L’attaque

Un froid sec — #15

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Le Chien avait égorgé le clerc de notaire sans forcer de la gueule, au point que la facilité de ce premier meurtre imprima dans son esprit le sentiment qu’il n’avait pas encore éprouvé jusqu’à présent : il était un dominant et les Humains ne lui causeraient plus de douleur.

Puis il leva la tête et fixa la lune habituelle et la Lune Bleue qui ce soir lui était conjointe.

Il avisa un fourré devant lequel il tourna sur lui-même au moins trois fois avant de s’immobiliser dans son axe favori et de s’accroupir tête au nord, donc, afin de lâcher une matière un peu molle qu’il renifla sur la neige mais qu’il ne chercha pas à recouvrir.
Puis il leva la tête et fixa la lune habituelle et la Lune Bleue qui ce soir lui était conjointe.

Les codes olfactifs de l’homme de loi avaient ouvert un canal dans la mémoire du chien et une sensation de peur et de douleur mêlées y progressait comme une fumée noire. Renifler l’Humain tout à l’heure lui avait fait mal et l’avait mis en colère. Il ne se rappelait pas pourquoi mais son instinct l’avait contraint à attaquer avant d’être attaqué.

Le môme se faisait enchanter par le murmure hors saison d’un banc d’étourneaux

Nul ancien maître ne l’avait qualifié au mordant et jamais un sang chaud n’avait mouillé ses babines mais voilà : après avoir dégringolé à l’arrêt de la tempête et renoncé à remettre en main propre le papier officiel qui l’avait conduit aux Marettes, le clerc avait traversé le parc en diagonale pour rejoindre son automobile électrique. Parc où, fortuitement, Le Chien quémandait le partage d’un biscuit à un garçonnet emmitouflé.
Le môme se faisait enchanter par le murmure hors saison d’un banc d’étourneaux, visage dressé vers le ciel et bras ballants, ce qui laissait croire qu’il tendait son croissant vers l’animal. Mais au moment de happer la gourmandise de toute la douceur de ses babines, Le Chien huma l’air et grogna avant même d’apercevoir le type. Affolé, le père du gamin surgit derrière son fils et l’enleva en le portant sous les aisselles. « Papa, lâche-moi ! Papa, lâche-moi ! » ; « Chut ! Cassim, s’il te plaît… » et le parc fut enfin vide.
Le Chien suivit le clerc et le contourna pour se trouver face à lui. Il bondit sans élan et l’attaqua avant d’être reconnu. L’homme hurla et se débattit en tombant à la renverse.

Les origines

Un froid sec – #14

VILLEBASSE ÉTAIT UNE NASSE DE BOIS ET DE pierres sur une terre ferme au fond d’une vallée fertile qui avait grandi machinalement grâce à un faisceau de voies romaines, de forêts et de cours d’eau. Son pouvoir de sédentarisation avait opéré dès la période du néolithique, et nul besoin d’étudier ses artéfacts archéologiques pour valider cette hypothèse. Elle semblait avoir été construite pour fixer les instables. Depuis toujours, elle attirait des gens à la vie nomade qui ne voulaient ou ne pouvaient plus la quitter une fois qu’ils y avaient passé au moins une nuit.

Certains hermétistes affirmaient qu’elle avait été un haut lieu de pratiques magiques qui visèrent, avec succès, à la rendre si bien invisible qu’elle n’avait jamais intéressé les rois et les chefs belliqueux.

Certains hermétistes affirmaient qu’elle avait été un haut lieu de pratiques magiques qui visèrent, avec succès, à la rendre si bien invisible qu’elle n’avait jamais intéressé les rois et les chefs belliqueux. Les livres d’Histoire n’y situaient aucune bataille. La modestie de son apparence leurrait les plus envieux ; elle parvint jusqu’ici sans dot ni subvention sur la seule béquille de la bonne volonté de ses habitants. Des gens de peu, certes, mais qui à force d’engendrer toujours au même endroit sans jamais que leurs héritiers ne s’installent ailleurs ou rarement, réussirent à la borner et lui donner les bâtisses et les réseaux de rues que les illustres membres d’une dynastie auraient pu lui envier.
On voyait là des enfants bruns s’agiter sur des toits comme des montgolfières sans trajectoire, des sacs poubelle en haut des arbres et parfois même des feux de joie à l’intersection de quelque ruelle. Dans les maisons du quartier nord, il y avait des salons sans goûters, des armoires silencieuses, de la vaisselle en papier et de belles robes de chambre. Des grandes personnes qui chantonnaient et des enfants roux sur des lits défaits.

