour descendre quelques bières brunes, et quand il était bien pété, il demandait à Thierry ou à Chantal de « lui refaire la pression de la bouillotte ». Ainsi, il ne sentait pas le froid non plus au retour, confit dans les propriétés calorifères de son ivresse, et il avait des munitions pour traverser le reste de la nuit. L’heure avancée indiqua que le gars rentrait chez lui, dans une tente igloo cachée quelque part.
      Il zigzaguait avec une grâce pitoyable, marchait avec précaution sur le trottoir gelé, les mains serrées sur la bouillotte de bière cachée sous son vieux paletot. Mattéo et Virgile descendirent sur la chaussée quelques mètres avant de le croiser. Le chariot était dur à manœuvrer dans les sloches durcies de la neige ; il s’agissait de ne pas le faire verser.
    Soudain, les feux d’une voiture qui s’engageait dans la rue des Alouettes firent trembler les jeunes garçons. Les antibrouillards ajoutaient un air menaçant au véhicule, un air de véhicule militaire blindé ou d’une invention monstrueuse en acier galvalnisé. La voiture roula au pas dans la rue étroite pour leur laisser le temps de regagner le trottoir.
    « Okay, on traverse ! » marmonna Virgile.
« Non, t’es con ! Le mec, il va nous voir de près avec ses projos braqués sur nous. On remonte ! »
    Leur hésitation fit que le conducteur dut marquer l’arrêt, le temps qu’ils dégagent le passage. Dans la panique, ils tirèrent le chariot à hue et à dia. La confusion perdura jusqu’à ce que le chauffeur lève son frein à main. « Je vais vous aider, ça ira plus vite ! » Cali arriva à son tour à leur hauteur. Il bafouilla : « poussez-vous, j’ai mon CASES de cariste ! » comme s’il avait oublié sa bouillotte de contrebande ; comme s’il pensait que quelqu’un pouvait espérer compter sur lui.
Même longtemps après, Mattéo n’évoqua jamais avec son ami ce qui suivit. Ni ceci, ni ce dont ils avaient été tantôt les sujets, tantôt les témoins depuis le drame de Sorraya dans l’ancienne filature.
    Depuis tout à l’heure, un vent boulait des plumets de neige ; il les puisait sur les voitures garées, sur les murets, époussetait la neige depuis la moindre aspérité des lignes horizontales, les gouttières ou les corniches. Tout à coup, il prit une vigueur de bourrasque qui saisit tout le monde et les éclairages ne projetèrent plus que des traces de lumière sur des panneaux de flocons tassés et tourbillonnants. Ça faisait comme des murs à quelques centimètres des visages. Tout le monde perdit aussitôt la vue. Alors, Virgile, Mattéo et leur macabre chargement disparurent.

Un froid sec #25

e6424b8fe800e68bf60b5fa92389cded  Depuis son accident de voiture, Jourdan parcourait à pied la distance entre son domicile et la zone d’activités à deux kilomètres au nord de la ville. L’air glacé se nichait dans son estomac, expulsait à la manière d’un coucou la douleur née d’avoir survécu à ce jour funeste. La morsure de l’air lui faisait moins mal que cette brûlure. Malgré neige et brouillard, le Petit-Canal lui donnait l’impression de l’escorter jusqu’à son travail avec le déroulé de son ruban d’un noir miroitant. Il pensa au Mississippi, et donc à Huckelberry Finn et à son radeau. Il y avait bien eu une scierie à Villebasse, avant la crise de 2008. Faute de repreneur, elle avait fermé à la retraite du vieux Choisson. Les jeunes ne voulaient plus travailler de leurs mains. Ils voulaient gagner vite, avec un clavier et une caméra. C’est pourquoi Aymeric Jourdan, arrivé en 2010 avec Cécile, n’avait jamais vu un rondin de scierie dériver sur le Petit-Canal. Faute de munitions — précisément de rondins fauchés sur un train de bois, il ne pouvait pas construire de radeau et fuir Villebasse comme Huck avait fui Saint-Pétersbourg pour échapper aux poings du vieux Finn. Certes, Aymeric n’était pas un héros de roman picaresque. Mais les coups reçus, il les avait en commun avec le garçon et il aurait pu en parler avec éloquence si la honte ne l’avait pas contraint au silence. Cécile ne tapait pas aussi dur que le vieux Finn, ça, non, mais assez tout de même pour que tout le monde le prenne pour un homme maladroit, à souvent se présenter avec des ecchymoses ou des écorchures.

