Un froid sec #13

Elle avait l’œil américain. Comme Fenimore Cooper, dans « Le Dernier des mohicans ». Elle avait l’air de ne pas y toucher, de regarder juste devant elle et en fait non, aucun détail ne lui échappait nulle part : les jours étaient tantôt éclairés par un soleil nu ou voilé, tantôt assombris par des nuages nonchalants ou fuyants. Le vent, la neige et la pluie apportaient des variantes qui occupaient bien les conversations à la récré ou dans les fils d’attente au cinéma et ce n’était pas pour rien : c’est facile à observer et à commenter.Camille aimerait que la vie soit aussi simple qu’un bulletin météo.Pour mieux comprendre et se rappeler quand elle sera adulte ce qu’elle vivait maintenant, elle essayait de tout écrire sur son laptop dans un fichier qu’elle avait renommé « La vérité sur Camille Obel.doc». Ce n’était pas un journal, ni un témoignage. Elle voyait plutôt cet exercice auquel elle s’astreignait avec plus ou moins de bonheur selon ce qu’elle avait à y dire, comme un immense mouchoir auquel elle ferait régulièrement des nœuds pour étayer ses souvenirs plus tard.Villebasse, elle avait besoin d’y marcher souvent. Pour mieux se reposer, mieux se perdre, se détendre, oublier ses soucis, réfléchir, prendre le temps, flâner, observer les gens, écouter les bruits des différents quartiers, scruter la vie qui grouillait d’un métro à une fête foraine, s’acheter une gourmandise à boire ou à grignoter, et surtout découvrir sans cesse et toujours ce qu’elle peut offrir à qui sait la regarder avec attention.Camille ne savait pas comment expliquer cette sensation dingue qu’elle avait depuis qu’elle y vivait, mais elle avait l’intuition, pour ne pas dire la certitude, qu’il allait lui arriver quelque chose ici. Quelque chose de bouleversant.En revanche, les passants ne la regardaient jamais. L’indifférence voile les regards. De l’autre à soi le chemin n’est pas sûr, alors une rue, un collège… Et puis, Camille était une fille qui ne se faisait pas remarquer. Ou qui ne savait pas. Peu importe, ça lui était égal.Le centre-ville subissait les cohortes de la marée humaine du vendredi midi qui, rapide et déterminée, s’appropriait ses dalles sombres le temps d’une pause déjeuner dans l’abri d’un square ou d’une sandwicherie.Une neige fondue fouettait des visages, des dos, des parapluies prudents, découvrait, décapuchonnait à la force de ses traits des corps recroquevillés par les flocons acidulés qui après la frappe s’évanouissaient en se posant sur le sol, puis partaient en eau dans le caniveau.Le marché flanquait la place de la Liberté et venait s’affaler au pied du théâtre du Parvis. Depuis le ciel, la foule minuscule s’agitait comme dans une fourmilière autour des stands et un marchand rabattait une bâche étanche sur ses épices : cumin, coriandre, curry ou piment d’Espelette devaient être tenus au sec. Ça criait, ça poussait, ça jurait et hurlait, mais ça rigolait aussi dans le mouillé des lainages. Un vendeur de poulets s’énervait devant le fond des rôtissoires : la neige céleste barbouillait de cernes le jus de ses volailles, les rendant moins présentables aux clients.