Des grandes personnes qui chantonnaient et des enfants roux sur des lits défaits.

Des vieux peignaient des jardins sur les murs de leurs chambres pour jouer à rentrer dehors puis jouer à sortir dedans.

Quand la neige recouvrait Villebasse, bâchant la terre et poudrant les toits comme un glacis, alors ses habitants estimaient qu’il était l’heure de la remballe : tout s’était joué aux saisons précédentes, la pièce était terminée et il fallait rentrer. Il n’y avait pas eu d’applaudissements et le montant acquitté dès l’entrée — c’est-à-dire aux jours actifs du printemps, devait leur donner le droit de quitter la salle de spectacle dans le calme de l’hiver nouveau[…]

 

Ben

Un froid sec — #13

L’HIVER AVAIT SORTI CE QU’IL AVAIT DE PLUS hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les touristes comme un ressac. Un froid intense avait gelé le lac des Migous, au point qu’une fois on avait extrait de ses profondeurs des anguilles congelées.

Un froid intense avait gelé le lac des Migous, au point qu’une fois on avait extrait de ses profondeurs des anguilles congelées.

La saison de plus en plus rude n’activait plus la capacité d’émerveillement des gens. Mis à part, bien sûr, son phénomène qui se produisait tous les ans depuis l’arrivée de la lune bleue : avant que le lac ne gèle entièrement, des vagues de glace venaient s’écraser sur une de ses rives. Une autre bizarrerie était que les oiseaux migrateurs perdaient leur sens de l’orientation et renonçaient à leur trajet pendulaire, comme si la lune bleue, encore, modifiait l’inclinaison des champs magnétiques. Leurs cadavres figés jonchaient le pied des arbres, tels des présages funestes, et les signes de croix avaient réapparu dans l’espace public. On ne sortait plus que par nécessité. Les plus aisés avaient déserté Villebasse pour réchauffer leurs mômes transis dans les criques à galets des mers chaudes et prendre des clichés stupides à partager sur les réseaux. Tout marchait au ralenti à l’exception du journal local qui recensait les gadins et les morts de froid.

Ben consulta sa montre en sortant d’un entrepôt. Il était encore tôt, assez pour qu’il prenne son temps avant de se présenter spontanément à l’adresse qu’on venait de griffonner à son attention. Pourquoi pas maintenant, d’ailleurs. Il lavait son linge de corps tous les soirs dans l’évier d’une cuisine insalubre au milieu d’autres migrants, et ses précieux euros, dont la valeur lui échappait, filaient un peu trop vite dans la main avide de la mère Rabier. La marchande de sommeil tenait son commerce spécial depuis deux ans et ne manquait jamais de se vanter dans les milieux utiles qu’elle offrait une chance à ces crevards dont les services sociaux ne savaient plus quoi faire.

Quartier nord

Un froid sec — #12

C’ÉTAIT L’APRÈS-MIDI D’UN JOUR D’AVRIL. Hicham avait découpé la culotte de Coline pour en faire un cerf-volant mais il ne trouvait pas de support sur quoi la tendre dans l’abri de jardin et n’avait même pas de ficelle. Coline était encore nue et le taquinait depuis la chambre. L’air s’insinuait dans l’ouverture de la porte-fenêtre et rafraîchissait la pièce. La chaudière s’enclencha d’ailleurs dans la cuisine. Coline se leva et fit coulisser la baie. Hicham grimaça de dépit et fourra le tissu de la culotte dans sa bouche. Coline aimait les façons crues qu’il avait de lui montrer à quel point il aimait le goût de sa chatte.

Elle se colla à la vitre pour le consoler. L’aréole de ses seins et les poils bouclés de son sexe prirent une drôle de forme et Hicham éclata de rire.