Soudain, un bruit sortit de sous ses pieds. Impression fausse, il le savait, puisque ça venait de l’eau. Un son clair, faible et plaintif. Il boulait sur les immeubles alentour. Deux ou trois promeneurs se hâtaient, sanglés dans leurs manteaux, la face rouge et les paupières baissées sous les mauvais flocons. Le bruit était la plainte d’un animal. Aymeric hésita ; s’approcha quand même du bord. Une masse dérivait, se débattait, griffait l’eau en brisant les blocs gelés de sa surface, retombait. Le mugissement du vent entonna alors un canon avec les cris de Le Chien. Mais personne ne pouvait comprendre la chanson du vent[…] »

Un froid sec #22

blameless-homeless-31 ET DONC, IL FAISAIT CHAUD ET LA TANTE EUT SOIF SUR LE TRAJET. ELLE DIT Tiens le panier, ma caille, passe devant et prends-moi des citrons. Après, tu m’attends au stand de Michel. t’auras qu’à manger des crevettes , si par hasard je traîne.

Elle avait filé au bar de Saturne boire « juste une bière ». Elle n’en aurait pas pour longtemps.
     Camille était à l’aise parmi les étalages qui entouraient Saint-Estin. Le square à sa droite, de l’autre côté de la rue, montrait au travers des grilles de son entrée son ruisseau aux canards, le pont de bois suspendu qui traversait la largeur de son allée principale et une partie des arbres centenaires.
     Elle se penchait sur les citrons , les choisissait d’un coup d’œil rapide. Tante Ludivine n’aurait plus le temps de l’emmener à l’aire de jeux puisqu’elle avait sa mise en place à préparer. Il y eut un mouvement de foule dans son dos, de gens qui poussent un peu pour se servir. Camille se dit qu’ils étaient sans gêne, purée ! mais elle resta imperturbable. Quelqu’un pourtant la poussait avec une telle insistance qu’il la collait de tout son torse, comme pour saisir à son tour des fruits au-dessus d’elle. Son panier lui rentrait carrément dans le derrière. Elle remarqua alors les mains d’homme qui prenaient appui à même les fruits, de chaque côté de son petit corps d’enfant. Au même instant, il la força à baisser la tête avec le haut de son buste. Le panier appuya alors contre son postérieur. Elle voulut rester polie, ne pas se faire remarquer : elle tendit ses fesses en arrière pour repousser le panier, mettre un terme à son désagrément. Le « panier » appuya alors plusieurs fois. L’homme empoigna soudain ses cheveux et elle comprit. Elle poussa un cri mêlé de rage et de peur en se dégageant , surprenant l’homme qui s’éloigna aussitôt mais d’un pas mesuré, le sourire aux lèvres. Un vieux type d’une quarantaine d’années, replet et dégarni ; des habits de bonne facture et, elle fût bien au regret d’avoir découvert ce détail intime, une odeur très épicée qu’elle avait maintenant dans ses cheveux. Son souffle rauque, dégueulasse, résonnait encore dans son esprit. Elle abandonna le panier de citrons sous l’étal et courut au square où elle vomit de la bile devant une haie d’arbrisseaux fleuris. Elle n’en dit jamais rien à personne, à commencer par Tante Ludivine, parce qu’on dirait qu’elle était folle et qu’elle voyait le mal partout.
*
      C’était la première fois que Camille revenait dans l’avenue Salengro depuis l’agression. Elle marchait le regard baissé, levait de temps en temps le nez. Elle reconnaissait mal l’endroit. Les maisons mitoyennes et les immeubles compacts n’avaient pas de singularité. La neige répandue sur les toits, le haut des portails et le sommet des haies vives, comme d’un sac de farine éventré, appuyait davantage encore leur ressemblance. Camille s’enhardit alors à relever la tête. Tout était transformé. Même le square semblait différent.
     Elle aperçut Cali Bénac à l’intersection de la rue Lafayette. Agenouillé derrière un gobelet, il était vêtu de sous-vêtements usés et de grosses chaussures dans lesquelles il était pieds nus. Il tremblait et claquait des dents. Sans doute lui avait-on volé ses vêtements à coups de gifles, car son visage était tuméfié. Violence gratuite, il n’était pas plus épais qu’un enfant. Un fil de cuivre serrait la filasse de sa chevelure couverte de crasse. Une troupe de merdailles le filmaient avec leurs portables en espérant que par chance, il tombât raide mort juste là, maintenant. Cali Bénac échouait à imiter une statue, les mains jointes et la tête baissée, comme certains mendiants à la sortie des messes. Il n’arrivait pas à tenir la pose et crachait merde ! merde ! merde, putain ! à chaque fois qu’il basculait d’un côté ou de l’autre. Il y avait quelques centimes et trois mégots dans son gobelet. Ce gars-là mourra bientôt, Camille en mettait sa tête à couper. Comment cet avorton terminé au pipi était-il encore de ce monde, ça restait un mystère. Il avait fréquenté plusieurs écoles au gré des escales de Stéphane Bénac, son père, un pêcheur à pied dingue de coques sauvages. Bénac avait fui le nord du pays après la disparition de sa femme, parce que le bruit avait couru qu’il l’avait sauvagement assassinée, puis avait dissimulé les restes de son cadavre dans un baril de poissons pour en masquer l’odeur, ce genre de détail sordide. Certains osèrent avancer que son cadavre était introuvable parce qu’il l’avait mangé. Or, Séverine Bénac avait seulement coupé les ponts en laissant son fils pour partir à son aise mais Bénac avait une sale gueule et écoutait sa fantaisie sans que le destin ne le punît jamais. Il n’y avait pas de raison pour qu’il s’en sorte à bon compte et la fugue de sa femme n’était pas suffisante pour lui pardonner sa morgue.
     On s’en prit à sa voiture qu’il retrouva dans un fossé au petit matin, à sa grange qui prit feu alors que l’orage craquait trop loin, puis à son chien, tué d’une balle dans la tête. Deux jours après, il traversait le pays au volant de sa camionnette avec son fils et quelques affaires de rechange dans un sac à dos. Villebasse était loin de la mer. Cela lui fut égal. Il avait choisi l’endroit pour ça. Pour que cette ville remplace la mère de Cali. Elles avaient en commun de n’avoir rien de ce qui pouvait rendre heureux Stéphane Bénac. Si Cali grandissait dans un nouveau terreau, peut-être que le cours de son existence irait tout droit, comme un plant de tournesol. Le bien-être et l’amour n’avaient rien à voir là-dedans.