Un froid sec #12

Il y avait, sur le chemin de Douceborde, Le-Chien que Coline croisait parfois et qui, pour peu que l’on montrât un peu d’intérêt pour les bêtes – ce qui n’était pas son cas –, vous suivait du regard en souriant de toute sa gueule, assis sur l’herbe ou un tapis de feuilles, alors que son pelage crasseux, ses côtes apparentes et ses griffes cassées indiquaient qu’il était en souffrance, ou au moins négligé par son maître.Coline savait qu’il souriait à ceux des passants qui avaient le goût des animaux, car des clients de Castagnon lui en avaient parlé dans une discussion sur le temps qu’il fait.À elle, il ne souriait pas mais tendait son cou sans la perdre du regard tout le temps qu’elle mettait à le dépasser sur le chemin, et sans qu’il essayât pour autant de la suivre. Les bons soins de Jourdan l’avaient possiblement dégrossi, dévêtant ainsi le gardien des enfers pour faire apparaître le gardien des Sept Dormants d’Éphèse.Il se postait toujours au même endroit, ou en tout cas s’y tenait les fois où elle empruntait cette voie bourbeuse et malheureusement unique qui traversait les champs de tournesols bordant l’extérieur sud de Villebasse.Elle avait oublié, prudemment sans doute, les circonstances qui l’avaient conduite à rester encore chez sa mère, mais c’était toujours elles qui organisaient sa vie, car elle n’avais pas de goût pour les décisions, et elle souffrait d’une nonchalance qui l’empêchait d’agir autrement que dans l’urgence.L’urgence, donc, sûrement elle, la fera sortir un jour de ce mauvais contexte. Son manque d’entrain la faisait traîner sur le canapé convertible entre la fenêtre basse et le meuble télé du salon d’interminables rêveries alimentées de lectures dans lesquelles la plongeait l’absence de projet.Le-Chien, apparût ce matin, avait changé d’attitude au fil des heures. Sa gueule ne souriait plus aux gens, et il pouvait même gronder si un promeneur voulait lui redonner de la bonne humeur par une quelconque caresse. On s’étonnait qu’il n’était ni blessé ni amaigri, puis on prenait l’habitude de passer son chemin. Les dernières fois où Coline était passée devant lui, pourtant, l’attitude de ce dernier avait été différente. Au lieu de l’observer avec ses babines retroussées dans son sourire de chien, il s’approcha d’elle et essaya de lui lécher la main. Surprise, elle la retira vivement en le regardant avec attention. Il frétillait et balançait sa gueule par mouvements brusques dans une invite à le suivre. Ensuite, il faisait mine de s’engager dans le bois de Douceborde, puis vérifiait par-dessus son épaule si la femme le suivait. Elle n’en faisait rien, aussi revenait-il sur ses pas puis il recommençait son manège deux ou trois fois, en poussant un jappement bref dans sa dernière tentative de la convaincre. Coline eut un haussement machinal des épaules, le regarda avec agacement puis continua sa route.Le froid la rendait lucide et l’hiver était la saison qui révélait le mieux ce qui remuait discrètement au fond d’elle. Il drapait dans ses housses, soustrayait à la vue les chemins, maquillait les formes et faisait disparaître l’habituel connaissable et pourtant : son givre révélait crûment les toiles d’araignées entravées dans les résineux, son silence amplifiait les chuchotements, sa lumière changeait les focales, son froid choquait les parfums comme un martelet frapperait des concrètes, parcelliserait leurs fragrances en éclats solides dont l’odeur rendue puissante lui dévoilerait enfin ses notes de tête, de cœur et de fond en même temps que ses pensées rendues claires et dociles.

Un froid sec #11

Rose voulait une cuisine sensuelle, chaude, débordante, avec au centre une table immense et lourde, qui signifierait par son poids que ses hôtes vivaient là depuis toujours, qu’elle était intransportable et transmissible à des générations qui devraient rester près d’elle pour jouir de son espace, de sa capacité d’accueil, de sa convivialité, de la compacité de son bois de poirier sous les mains posées à plat de convives bons vivants mais bien élevés.Elle la voulait avec un plan de travail bricolé des mains d’un vrai père, des ustensiles chinés et des meubles encombrants. Une couleur dominante rouge, une odeur de pain frais ou de soupe épaisse, et un rideau bonne-femme galonné d’un ruban de lin sur la fenêtre qui donnerait sur le jardin. Pour tout dire, le confort d’ un intérieur cossu obtenu non pas avec l’argent du maître de maison, mais avec du temps et du désir.Or, Dwaine subvenait mal à leurs besoins. Il n’ était pas nourricier, ne servait pas d’amour pétri, cuit et doré dans son assiette, n’abîmait pas ses mains dans la vaisselle ou la cuvette des toilettes et ne lui transmettait aucune recette. Rose perdait souvent ce combat où son beau-père gardait le lit tandis que son estomac étrécissait, et elle avait beau ne pas vouloir faire à sa place, l’enjoindre par l’inertie à faire ces choses que son beau-père devait prendre en charge, c’était lui qui toujours gagnait, quand excédée Rose finissait par jeter une poignée de riz dans l’huile d’olive avant un repas où elle restait seule, l’appétit coupé, pendant que beau-papa vomissait aux toilettes pour lui faire regretter le plaisir qu’elle avait eu à cuisiner. Soit, son cancer de l’œsophage n’était pas pour rien non plus dans ces nausées régulières. Disons simplement que la mauvaise foi de Rose faisait qu’elle s’en foutait.Rose rangea les courses en silence. Elle comptait sortir ensuite pour contempler les traînées de poudre sur les branches et les capuchons sur les crêtes des toits en allant au Bar de Saturne, mais la voix geignarde de Dwaine la cueillit devant la porte d’entrée. « Rose, nom de Dieu, viens ici sale merdeuse ! »Elle ouvrit la porte de sa chambre et se retourna pour lui présenter son dos. Puis elle entra en marche arrière, histoire de l’humilier un peu.— Ça sent la girafe crevée, ici. — Tu te crois drôle ? Merde, Rose, J’ai été malade toute la nuit, j’ai pas fermé l’œil et toi, sale petite conne, tu te fous de moi parce que je suis en position de faiblesse ? Attends que la vie t’apprenne combien tu vas en chier quand tu m’auras plus, crois-moi. Je ne me suis pas cassé une jambe le jour où j’ai épousé ta mère, mais j’aurais dû, putain !Rose ignora ses paroles et traversa la chambre comme s’il n’y avait personne.— Ferme cette fenêtre, bordel ! Je me les gèle ! Ça fait une heure que je t’attends, Sagan. Tu faisais quoi ? Tu terminais ton best-seller ou tu te branlais avec une carotte ? Rose ne toucha pas à la fenêtre ouverte et se dirigea vers la sortie.— Tu la fermeras toi-même. Le repas est prêt. Tu as faim, tu lèves ton cul. Je suis pas ta bonniche.