L’aréole de ses seins et les poils bouclés de son sexe prirent une drôle de forme et Hicham éclata de rire.

La dureté froide du matériau lui fit penser au plafond de verre qui freinait le destin de son compagnon. Lui disait qu’il était artiste et que ça n’avait rien à voir avec ça. Il était claustrophobe et l’Entreprise était un cercueil. Point, à la ligne.

L’époque était hors du temps et le pays au bord du vertige. Le couple avait quitté les réseaux sociaux pour conserver un calme relatif. L’agitation était moindre à C. et il suffisait d’éviter le jour du marché pour ne pas la sentir. Coline et Hicham avaient quitté la ville pour faire des enfants dans ce village de trois mille habitants entouré de vaches et de champs de tournesols, mais quatre ans avaient déjà passé et aucun petit n’était venu empêcher leurs nuits. Ils justifiaient leur départ en dénonçant la pollution de la ville et la cherté des loyers. Ils n’évoquaient jamais la violence qui avait gagné son centre. Elle n’était plus un impensé depuis quelques mois, mais ils refusaient tout simplement d’en discuter.

Hicham piqua des morceaux de poivron sur une fourchette pour en cuire la peau directement sur un des brûleurs du fourneau :

« Hicham, merde ! Tu sais combien de zéros j’ai mis sur le chèque, pour l’avoir ? Si tu l’abîmes, je te tue. » Coline commença par tourner le bouton.

« Et alors, quoi ? Tu la veux, ta slata mechouia, ou bien ? Tu jouis, tu as faim, tu réclames une slata en urgence, eh bien c’est la meilleure méthode. Sors de la cuisine, tu n’as rien à y faire. »

Ils luttèrent un court instant. Hicham s’empara des poignets de Coline et la tira gentiment dehors. Vingt minutes après, ils se régalaient sur le canapé en regardant un peu les informations. Lui avait tout son temps, mais la jeune femme avait un patient en début d’après-midi après un trajet de vingt minutes.

« Au fait, on y va ensemble dimanche matin, ou tu fais la grasse matinée et tu votes après ? »

(à suivre…)

Simon

Un froid sec — #11

C’ÉTAIT SA TROISIÈME Chimay bleue et c’était l’heure où Dora, cette vieille pute, devenait bandante. Elle léchait le sel sur le bord de son verre et Simon renonça à l’aborder. Plus tard serait un meilleur moment.
Le DJ avait ouvert une série de vieux tubes avec une chanson française qui disait en préambule : « Pas le temps de tout lui dire ; pas le temps de tout lui taire ; juste assez pour tenter la satyre qu’elle sente que j’veux lui plaire. »
Dora descendit de son tabouret et secoua ses chairs molles aux veines apparentes en faisant onduler ses bras devant son visage.
Simon écarta les jambes pour exhiber son érection. Les bières étayaient son ambition. Il n’avait pas encore le numéro de portable de Patrick Sébastien mais ce n’était qu’une formalité.

Il sortit fumer une cigarette et en profita pour vérifier son smartphone. Un texto de Valérie lui demandait où étaient Esteban et Mei. Qu’est-ce qu’il en savait, putain ! Son idée était géniale, personne n’y avait pensé avant lui. Tout le monde viendra à Villebasse et les médias lui mangeront dans la main. Patrick Sébastien avait un carnet d’adresses de malade. Une vraie pouponnière d’artistes, ce mec. Et très généreux. C’était notoire. Un appel et il allait changer sa vie et celle de tous les habitants de Villebasse. Simon fera des barbeuques de sardoches à sa gloire tous les weekends, été comme hiver. Juré ! […] »

Iago

Un froid sec — #10

IL AVAIT ENTENDU QUE dans les grandes villes, des migrants envahissaient l’espace public sans autorisation. Qu’ils dormaient à même le sol et qu’ils pissaient n’importe où.