 

Un froid sec #21

 LA NEIGE AVAIT CONQUIS VILLEBASSE, ET VILLEBASSE ÉTAIT TOMBÉE comme un territoire sans armée. L’armada de flocons envahissait depuis plusieurs semaines les rues et les interstices à un rythme régulier ; aucun signe ne montrait qu’un vent tiède en viendrait à bout dans quelques jours. Les gens avaient beau être accommodés au froid intense, aux glissades et aux déblayages à la pelle, on constata que la fatigue et l’exaspération cet hiver-là devinrent les principaux acteurs de bagarres inédites. Et cette lune bleue, qui occultait la transparence du jour comme un voile, pesait d’un poids que l’on ajoute à une charge déjà trop lourde dans les cœurs chiffonnés par la dépression saisonnière.

     L’épaisse blancheur offrait cependant, à qui savait regarder avec les yeux de l’enfance, un lieu dépaysant pendant les déplacements quotidiens, une aventure à domicile qui devenait un voyage à bon prix alors même que l’on était en pleine saison. Seuls, le Domicile de Saturne, la mairie et l’église Saint-Estin, avec leurs formes reconnaissables, servaient encore de point de repère parmi les masses ensevelies.
     Camille Daguin flottait elle aussi dans les rues, avec à peine plus de consistance, lui semblait-il, que la voltige des confettis, mais elle ne chutait pas au sol en bout de course et n’était pas indifférente à ce qu’elle traversait. Cette pensée inepte la réconforta. Elle n’était pas dupe, mais son amour naissant pour Iago lui donnait le QI d’une sauce blanche.
     L’avenue Salengro, qu’elle remontait à petits pas pour ne pas se casser la gueule, mal chaussée de bottines aux semelles trop lisses, avait été le théâtre d’une mauvaise aventure, du temps qu’elle était à l’école primaire, et qui l’avait marquée durablement d’une angoisse qui ne la laissait jamais tout à fait tranquille quand elle sortait. C’était jour de marché, au début d’un mois de juin ; elle avait accompagné sa tante Ludivine pour de la lotte et du citron qui manquaient dans la cuisine de son restaurant alors qu’elle tenait fermement à la proposer sur sa carte du midi. Une femme de haute stature et pudiquement désignée comme fantasque, que ses fréquentations de bar appellaient “la grande Lulu”. Tante Ludivine l’avait initiée peu après l’incident à un ou deux arts ésotériques afin de « mieux l’armer dans sa vie de presque femme ». Un veuvage précoce et inattendu additionné d’une absence d’enfant excusait ses ivresses de plus en plus éclatantes, bien que tout le monde savait qu’elle buvait déjà en cachette (depuis toujours, pouvait-on dire), car il était connu qu’à partir du collège, ( celui que fréquentait aujourd’hui Camille), Ludivine Daguin était déjà une mignonne à mignonnettes.