Un froid sec #10

Cécile l’agaçait. Jourdan le lui dirait un jour. Il ne fuyait pas, il revenait toujours et Cécile n’était jamais tant amoureuse qu’au bord d’un supposé drame. La dernière fois qu’ils avaient couché c’était silencieux et sans joie mais ils recommenceront tacitement parce que c’était dans l’ordre des choses.Il s’habilla pour sortir. La voix de Cécile tenta de le cravater d’un cri plaintif. Elle lui avait déjà dit qu’il était un fouteur de camp sédentaire.Elle avait peut-être raison et il n’insista pas là-dessus tellement il voulait lui laisser le dernier mot pour ne pas se sentir égoïste. Elle acceptait ses fugues parce que ça le faisait revenir dans ses draps.« Et dans ma chatte, tu y reviendras ? »Plus jamais ! never more ! nunca màs !Jourdan ne savait pas si c’était la certitude de la rabrouer bientôt mais aujourd’hui, il se sentait prêt à sortir sans bulle. Il le savait dans son ventre et les frissons de sa peau. Des papillons et des fourmis l’habitaient.Je suis une ville dans une ville.Les immeubles l’inquiétaient moins que d’ordinaire. Il avait le sentiment qu’ils absorbaient le bruit comme les enceintes qu’il avait bourrées de laine de mouton pour que le son ne rebondisse pas dans son auditorium. Il marchait dans Villebasse comme au milieu des lampes et des condensateurs de liaison de l’ampli qu’il ouvrait depuis quelques jours pour l’améliorer. Il soudait des fils, il branchait en parallèle, il forait des trous pour ajouter des interrupteurs et se passer du préampli qui faisait perdre du rendement et de la qualité à cette merveille des années quatre-vingt-dix acquise pour trente balles au vide-grenier d’Astramont. Et marcher parmi les gens apaisait enfin sa frénésie. Villebasse était aussi belle qu’un tuner, plus désirable qu’un boîtier d’abord vide qu’il aurait garni peu à peu des magies achetées dans la revue des audiophiles et il s’en rendait compte sur le tard.Cécile l’affublait d’une bulle pour domestiquer ses angoisses du dehors quand il ne pouvait plus être dans le dedans des choses à bricoler alors qu’il avait besoin d’une caisse de résonance.Villebasse était l’ampli dont Jourdan voulait améliorer la qualité de son. Cette analogie l’oxygénait tellement que les toits lui évoquaient une canopée et la trouée bleue entre les barres du quartier commercial figurait un lac où il nageait de toutes ses forces pour lutter contre le froid et le courant, et surtout battre à la course le pluvier argenté aux aisselles noires qui filait par-dessus sa tête. La pureté du son qu’il émit en criant sa défaite alors que Jourdan rejoignait la rive éclata sa bulle et il crut dévisager les passants pour la première fois. Il allait en reproduire l’exacte qualité et il lui était égal que la foule qu’il traversait ne le sût pas.
Depuis son accident de voiture, Jourdan parcourait à pied la distance entre son domicile et la zone d’activités à deux kilomètres au nord de la ville. L’air glacé se nichait dans son estomac, expulsait à la manière d’un coucou la douleur née d’avoir survécu à ce jour funeste. La morsure de l’air lui faisait moins mal que cette brûlure. Malgré neige et brouillard, le Petit-Canal lui donnait l’impression de l’escorter jusqu’à son travail avec le déroulé de son ruban d’un noir miroitant.