Iago faisait toujours pipi assis pour ne pas salir la lunette et avait du mal à s’endormir quand il n’était pas dans son propre lit.
Il supposait qu’un migrant était à peine plus haut que lui, qu’il le dépassait peut-être d’une courte tête, mais pas plus. Qu’on les appelait « migrants » pour cette raison, et qu’ils faisaient la même taille que leurs enfants.
Il y avait des étrangers à Villebasse. Ils vivaient dans des maisons et dépassaient largement leurs enfants. Donc, les migrants étaient autre chose encore que des étrangers.
Iago aurait bien voulu croiser leurs enfants rescapés de la mer pour savoir à quoi ils aimaient jouer. Il avait entendu dire qu’il ne fallait pas leur donner à manger. Mais Iago donnait du pain aux pigeons alors que c’était interdit, alors s’il croisait un migrant, il lui donnerait du pain pareil.
Il marcha le long du canal en baissant la tête contre le vent. Les prunus sortaient de minuscules  bourgeons sous un ciel borné. Il pensa que ce serait une bonne idée d’en couper bientôt pour Camille. Que les filles, si tu leur offres des fleurs, tu peux leur glisser plus facilement un doigt dans la fente. Les dessins des toisons qu’il fournissait à coups de stylo noir lui vinrent à l’esprit et il baissa davantage la tête. Il traversa l’avenue Foch sans savoir où mener ses pas ensuite, mais il avait dit à sa mère qu’il voulait mettre le nez dehors, alors il était sorti. Sans but. Ne joue pas au petit mec avec moi, avait-elle réagi, mais il ne voulait plus qu’elle le commande à sa guise.
Il se faufila à l’improviste dans l’espace entre deux maisons et arriva devant un carré non clôturé entre les jardins. Le Chien, qu’il rencontrait pour la première fois, était assis et reniflait quelque chose sur le sol. C’était un lérot mort. Sûrement tué puis balancé d’une des maisons. Le Chien l’aperçut à son tour et mesura son approche en remuant la queue.
« Donne ! » lui dit Iago. Et Le Chien obtempéra comme s’il avait toujours été à sa main.
Le lérot gisait sur le flanc. Son pelage était intact. Le garçon en déduisit que c’était la peur qui avait arrêté son cœur. Le Chien se retira en laissant la proie aux pieds du gamin fasciné qui se demandait si une grande frayeur pouvait tuer aussi les humains, ce qui, si cela s’avérait, ne faisait pas son affaire.
Iago s’accroupit au bord de la petite dépouille, coudes sur les cuisses et poings sous le menton pour le regarder à son aise. La petite bête n’avait pas senti sa mort. Le garçon revit les images des noyés au milieu des hors-bord des sauveteurs, celles que sa mère n’avait pas eu le temps d’évacuer en brandissant la télécommande. Elles l’avaient bouleversé durablement alors qu’ici, il scrutait sereinement le corps de l’animal. Il découvrait que l’émoi face à la mort était à géométrie variable en fonction de la nature de ses victimes.
Il glissa une paume sous le lérot et ouvrit le haut de son anorak à capuche. Puis il se redressa lentement et ferma les pressions sur la bestiole avec précaution […] »

Miral

Un froid sec — #9

MIRAL CHAUSSA DE GROSSES bottes, se vêtit d’un épais manteau qu’elle éclaira d’une écharpe en tricot et sortit.  Elle profita du carburant de sa colère pour  marcher vers le troquet de ses parents à grandes enjambées. Quitte à trouver le corps sans vie de Dwaine à son retour – une promesse qu’il ne tenait jamais – autant avoir passé du bon temps juste avant avec des gens simples qui savaient la faire rire. Qui a dit que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ? Peu importe, Miral était en train de le vérifier.

Dans le quartier nord de Villebasse, les bâtiments principaux semblaient agencés au petit bonheur la chance  : il fallait se rendre dans la zone périphérique pour poster son courrier et le Syndicat d’Initiative s’ouvrait au public à l’étage d’un immeuble perdu au bout d’une impasse dans un quartier résidentiel. C’était donc étonnant de trouver le bistrot de ses parents sur la place des Barons Couchés. Son nom, TERMINUS, était peint en blanc sur un fronton à la forme sobrement triangulaire, et il était bel et bien situé en face de la gare.