Un froid sec #20

  LE CRI DÉCHIRA L’AIR ET ILS CESSÈRENT LEUR JEU ; LE GROS MATTEO reposa son pied, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière. Ah ! Virgile, ton chien a enfin bouffé la mère Anglade. Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts. Et ça a fait comme un cri de bête, mais c’était pas un chien. Ils tendirent tous l’oreille : un autre cri se fit entendre. Un faucon en chasse ? Ça recommença, plus fort et plus longtemps ; un cri de peur et de colère. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un bébé intrigué et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.

     Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo fit un pas en avant puis s’arrêta net. Il se retourna vers ses camarades. C’est la voix de Sorraya ; venez, faut aller voir !
     Julie le regarda avec une gratitude qui n’empêcha pas sa prudente réserve. Tu veux pas plutôt qu’on appelle les flics ? Il me reste du forfait et j’arrive à capter un peu, ici. De quels flics tu parles ? demanda Corentin.
     Les bâtiments, sans vitres et dans la lumière de la lune bleue ressemblaient à un monstre blafard qui ouvrait des bouches noires et des yeux crevés. Les ouvriers avaient abandonné le chantier de rénovation depuis des mois et le peu qui restait à faire pour les mettre aux normes avait pesé sur les piles des bulletins de vote.
Corentin arriva le premier dans l’ancienne réserve d’où provenaient les clameurs. Un homme au pantalon baissé sur les chevilles était couché sur Sorraya. Il maintenait les poignets de la fille et remuait ses fesses en grognant. Sorraya à présent pleurait sous son pull qu’il avait relevé sur sa tête.
     Corentin avait déjà été le témoin de ce genre de scène. Ils étaient trois et la fille plus jeune encore que Sorraya. Dans la rue Pablo Neruda, derrière le centre communal d’action sociale. Presque devant tout le monde. Les deux qui ne la violaient pas attendaient leur tour en faisant le gué. Ils laissèrent tranquillement Corentin arriver à leur hauteur et quand il les regarda droit dans les yeux ils l’attaquèrent aussitôt. Il décrivit chez lui un jeu idiot qui avait mal tourné, on baigna et soigna son visage tuméfié et il garda pour lui la honte de n’avoir su défendre une gamine contre des salopards. Il devint agressif avec sa petite sœur, lui faisant des misères à chaque fois qu’elle se maquillait pour sortir, lui mit une claque une fois où on voyait largement le haut de ses seins mais cette petite conne ne comprit pas que c’était pour son bien.
     Aujourd’hui, le violeur était seul. Il continuait à pénétrer Sorraya en gémissant de plus en plus fort. Les sons qui sortaient de sa bouche résonnaient dans l’espace de la réserve et c’était insupportable.
     Mattéo et Julie arrivèrent derrière leur ami et s’immobilisèrent à leur tour. Julie pensa qu’ils ressemblaient aux joueurs d’une partie de un, deux, trois, soleil et elle s’en voulut. C’était tombé sur Sorraya. Ça pouvait encore tomber sur n’importe laquelle d’entre elles. N’importe laquelle de n’importe quelle femme. La règle faisait perdre le premier qui bougeait et l’homme n’arrêtait pas de bouger. Il avait perdu ; il devait être éliminé. Julie saisit un moellon à ses pieds et s’approcha le plus près qu’elle le put.

Un froid sec #19

  DEPUIS QUE LE CHIEN était entré dans Villebasse, aux premiers jours de cet hiver particulièrement froid, on avait le sentiment que la mort survenait davantage qu’à l’habitude ici et aux alentours très proches. Ce n’était pas remarquable par tout le monde, mais tout de même, la coïncidence était citée parfois au Domicile de Saturne après que les clients les plus fidèles avaient fini de perdre leur monnaie de la semaine en méchantes bières et qu’il ne leur restait plus qu’à prolonger la conversation pour ne pas rentrer trop vite.