Un froid sec #9

Julie et Corentin avaient pris Sorraya en charge. Elle était leur bébé blessé, leur petite fille abîmée, leur chaton-zouzou. Ils la cajolaient en lui tenant chacun le bras, tentaient de la distraire en disant tout et n’importe quoi. La petite faisait une mine épouvantable. Julie lui chantonna une berceuse traditionnelle mais elle se tut quand un passant les regarda avec suspicion. Les histoires de pièces d’or sortant par le bec d’un canard blanc ne s’accordaient ni avec l’époque, ni avec Villebasse. Une brise légère se leva comme un signal, un flux d’énergie mobile et vivifiante. Plus que deux intersections et ils arriveraient à l’hôpital. La suite serait éprouvante, à n’en pas douter.De leur côté, Virgile et Mattéo ne s’étaient pas dégonflés en les quittant mais ils ne voyaient pas l’intérêt d’arriver en meute au service des urgences. Virgile n’aimait pas le milieu médical. Surtout, il rentrait particulièrement tard. Ses vieux parents l’éduquaient à l’ancienne et ça allait forcément barder chez lui. Mattéo n’avait pas d’avis. Cependant, plus il avançait aux côtés de Virgile, plus la colère le gagnait. Le temps de la sidération était passé.— Ce salopard ne doit pas s’en sortir. Putain ! Non. Si on le retrouve, cet enculé, il faut qu’il prenne cher ! L’obscurité du parc faisait une béance entre les lampadaires de la rue Lafayette. Une béance remplie d’une substance éthérique qui phosphorait grâce à la lune bleue. Des mousses comme des cheveux d’ange pendaient de certains arbres du côté de la rivière, formant des silhouettes menaçantes qui semblaient attendre le passage de quelque damné pour lui infliger sa peine.— On rentre par le parc ? dit Virgile. Ça va nous faire gagner dix minutes, facile.— Tu crois qu’elle va s’en sortir, Sorraya ?Virgile ne répondit rien, alors Mattéo s’absorba dans le crissement de ses pas sur la neige. Il pensa à en faire une vidéo en ligne pour les amateurs d’ASMR et il eut honte de sa futilité en un moment pareil. Détournant le regard, il aperçut une masse sombre qui jonchait la rive du Petit-Canal. Il plissa les yeux pour mieux la distinguer et donna un coup de coude à Virgile.— Eh ! Mate un peu, là-bas ! C’est quoi à ton avis ?Virgile tourna la tête vers l’endroit indiqué et il s’exclama aussitôt :— Ben dis donc, ça ressemble plutôt à un cadavre, non ? Sérieux, on dirait trop un humain allongé par terre.Ils avançaient se faisant et le doute ne fut plus permis : C’était bien le corps de quelqu’un, et de quelqu’un qu’ils reconnurent tout de suite, par dessus le marché.— Merde ! L’agresseur de Sorraya. T’as vu dans quel état il est ? On dirait bien que quelqu’un lui a réglé son compte.Mattéo avait raison. Virgile n’osa pas approcher davantage. Une puissante entité avait semble-t-il entendu son vœu et l’avait exaucé. Il faut croire que ça ne rigolait pas, dans l’au-delà. Et puis qu’ils étaient très premier degré, aussi. Cette enflure avait pris plus que cher. Les blessures étaient impressionnantes ; ce n’était pas un être humain qui l’avait expédié ad patres. Plutôt une goule ou une créature thérianthrope.Mattéo était moins timoré. Il s’accroupit et toucha une jambe du clerc significateur. Les blessures données par Le-Chien s’offraient à sa vue et il se dit que ça n’avait rien à voir avec celles qu’infligeait son père aux bêtes qu’il braconnait pour les repas du dimanche. Ici, c’était impressionnant et dégueulasse. Vraiment dégueulasse.