Miral s’engouffra en tapant des pieds. La vieille neige se détacha des semelles et fondit en flaques boueuses sur les traces encore humides des clients qui l’avaient précédée. Les viandes en commande occupaient le feu de la cheminée centrale. Les odeurs de soupe, de grillade et de fromage accueillaient d’abord, mais les patrons suivaient de près. Des têtes de gibier et des fusils ornaient les murs et deux râteliers à foin métalliques contenaient divers objets pas toujours en rapport avec le milieu de la restauration. Thierry et Chantal Frémont accueillaient la clientèle uniquement le midi et fermaient le soir. Les voyageurs sortant de la gare à l’heure du souper, eux, devaient remonter l’avenue Montmourin sur huit cents mètres pour dîner dans un restaurant plus conventionnel et hors de prix. Le couple se moquait du manque à gagner ; il préférait se réserver ses soirées. L’interdiction préfectorale de vendre de l’alcool en semaine après dix-sept heures les favorisait heureusement dans ce choix inhabituel et risqué. Miral salua les habitués d’un bonjour, d’un sourire ou d’une bise selon qu’ils étaient loin ou pas de la petite table où elle avait choisi de s’asseoir. Elle éteignit son portable, déroula son écharpe et ouvrit son manteau qu’elle conserva le temps de se réchauffer. L’endroit n’était pas cossu mais chaleureux, lambrissé comme un chalet de montagne et recouvert par endroits de tissu d’ameublement rouge sombre, une couleur qui revenait en motifs brodés sur les nappes et les serviettes. De quoi rappeler aux clients qu’on était ici pour le boire et le manger, argumentait sa mère qui dirigeait la cuisine. Le concept était simplissime : un menu unique que le client découvrait en s’installant à sa table, et une ambiance familiale pour que les travailleurs aient l’impression d’avoir eu le temps de rentrer chez eux à leur aise pour déjeuner. Miral anticipa un soupir de plaisir en voyant arriver le plat principal. Elle venait de descendre un gaspacho d’avocat et de céleri en buvant directement à la verrine. Son père déposa devant son ventre avide une cocotte de lentilles au jambon de montagne. Elle imagina Dwaine attablé au même moment devant des nouilles au beurre mal cuites et apprécia chaque bouchée avec gratitude. Cécile Cazard à une table voisine torchait son assiette avec de gros morceaux de pain. « — Thierry, dis à Chantal que je l’épouse ! Sa cuisine est à mourir de joie, comme d’habitude. »  « — Ta gueule, sale gouine ! Elle est à moi, je me la garde. » Un homme accompagna le patron de son rire. Miral sursauta en identifiant Melville. Les gens connaissaient sa relation passée avec lui. Il était avec sa compagne du moment. il ne s’était jamais affiché avec Miral, mais on avait su quand même. Ce type qui poussait ses études pour devenir technicien de réseaux informatique lui avait donné beaucoup de plaisir. Y repenser agaça son bouton et elle serra le périnée pour en diminuer les chatouillis.

Extrait d’un roman en cours.

Le corbeau

Un froid sec — #15

LES GENS ARRIVAIENT à Villebasse plutôt à la nuit quand ils emménageaient du côté des Marettes mais quelques-uns, pas beaucoup, débarquaient aux aurores pour rejoindre les rupins du quartier nord.
L’hiver attirait les sans-grade qui venaient à la cloche de bois, leurs maigres affaires sanglées sur le toit de leurs Scenic d’occase. Les enfants se tripotaient déjà mais suçaient encore leur pouce tandis que leurs vieux s’abonnaient à Netflix et surfaient sur Meetic sitôt le compteur réarmé.
Aux Marettes, on croyait que le nord de la ville vivait de fonds de pension et d’impôts légalement impayés. Les habitants du nord, eux, affirmaient que les cassos des Marettes se terminaient à la bière tiède entre un loto et un vide-grenier.
Villebasse ne triait pas et serrait ses habitants sous ses pattes de louve. Samuel Os-de-Seiche avait pensé à partir. Les Courtois aussi. Les Garcia au moins trois fois. Coline en faisait des cauchemars. Mais la lune bleue était une sentinelle affûtée et le bois de Douceborde la limite devant laquelle les pâles fugitifs rebroussaient chemin.

