La roue de la fortune

Je me décide enfin à écrire pour rentrer de la  fraîche(à l’instar de Pierre Rabhi et de Jean-Claude Carrière) et pour se faire, je vais surfer sur les sujets d’actualité en rédigeant un essai à propos des rapports putassiers entre les maladies chroniques et les thérapies alternatives, qui aura pour titre « L’hépatite, c’est épatant ! » et que je ferai éditer bien sûr chez Odile Jacob.
Puis, afin de consolider ma fortune et de m’assurer des chroniques dans toutes les revues littéraires et scientifiques de France et de Navarre, j’en sortirai un autre sur les croyances et les clichés au sujet de la sexualité des doctorantes du XVIIème siècle à nos jours. Bien entendu, je m’inspirerai pour plaire aux libraires et aux journalistes du savoir-faire calembourien d’un Télérama ou d’un Libé. C’est pourquoi il paraîtra aux éditions de la Béguine Rouge avec le titre suivant : « La thèse ou la baise ? ».

Voici le temps des assassins — Gilles Verdet

Gilles Verdet, Voici le temps des assassins, éditions Jigal —  février 2015 (231 pages)
 
Une vieille tradition veut qu’un lectorat non coutumier du fait s’adonne à la consommation immodérée de polars durant la période estivale. Je pensais ne pas en faire partie et me voici pourtant en contradiction avec mon absence habituelle d’empathie pour les flics et les délinquants, puisque j’ai dans mon escarcelle du James Ellroy et du Gilles Verdet.

Oui, vous avez raison, personne ne sait qui est James Ellroy et qui plus outre, on s’en fiche un peu.

Gilles Verdet, donc, est un romancier et un nouvelliste de talent. Je le dis en toute objectivité, puisqu’il a obtenu le Prix Prométhée de la Nouvelle.

C’est un parisien amoureux de sa Paname ; un chat parigot et dandy en équilibre sur les toits de Paris ; un arpenteur infatigable qui emprunte aux félins leur goût pour la chasse à plume, croquant ainsi des tableaux d’atmosphère et des portraits de chair avec une langue gourmande et pas toujours châtiée.

Gilles Verdet a l’œil américain, la culture d’un gentilhomme et le rythme d’un fixé au jazz. J’ajoute que le travail artisanal du style, l’humour et la justesse des dialogues participent dans une heureuse homéostasie à son credo.

Dans son dernier roman policier, « Voici le temps des assassins », la poésie s’impose et Verlaine et Rimbaud frappent avec leurs rimes, de concert avec la Mort qui, elle, frappe avec un sens singulier de la discrimination, car les cœurs cessent de battre dans le corps d’anarchistes qui semblent avoir tous un lien, mais lequel ?

Braquage, meurtres, trahison, semaine sanglante et quais de la Seine tourbillonnent dans une sarabande où le héros de l’histoire, Paul, réchappe, survit, enquête, aime, boit, réfléchit et photographie pour le plus grand bonheur du lecteur.

Capuchon sur le Montblanc, le personnage de Paul est un sensoriel particulièrement auditif et mélomane qui sait aimer et désirer les femmes sans aucun cliché sexiste.

Gilles Verdet nous offre un roman noir et engagé qu’un de la Manchette appréciera en connaisseur.

Présentation de son éditeur :

« Verlaine, Rimbaud et consorts… Quand les poètes maudits servent de socle au polar !

Un casse à Saint-Germain-des-Prés qui tourne mal. Un braqueur au tapis, Simon, flingué à bout portant par deux princesses saoudiennes qui se tirent avec le butin… Paul en réchappe et s’enfuit sans comprendre… Ailleurs, une femme s’immole en chuchotant un poème… Puis c’est au tour des autres, les amis de Paul, de mourir au son des rimes : écrasé, flingué sur les vers de Verlaine, suriné, étouffé en écoutant Rimbaud… Tous d’anciens anars rescapés des temps d’avant… Avant la semaine sanglante… Avant que l’eau noire de la Seine ne réveille des souvenirs oubliés… Avant le temps des assassins…
 Dans ce roman, où l’on croise les spectres de Rimbaud et de Verlaine, Gilles Verdet nous entraîne à sa suite sur les quais de Seine, pour une semaine sanglante peuplée des fantômes du passé, ses vieux potes anars – tendance canal historique et époque communautaire –, tous plus morts les uns que les autres sans avoir bien su pourquoi… Ils ont été flingué, suriné, écrasé ou étouffé… du dur et du définitif mais toujours en rime ! De la Commune de Paris, aux manif’ à la Bastoche, Paul, embarqué dans une spirale infernale, va enquêter et essayer de comprendre en remontant le temps, tout en recueillant davantage de questions que de réponses… C’est un roman sonore où la musique, le Jazz, le son des rues et les cris des marchés racontent une histoire… C’est un polar romantique écrit par un gamin de Ménilmontant, rêveur et amoureux des pavés parisiens… C’est aussi et surtout un roman noir qui a du sens, sensible, engagé, combatif, littéraire, poétique, révolté et écrit… Oui, écrit… et avec une sacrée belle plume… ! »

Ils en parlent aussi :
 Jérome Cayla
Les 8 plumes
 Au pouvoir des mots
Claude Le Nocher
Cassiopée
Jean-marc Volant
Jeanne de Bascher
Velda ,
 etc.
 