Un froid sec #8

Julie et Corentin avaient pris Sorraya en charge. Elle était leur bébé blessé, leur petite fille abîmée, leur chaton-zouzou. Ils la cajolaient en lui tenant chacun le bras, tentaient de la distraire en disant tout et n’importe quoi. La petite faisait une mine épouvantable. Julie lui chantonna une berceuse traditionnelle mais elle se tut quand un passant les regarda avec suspicion. Les histoires de pièces d’or sortant par le bec d’un canard blanc ne s’accordaient ni avec l’époque, ni avec Villebasse. Une brise légère se leva comme un signal, un flux d’énergie mobile et vivifiante. Plus que deux intersections et ils arriveraient à l’hôpital. La suite serait éprouvante, à n’en pas douter.De leur côté, Virgile et Mattéo ne s’étaient pas dégonflés en les quittant mais ils ne voyaient pas l’intérêt d’arriver en meute au service des urgences. Virgile n’aimait pas le milieu médical. Surtout, il rentrait particulièrement tard. Ses vieux parents l’éduquaient à l’ancienne et ça allait forcément barder chez lui. Mattéo n’avait pas d’avis. Cependant, plus il avançait aux côtés de Virgile, plus la colère le gagnait. Le temps de la sidération était passé.— Ce salopard ne doit pas s’en sortir. Putain ! Non. Si on le retrouve, cet enculé, il faut qu’il prenne cher ! L’obscurité du parc faisait une béance entre les lampadaires de la rue Lafayette. Une béance remplie d’une substance éthérique qui phosphorait grâce à la lune bleue. Des mousses comme des cheveux d’ange pendaient de certains arbres du côté de la rivière, formant des silhouettes menaçantes qui semblaient attendre le passage de quelque damné pour lui infliger sa peine.— On rentre par le parc ? dit Virgile. Ça va nous faire gagner dix minutes, facile.— Tu crois qu’elle va s’en sortir, Sorraya ?Virgile ne répondit rien, alors Mattéo s’absorba dans le crissement de ses pas sur la neige. Il pensa à en faire une vidéo en ligne pour les amateurs d’ASMR et il eut honte de sa futilité en un moment pareil. Détournant le regard, il aperçut une masse sombre qui jonchait la rive du Petit-Canal. Il plissa les yeux pour mieux la distinguer et donna un coup de coude à Virgile.— Eh ! Mate un peu, là-bas ! C’est quoi à ton avis ?Virgile tourna la tête vers l’endroit indiqué et il s’exclama aussitôt :— Ben dis donc, ça ressemble plutôt à un cadavre, non ? Sérieux, on dirait trop un humain allongé par terre.Ils avançaient se faisant et le doute ne fut plus permis : C’était bien le corps de quelqu’un, et de quelqu’un qu’ils reconnurent tout de suite, par dessus le marché.— Merde ! L’agresseur de Sorraya. T’as vu dans quel état il est ? On dirait bien que quelqu’un lui a réglé son compte.Mattéo avait raison. Virgile n’osa pas approcher davantage. Une puissante entité avait semble-t-il entendu son vœu et l’avait exaucé. Il faut croire que ça ne rigolait pas, dans l’au-delà. Et puis qu’ils étaient très premier degré, aussi. Cette enflure avait pris plus que cher. Les blessures étaient impressionnantes ; ce n’était pas un être humain qui l’avait expédié ad patres. Plutôt une goule ou une créature thérianthrope.Mattéo était moins timoré. Il s’accroupit et toucha une jambe du clerc significateur. Les blessures données par Le-Chien s’offraient à sa vue et il se dit que ça n’avait rien à voir avec celles qu’infligeait son père aux bêtes qu’il braconnait pour les repas du dimanche. Ici, c’était impressionnant et dégueulasse. Vraiment dégueulasse.