Un jour de janvier, Castagnon sortit livrer un couple de retraités à quelques kilomètres. Il écoutait Rage Against the Machine vitres entrouvertes pour libérer l’habitacle de la fumée de sa clope. En détaillant une scène sur sa gauche, il ralentit pour mieux comprendre ce qu’il regardait : un corbeau au sol s’approchait en sautillant d’une statue de la Vierge, la tête inclinée comme s’il entendait qu’elle lui demandait quelque chose. À quelques pas, des aigrettes blanches folâtraient entre deux rangs de vignes fanées. L’épicier ramena son regard sur la route et tourna le bouton de l’autoradio. L’oiseau devant la Vierge était un message qui lui était adressé. Peut-être même un avertissement. Il roula à petite allure et aperçut le corbillard garé devant le cimetière. Il sut que c’était Mutter et chercha Coline dans le groupe endeuillé qui s’éparpillait déjà.

Le cabinet médical

Un froid sec — #8

JE SORS MARCHER AU MILIEU DES CONGÈRES. Chinook est tantôt sur mes talons, tantôt folâtre, gueule rieuse, pattes et ventre rapidement trempés. L’atmosphère est idéale pour réfléchir à mes problèmes, les milliers de picotements de son vent froid m’y aidant comme les aiguilles minuscules d’une acupuncture bienfaisante.

Les provisions de la réserve ne suffisent plus. J’ai besoin d’argent, et si je veux employer mes bras chez un patron, c’est avec une voiture que je devrai m’y rendre. Mes chaussures sont mauvaises, il me manque des produits d’hygiène, et je dois faire venir un médecin pour Yaël parce que ses blessures deviennent vilaines. Elles devraient commencer à cicatriser, mais depuis deux ou trois jours elles prennent un aspect inquiétant : les boursouflures gonflent au lieu de désenfler, leur couleur se violace alors qu’elle devrait éclaircir vers le rosé, les croûtes sont fines, craquellent sur les plaies, la fièvre monte en température tous les soirs malgré l’antipyrétique que je lui donne deux fois par jour.

Je crois qu’il n’est pas encore convalescent.

 