     Par exemple, Cédric Fontan avait perdu son oncle Tim à la chasse au lièvre sous la neige. Les Setters anglais avaient rebroussé chemin pour chercher une aide qui arriva trop tard : l’homme n’avait pas survécu à une crise cardiaque. Son âme en s’échappant le laissa mourir sans un cri, car la dernière volonté d’oncle Tim, ou plutôt son ultime réflexe fut de garder son honneur jusqu’au bout en n’alertant pas le gibier. Et le fait est qu’une hase gestante qui s’en venait un peu plus tard varia sa course pour tracer à cinq paumes de son corps en laissant de petites crottes.
     Sébastien Chapelle garda pour lui que Dieu avait exaucé ses prières, car nul n’avait besoin de savoir que Tim Fontan lui avait planté des cornes, et Cédric récupéra ses chiens, de braves bêtes à l’arrêt ferme, redoutables avec les bécasses.
     Autre fait divers qui eut lieu quasiment en suivant : la petite Marion des Alliot échappa à la surveillance de ses parents et fila droit à la rivière où la nouveauté d’un embâcle de glace l’attira sur la surface gelée qui céda comme casse une branche.
Le reste fut plus ordinaire, à part la quantité. C’est à la mort du clerc significateur que le rapprochement se fit à rebours, s’insinuant dans les esprits avec la rapidité d’une légende ; or, chacun sait que lorsque le soupçon devient croyance puis conviction, il n’y a plus besoin de chercher une preuve.

Un froid sec #18

  CEST LA NEIGE QUI M’A TUÉE. Que l’on se rassure, je ne vais pas profiter de ma mort pour raconter mon histoire, parce que le récit d’une vie est intéressant à la condition d’être remarquable et que la mienne ne le fut pas. Je suis née un mois de mars à Villebasse contre l’avis de ma mère et je suis morte au mois de janvier 2019 avec mon plein accord, peu avant la date qui m’avait été annoncée en rêve — preuve que les prédictions ne sont pas toujours fiables. J’avais toujours vécu à Villebasse et je m’étais étonnée que mon âme ne soit pas montée au ciel après mon accident mortel, parce que je n’avais jamais aimé cette ville. Pourquoi y étais-je encore alors que rien ne m’y retenait, cela était pour moi un mystère que je n’avais pas les moyens d’élucider. Non pas que je sois sotte, mon intelligence est moyenne, mais je n’étais pas familière des choses de la Mort et il m’aurait sans doute fallu pratiquer des actes opératifs desquels mon absence de religion m’avait tenue éloignée.

Pour me débarrasser de la chose conventionnelle et parce qu’il me reste un brin de politesse, je vous informe que je m’appelle Rose ; et si je dis « vous », c’est parce que j’étais écrivaine de mon vivant et que je n’ai pas pu me défaire en mourant de la sale manie que j’ai encore de vouloir raconter tout et n’importe quoi à n’importe quel public. Et parce que ça me fait bien suer de reconnaître que j’en suis réduite à parler toute seule, ce que je connaissais déjà avant, à la différence que je me servais d’un lectorat pour ne pas en avoir honte.

     J’aurais pu mourir d’une balle en pleine tête dans un barrage de manifestants ou des suites d’une longue maladie dans une chambre d’hôpital, mais non.

     C’est la neige qui m’a tuée.

     Je marchais au milieu des congères, au cœur du plus froid des mois de janvier. Une chute de flocons drus et lourds accablait Villebasse depuis des heures. Les rues bien sûr étaient vides et je n’avais rien à faire dehors. Il y avait simplement que la neige effaçait les décors de ma vie, assignait mes voisins à résidence et nom de Dieu ! Oserais-je le dire ? Que toute cette neige qui se déchaînait dans une colère silencieuse m’apaisait. Le silence de l’écriture n’est en rien comparable ; il est instable, tourmenté et facile à rompre. Celui de la neige, au contraire, ralentit le galop de l’esprit jusqu’à le mettre au pas. Et l’on se sent vivant comme jamais, parce que notre sang chaud de mammifère nous irrigue au milieu des arbres qui, au même instant, et de manière contraire, affaiblissent leur sève pour rester immortels.

     Soudain, les derniers flocons sont tombés et une autre sorte de silence a épaissi l’atmosphère. j’ai pris une profonde inspiration, de quoi me faire exploser la chaudière et le palpitant, et quand j’ai soufflé vite, fort et longtemps, j’ai pensé que c’était une belle journée pour mourir. Parce que la joie , quand elle est là, fait toujours penser qu’à partir de là on a eu une vie pleine et entière et que l’on peut enfin passer l’arme à gauche. Enfin, bref ! Ce genre de connerie, quoi !

     Alors, mon cœur obéissant s’est arrêté de battre. Et dans quelques jours, après la Pluie Merveilleuse, les habitants de Villebasse me rejoindront au Ciel. En attendant ce moment, voici leur histoire dans leurs derniers instants […] »