Un froid sec #7

La neige matinale surprit Coline sur le trajet des commissions. Ses gros flocons déchiraient le ciel en morceaux émaciés, et ils la réveillaient à tomber si durs dans ses cheveux et sur son visage à découvert, à mouiller sa nuque et son cou comme les coups de langue froide d’un chaton qui aurait bu dans le creux d’un glaçon en fonte. Coline ne savait pas si elle devait en éprouver de la reconnaissance ou bien du ressentiment.Elle en voulait dans un premier temps à l’hiver, parce que les crises de Mutter allaient recommencer et croître, que les pas de leur sempiternel menuet éreinteraient son corps et bouleverseraient son souffle, que la focale de ses désirs se resserrerait autour de ses lubies et que la nécessité de fuir sa mère la quitterait comme un vêtement glissant à ses pieds, pour lui revenir seulement vers le mois d’avril.Certes, la saison calmera la fureur du monde tel qu’il va et reposera ses sens et son esprit trop lents pour l’adapter à ce qu’il ne lui laissait pas encore le temps de savoir devenir, bien sûr le silence de Mutter la laissera prostrée des heures entre hébétude et méditation, moments délicieux et vains qu’elle goûtait encore en le payant d’un recul de son avenir, mais cette année voyait arriver ses vingt ans, âge où elle pouvait la quitter en regrettant de ne l’avoir pas fait l’année précédente, aussi elle ne se sentait pas le droit d’accueillir cette année nouvelle dans la joie qui l’empoignait d’habitude dès ses premières manifestations, et c’est l’air presque buté qu’elle entra dans l’épicerie de Castagnon qui pointait la réception d’une de ses commandes, le bon de livraison posé à même le dessus du plus haut carton de sa palette.
Quand Mutter envoyait sa fille faire les courses, elle le lui ordonnait généralement du fond de son lit, souvent parce qu’elle avait reçu des menaces de la banque et qu’elle n’osait pas y aller elle-même. Castagnon, le visage fermé, regardait Coline traîner son panier chargé et se demandait tout comme elle ce qu’elle allait inventer pour alourdir l’ardoise à la caisse. Les clients possédant un compte chez lui étaient rares, et probablement sa mère en avait-t-elle un parce qu’il l’avait un jour possédée, et qu’elle avait fait semblant de jouir avec cet art de la simulation qui lui avait toujours permis de profiter de la reconnaissance des partenaires qu’elle savait choisir, quelconques et presque laids, empotés et malheureux au point de la confondre avec une déesse venue faire de leur vie une explosion de joie et de chants d’allégresse. Elle se lassait rapidement du rôle, et un matin ils ouvraient les yeux et ne voyaient plus que la tête que faisait Mutter sur l’oreiller, c’est-à-dire le visage d’une femme qui voulait un peu savoir pourquoi Dieu l’avait faite, et pourquoi se poser la question pouvait l’entraîner à se mettre en scène dans des pièces où elle incarnait toujours un personnage principal qui ne voulait rien faire ni s’impliquer jamais, de préférence quand on lui demandait urgemment le contraire bien sûr, et une même pleutrerie unissait sa fille d’un pacte empathique à ces cloches, si bien qu’ils avalaient tous sa soupe à la grimace et qu’elle croyait peut-être qu’on la trouvait bonne.Ils hésitaient ou insistaient mais se retrouvaient invariablement congédiés un jour ou l’autre, la queue encore dans la main et le cœur bondissant comme si enfin ils avaient mangé tout leur pain noir alors qu’ils étaient au moment où le chariot allait dévaler la pente.