Je crois qu’il n’est pas encore convalescent.
Si je marche une vingtaine de minutes en me fiant à l’emplacement de la mousse sur le tronc des arbres, je vais trouver la maison du docteur Dekoninck qui est le terminus de mon trajet.
Une fumée sort du toit quand j’arrive à hauteur de sa demeure où il a installé son cabinet médical. Elle n’a ni jardin ni enclos, à moins de considérer que les arbres et les taillis qui l’entourent sont les marques d’une appropriation de la nature par un homme qui se vit comme un locataire des territoires qui l’accueillent.
C’est une maison en sacs de terre qu’il a construite à peu de frais, en quelques mois. Si on n’a pas l’habitude de ces constructions écologiques et modernes, on a l’impression de se trouver en présence de ruches géantes ou de l’habitat protéiforme de la famille Barbapapa.
Je saisis le petit maillet de bronze et soulève la cloche posée sur le rebord d’une des fenêtres pour la frapper d’un coup sec et sonore. La voix familière qui me crie d’entrer provient de la cuisine où je dirige mes pas après avoir demandé à Chinook de m’attendre dehors. Quand j’y pénètre, le docteur Dekoninck me demande si je connais le chien qu’il aperçoit par la fenêtre.
— Oui, mais c’est mieux qu’il reste dehors ; il va salir partout chez toi sinon, il est trempé jusqu’aux oreilles.
— Ça ne me gêne pas, fais-le quand même entrer, Coline.
— Bon, si tu veux.
Je ressors siffler le chien qui arrive en trottinant pour venir coller sa truffe sur la cuisse de mon hôte.
— Il est beau ton chien, comment s’appelle-t-il ?
— Il n’est pas à moi.
— Tu connais son nom, tu lui donnes des ordres et il t’obéit, donc il est à toi.
— Bonjour Serge, comment vas-tu ?
Il sourit à cette diversion en me rendant la bise.
— Sûrement mieux que toi, puisque tu tombes du lit pour me rendre visite. Assieds-toi, tu veux du thé ?
Je choisis une chaise pour être en face de lui. Je pose mon anorak et mon écharpe pliée sur son dossier, et je m’installe en la serrant près de la table sur laquelle je croise les bras. La chaleur du poêle à bois me touche dans le dos puis gagne le reste de mon corps.
Boire mon thé à petites gorgées me permet de commencer par le silence.
Il attend que je trouve mes mots, ou le bon élan pour débiter ce que je suis venue lui dire. Pour me laisser tranquille, il se lève et se dirige vers le placard dont il extirpe une boîte qu’il pose ensuite sur la table après l’avoir ouverte ; je la reconnais avec plaisir et me fends d’un sourire ; la salive affleure sous ma langue.
« Tiens, sers-toi, pioche ce que tu veux.
— Dis pas ça, je vais vider la boîte !
— Vide-la, si ça te chante.
Je choisis un chocolat bien praliné, l’enfourne avec une moue éloquente. Il rit.
« Tu es vraiment différente de ta mère.
— Laisse-la où elle est, celle-là, ça me fera des vacances.
— OK. Excuse-moi. »
Je regrette ma réaction mais ne me dédouane pas pour autant. Je mange trois chocolats d’affilée et j’annonce tout à trac :
« Serge, j’ai un cancer. J’ai quitté la maison de Mutter et je me cache chez les Gilbert. »
Il accuse le coup en écarquillant les yeux.
« T’as un cancer, t’as un cancer… t’es oncologue, maintenant ? Tu poses tes propres diagnostics en les jouant aux osselets ?
— J’ai une boule au sein, je sais que ce n’est pas une simple mastose. J’ai besoin de toi.
— Bon. D’abord, je t’ausculte. On passe dans mon cabinet. »
Je le suis en traînant des pieds. Quand j’enlève mes vêtements du haut derrière son paravent, il me demande :
« Tu l’as sentie il y a combien de temps, ta boule ?
— Ça fait trois mois. C’est ce qui m’a donné la force de partir. Je ne peux pas m’en sortir en restant chez Mutter, tu le sais bien : elle aura ma peau. »
Il a déroulé un papier propre sur la table d’examen. Je m’installe et lui précise : « Il s’agit du gauche »
Il m’examine sans mot dire, à petits gestes modelants, tapotant du bout des doigts avec douceur et dextérité. Sa tête est légèrement inclinée, comme s’il m’auscultait à l’oreille, comme si la mastose aurait pu rendre un son différent s’il s’était agi d’un carcinome.
« Tu peux te rhabiller, Coline. »
Je raccroche posément mon soutien-gorge, enfile mon T-shirt à manches longues que je rentre dans mon pantalon en restant étourdiment assise, puis je descends mon pull, dernier rempart inutile puisque l’intrus est fiché dans mon sein : l’ennemi a déjà investi la place.
Je rejoins Serge devant son bureau qui rédige divers courriers à l’attention de ses confrères.
« Coline, tu vas faire une mammographie et une échographie mammaire dans un premier temps. Tu auras probablement une biopsie en suivant. Tu as en effet un kyste qui à la palpation fait au moins six centimètres. C’est peut-être un simple nodule, mais il faut pour en être sûr faire tous les examens nécessaires. Tu es couverte par la sécu, tu as une mutuelle ?
— Oui, oui. J’ai bossé chez Lefèvre Équipement, la boîte d’ustensiles de cuisine. J’y ai fait dix-huit mois de manutention, donc mes droits sont ouverts.
— Écoute, quitte à ce que ce soit pour rien, je fais partir une demande de prise en charge à cent pour cent en ALD. Ça t’évitera de payer alors que tu y as droit. Si les examens sont négatifs, on sera toujours à temps d’annuler la procédure. »
Je l’écoute en hochant vigoureusement la tête à chacune de ses phrases, comme une gosse.Il y a moins d’une heure, j’avais une boule au sein. À présent j’ai un cancer à confirmer, mais je sais déjà que c’est une formalité.
« Tu ne peux pas rester seule, Coline. Tu dois pouvoir te reposer sur quelqu’un. Tu y vis seule, chez les Gilbert ? »
J’hésite à peine :
« Non, j’ai un mec.
— Ah, félicitations ; il est au courant ? »
je n’arrive pas à enchaîner sur un autre bobard.
« Non, pas encore, mais je vais l’en informer.
— Tu fais bien. Ne gère pas ça toute seule, c’est trop grand.
— Oui, enfin donc pour toi, c’est sûr, c’est le crabe, quoi ?
— Mais non, qu’est-ce que tu me chantes ? Je pare à toutes les éventualités parce que tu es seule et que je me fais du souci pour toi.
— OK. Ah, au fait, si tu croises ma mère, dis-lui que tu n’as pas de nouvelles de moi.
— D’accord, je tiendrai ma langue. Tu sais, ce n’est pas parce que j’ai couché avec elle que j’ai le sentiment de lui devoir quelque chose. Et puis tu es majeure, et je suis tenu par le secret médical, je te le rappelle.
— Bon, tant mieux.
— De quoi tu vis, Coline ? Tu touches le chômage ?
— Oui, un peu, et mon mec bosse donc ça va, je m’en sors. »
À ce moment, je me souviens que je suis surtout venue pour Yaël, pour que Serge s’occupe de lui. Je cache mon visage dans mes mains, des larmes prêtes à venir.
Je lui dis l’exacte vérité, ou du moins le peu que j’en connais. Serge m’écoute gravement. Quand j’ai terminé d’exposer les faits, il se lève et passe devant moi pour aller chercher son manteau et préparer sa sacoche. Il revient me chercher quand il est prêt et s’énerve quand je lui tends l’argent de la consultation. Je le remballe aussi sec, déjà bien embarrassée par mon bobard de tout à l’heure. Nous sortons et je siffle Chinook qui n’attendait que mon signal. Je refais le trajet en sens inverse accompagnée de mon cancer, de mes ordonnances, d’un toubib envers qui je me sens trop redevable à mon goût, et d’un chien qui se comporte comme si je n’avais pas changé.