Un froid sec #6

Le chien avisa un fourré devant lequel il tourna sur lui-même avant de s’immobiliser dans son axe favori et de s’accroupir pour lâcher une matière molle sur la neige. Il la renifla. Ça confirmait son état du moment : il était bouleversé. Ce n’était qu’à présent qu’il s’était éloigné de la filature qu’il tremblait sur ses membres. Mais il était prêt pour la suite et attendait que cet homme qu’il avait reconnu arrive à son tour dans le parc.Puis il leva la tête et contempla la lune habituelle et la Lune Bleue qui ce soir lui était conjointe. La neige avait cessé de tomber. Un vent léger circulait dans Villebasse. Le givre s’affinait sous les rebords des fenêtres aux volets clos, dévernissait à peine les branches des arbres noirs mais le soleil dormirait encore quelques heures, le soleil tarderait à forcir — loin encore de l’équinoxe — avant de le faire dégoutter comme d’une lessive suspendue très haut. Les habitants de la ville désertaient le parc aux saisons froides. Ce n’était pas une région de montagne. Personne n’avait pensé à monter des braseros et à vendre des marrons chauds à l’automne ou plus tard de la soupe. Le lac gelé aurait pu accueillir des patineurs, pourtant pas un seul, ne serait-ce qu’un jeune mort d’ennui, n’en eut jamais l’idée. Le pragmatisme ne leur faisait pas défaut. C’était le désir qui leur manquait. Après la fermeture de la filature, l’orgueil de la ville avait persisté dans le cœur de ses habitants les plus anciens puis s’était délogé pour laisser place à la honte du manque et de la pauvreté qui étaient venues pourrir Villebasse, comme elles étaient venues pourrir la plupart des régions du pays après la crise de 2008. Le nouveau millénaire accouchait d’un nouveau monde, le laissait sans soins, sans nourriture et sans liens avec son prédécesseur, aussi les gens de Villebasse, qui n’étaient déjà pas des foudres de guerre, devinrent-ils encore plus timorés et sortirent-ils de moins en moins pour ne pas montrer à quel point ils s’étaient paupérisés en l’espace d’une décennie à peine. Les codes olfactifs du clerc significateur avaient ouvert un canal dans la mémoire de Le-Chien. Une sensation de peur et de douleur mêlées y progressait comme une fumée noire. Sentir son odeur avant de le rejoindre tout à l’heure dans l’ancienne filature lui avait fait mal et l’avait mis en colère. Il ne se rappelait pas pourquoi mais son instinct l’avait contraint à attaquer avant d’être attaqué.Nul ancien maître n’avait qualifié Le-Chien au mordant et jamais un sang chaud n’avait mouillé ses babines mais voilà : après avoir dégringolé à l’arrêt de la tempête et renoncé à remettre en main propre le papier officiel qui l’avait conduit aux Marettes, le clerc significateur avait traversé le parc en diagonale pour se raviser en apercevant Sorraya qui rentrait de son cours de guitare. Parc où, fortuitement, Le-Chien quémandait le partage d’un biscuit à un garçonnet emmitouflé.Le môme se faisait enchanter par le murmure hors saison d’un banc d’étourneaux, visage dressé vers le ciel et bras ballants, laissant croire à Le-Chien qu’il lui tendait son croissant. Mais au moment de happer la gourmandise de toute la douceur de ses babines, Le-Chien huma l’air et grogna avant même d’apercevoir le type. Affolé, le père du gamin surgit derrière son fils et l’enleva en le portant sous les aisselles.— Papa, lâche-moi ! Papa, lâche-moi !— Chut ! Mon Titou, s’il te plaît… Et le parc fut enfin vide.

Un froid sec #5

Le cri déchira l’air et ils cessèrent leur jeu. Le gros Mattéo reposa son pied, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière.
 — Ah ! Virgile, ton chien a enfin bouffé la mère Anglade.
— Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; de l’ancienne filature. Et ça a fait comme un cri de bête, mais c’était pas un chien. 
Ils tendirent tous l’oreille : un autre cri se fit entendre. Un faucon en chasse ? Ça recommença, plus fort et plus longtemps ; un cri de peur et de colère. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un bébé intrigué et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.
Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo fit un pas en avant puis s’arrêta net. Il se retourna vers ses camarades :
— C’est la voix de Sorraya ; venez, faut aller voir ! 
Julie le regarda avec une gratitude qui n’empêcha pas sa prudente réserve.
—Tu veux pas plutôt qu’on appelle les flics ? Il me reste du forfait et j’arrive à capter un peu, ici.
— De quels flics tu parles ?  demanda Corentin.
Les bâtiments, sans vitres et dans la lumière de la lune bleue ressemblaient à un monstre blafard qui ouvrait des bouches noires et des yeux crevés. Les ouvriers avaient abandonné le chantier de rénovation depuis des mois et le peu qui restait à faire pour les mettre aux normes avait pesé sur les piles des bulletins de vote.
Corentin arriva le premier dans l’ancienne réserve d’où provenaient les clameurs. Un homme au pantalon baissé sur les chevilles était couché sur Sorraya. Il maintenait les poignets de la pauvre fille et remuait ses fesses en grognant. Sorraya pleurait sous son pull qu’il avait relevé sur sa tête.
Corentin avait déjà été le témoin de ce genre de scène. Dans la rue Pablo Neruda, derrière le centre communal d’action sociale. Presque devant tout le monde. Ils étaient trois et la fille plus jeune encore que Sorraya. Les deux qui ne la violaient pas attendaient leur tour en faisant le gué. Ils avaient tranquillement laissé Corentin arriver à leur hauteur et quand il les avait regardés droit dans les yeux, les autres l’avaient attaqué aussitôt. Il avait expliqué en rentrant chez lui qu’un jeu idiot avait mal tourné, on avait baigné et soigné son visage tuméfié et il avait gardé pour lui la honte de n’avoir su défendre une gamine contre des salopards. Il était devenu agressif avec sa petite sœur, lui faisant des misères à chaque fois qu’elle se maquillait pour sortir, lui avait mis une claque une fois où on voyait largement le haut de ses seins mais cette petite conne n’avait pas compris que c’était pour son bien.
Aujourd’hui, le violeur était seul. Il continuait à pénétrer Sorraya en gémissant de plus en plus fort. Les sons qui sortaient de sa bouche résonnaient dans l’espace de la réserve.
Mattéo et Julie arrivèrent derrière leur ami et s’immobilisèrent à leur tour. Julie pensa qu’ils ressemblaient tous aux joueurs d’une partie de un, deux, trois, soleil et elle s’en voulut. C’était tombé sur Sorraya. Ça tombera sur n’importe laquelle d’entre elles. N’importe laquelle d’entre toutes les femmes, parce que Jésus, le fruit de vos entrailles, est gnagnagna. La règle faisait perdre le premier qui bougeait et l’homme n’arrêtait pas de bouger. Vous êtes le maillon faible, au revoir ! Julie ordonna à ses pensées de s’évaporer, saisit un moellon à ses pieds et s’approcha le plus près qu’elle le put.