Un froid sec #7

© John Divola

LES HABITANTS de la petite ville de V. étaient particularistes, y compris dans la distribution de leurs saluts, et les nouveaux arrivants, quand bien même ils parvenaient à aplanir leurs contours et banaliser leurs accents, restaient, ainsi que leur descendance (pourtant, elle, native de la maternité voisine), des étrangers dont le bonjour n’était jamais rendu, ne serait-ce que d’un hochement de la tête. Il était ainsi presque comique de suivre une personne sur quelques dizaines de mètres, et de la voir tour à tour saluer celui-ci dont les parents étaient bien nés, et ignorer celui-là comme si la cécité avait frappé en chemin puis regretté son geste et rendu la vue à cette infortunée pour qu’elle puisse saluer opportunément monsieur le maire ou le docteur Bonnetain.

Les habitants de la petite ville de V. étaient tellement méprisants qu’ils n’utilisaient aucun subterfuge pour prétexter leur impolitesse, et donc ne détournaient ni ne baissaient la tête pour vous ignorer, mais balayaient plutôt votre visage d’un regard indifférent ou maussade, et je sentais le mien me cuire les rares fois où je sortais, bien que moins souvent depuis que j’avais choisi de ne plus retourner au lycée. Personne ne s’était inquiété de moi, à l’exception de Matthias qui faisait parfois un détour par ici et accrochait des messages qu’il nouait à la branche basse du vieux cerisier planté trois mois après notre emménagement. Il restait posté un moment derrière un muret à m’attendre et à m’observer, et quand je sortais puis apercevais – parfois, mais pas toujours – le billet roulé et noué à la branche, je crachais par terre dans sa direction et approchais pour m’en emparer et le déchirer sans le lire.

Il a tenu un trimestre avant de renoncer à avoir de mes nouvelles. Sa nature de timoré l’empêchait de faire davantage, comme téléphoner ou sonner à ma porte, et c’est pourquoi il déclarera pendant de longues années, y compris à sa femme puis aux deux enfants qu’il eut d’elle, qu’en renonçant à moi il avait raté l’amour de sa vie.

Le vide de mes journées laissait flotter un temps bâtard, arythmique et indolore que j’employais à peine, mais je souffrais moins de cette inertie cotonneuse que des instants où les injonctions et la pénibilité que j’avais à y répondre me confortaient dans l’idée qu’il me faudrait plus tard vivre seule et gagner de l’argent sans contact avec quiconque.