Un froid sec #4

Ce qui avait manqué au vieux Samuel-Os-de-Seiche, c’était la putain d’idée qui lui aurait permis de poser la main sur les fesses de la grande Lulu.
« T’as plutôt intérêt à crever dans ta merde » lui avait-elle dit dans un cauchemar où il hurlait, enfermé dans une bulle de chewing-gum immense. Il comprit à son réveil qu’il n’en avait plus pour longtemps. Son manque d’ambition lui permettait quelques gestes du quotidien et il s’en était contenté plutôt pas mal, avant Lulu. Tomber amoureux fou d’une femme et comprendre à l’indifférence dans son regard mauve qu’il ne voulait pas y survivre, c’était une preuve supplémentaire de la malhonnêteté de la vie.
À présent, à chaque fois qu’il répandait son sperme, il avait l’impression d’être un silo à grains qui fuyait comme une clepsydre.
Le fragment de miroir qu’il conservait sur la tablette de sa salle de bains ne reflétait pas l’ensemble de sa figure quand il le déplaçait devant ses yeux, mais le front, les yeux et la bouche, il pouvait un peu les voir. Il se regarda encore mais son menton pointu de fillette le fit grimacer, comme toujours depuis que Lulu s’en moquait. Pourquoi n’était-il pas carré avec une fossette virile, comme celui de cet enfoiré de Patrick Jane ?
« Casse-toi, Microbe ! » lui avait lancé Lulu l’autre soir dans la salle de danse, et tout le groupe avait ri en pointant la bosse de son érection. L’accent canadien de cette femme lui faisait toujours cet effet.
Il restait un petit cercle de poils sous le lobe gauche, et aussi dans son cou. À son âge, il arrivait encore à faire ces gestes intimes et contraignants. C’était une sorte de victoire désagréable qui le maintenait dans le clan des autonomes, lui prenait un temps infini (luxe qu’il s’offrait malgré la douleur dans ses doigts), repoussait l’échéance de l’Ehpad où il n’irait pas — et pour tout dire qui lui rappelait aujourd’hui ses années de métal, sa tenue d’ouvrier, Villebasse avant la Crise de 2008 et l’usine de ferronnerie où il avait failli crever, la barbe coincée dans la machine, sauvé d’un geste prompt avec ses ciseaux de poche.
La grande Lulu, jamais elle ne voudra faire entrer dans sa chambre un homme anguleux et sans poils autour de la bouche. C’était comme ça, et elle lui avait déjà dit de faire plutôt ses avances à cette guenon d’Olga.
Samuel-Os-de-Seiche apaisa le feu du rasoir avec une pierre d’alun humectée et claqua son cou de chaque côté pour s’imprégner d’une eau orientale. Lulu avait un faible pour les hommes parfumés.
Lulu allait le rejoindre, c’était sûr, et baiser ses lèvres avant de descendre le prendre dans sa bouche. Demain, il la ramènerait chez lui. Demain, enfin disons… après-demain ou même le jour encore d’après, Seigneur, s’il Te plaît, j’ai tout mon temps, je suis patient, le jour que Tu veux, elle et moi seront chez nous.
Quand il remplissait un instant comme celui-ci avec des actes du quotidien, il nourrissait sa bonne conscience et son cahier de comptes vertueux sur la couverture duquel la poussière s’accumulait depuis déjà un bon moment.