Bibliographie :
Une arrière-saison en enfer, Gallimard Série  Noire
Larmes Blanches, Buchet Chastel
La Sieste des hippocampes, Éditions du Rocher




Kate Braverman – Bleu éperdument

Il existe des numéros d’urgence pour dire qu’on se sent seul et qu’on voudrait dormir sur le poitrail d’un ours à lunettes, pour pleurer qu’on s’est fait pouillave par une ceinture bleue de krav maga ou bien encore pour alerter qu’on veut mettre fin à ses jours en musardant en tenue queer dans un champs pétrolier syrien, mais bordayle de mayrde, il n’y a en revanche aucun numéro d’urgence pour hurler qu’on est en train de lire « Bleu éperdument » de Kate Braverman (éd. Quidam), et que ça bécave grave !


Je ne ferai pas de recension sur ce puissant recueil de nouvelles car d’autres en ont fait de belles et pointues, aussi je vous conseille de les consulter.



Ils, elles savent en parler :

Mordre la neige

J’ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon quatrième ouvrage. Il s’agit cette fois d’un recueil de poésie,  intitulé « Mordre la neige ».
Il est publié aux Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, sa couverture est illustrée par l’auteur et illustrateur Francesco Pittau et sa préface est rédigée par l’écrivaine et poète Astrid Waliszek.
Je crois que je suis rudement contente.

Extraits ici, clic :

Tendu sur le tambour d’A. Waliszek

L’extrait d’un work in progress de l’écrivaine Astrid Waliszek :
Mark Simon
« (…) Quand je ne suis pas au jardin, je lis des livres d’horticulture. Je vais en faire un jardin persan, un jardin d’Eden où se côtoieront les quatre coins du monde. Avec un plan en croix, en ombre une glycine, le vieux banc sous une treille, un rosier blanc sauvage en contre-point.

Je l’ai dessiné et j’ai sérié les plantes d’abord par couleurs, ensuite par le temps qu’il faut pour atteindre la floraison et enfin par la qualité du feuillage, caduque ou persistant. C’est du temps qui passe, un jardin : une pivoine mettra près de trois ans avant de fleurir, alors que les coréopsis et les capucines, du jaune soleil au rouge sang, passant par l’or du couchant et l’orange, viendront très vite au printemps. Je descendrai la gamme des couleurs dans un autre des carrés, jusqu’au blanc — le blanc des lys. Que je ne planterai pas, leur odeur est bien trop lourde. Roses, cosmos et pavots, plutôt.

J’ai posé une chaise au bord du jardin-à-venir. Il faut que j’apprenne l’immobilité. Que je reste une journée entière là, à regarder où passeront les ombres selon l’endroit où je planterai la glycine et le pied de vigne. Une journée entière, qui servira de modèle aux autres, à partir de laquelle je peux imaginer ce qu’elles deviendront au fil des saisons.

J’ai passé vingt minutes assise — juste assez longtemps pour savoir l’hiver. C’est bien trop effrayant de penser une journée entière. Il faudra un noisetier tortueux, les branches comme une sculpture l’hiver. Il faudra aussi que je fasse attention à la façon dont je conduirai la glycine. Quant au pied de vigne, je ne le taillerai que peu : il portera juste assez de fruits pour que les abeilles ne soient pas envahissantes à la fin de l’été — un buddleia sera parfait pour des papillons, c’est bien plus agréable comme bestioles. Je me demande s’il y a des buddleias dans les jardins persans.

Je veux du blanc, beaucoup de blanc. Je veux les infinies nuances du blanc des roses dès qu’il y a une trace de rose — elles sont un rappel de la chair, de la nacre d’un poignet à la blancheur diaphane d’une nuque, du blanc frileux de l’intérieur d’une cuisse à la blancheur mate d’une pommette. Des blancs très légèrement bleutés aussi, comme des fleurs de poirier, comme des drapés de David. Les fleurs les reproduisent, ces nuances mouvantes (…) »

La vérité sur Léane Obel #2

Extrait d’un roman pour les 12/15 ans.
 © Ilaria Urbinati

« (…) Ce matin, je me réveille plus tôt que d’habitude. Exactement à 6h30. Je m’étonne d’avoir passé une nuit sans rêve après la journée mouvementée d’hier. J’allume ma petite lampe en baillant et décide qu’il est trop tôt pour me lever mais trop tard pour me rendormir, même si je meurs d’envie que la matinée avance pour pouvoir appeler mon père à une heure correcte. Je sors du lit, m’empare de mon laptop qui traîne sur mon bureau et glisse à nouveau sous mes draps pour m’installer en position assise, en prenant soin de bien caler mon oreiller dans mon dos. Je pose mon instrument sur mes jambes étendues, l’allume et tente d’y résumer la journée d’hier dans mon fichier « La vérité sur Léane Obel.doc». Je n’aurais jamais pensé qu’un jour ce titre serait à ce point annonciateur.

Ma mère a téléphoné au collège, j’y retourne dès lundi. Je ne sais pas de quoi je parlerai aux autres, ni même si je mettrai Manon dans la confidence. Je verrai cela à l’issue des échanges que j’aurai eu avec mon père. Pas plus tard que ce week-end, j’espère. Je réalise que j’ai une capacité d’adaptation étonnante — c’est la phrase que je marque dans mon fichier journal : « Je réalise que j’ai une capacité d’adaptation étonnante ».

Je l’ai retrouvé et rencontré dans les dernières vingt-quatre heures, et je dis déjà mon père  comme si cela m’était naturel, comme si c’était légitime. Ça me fait d’ailleurs plaisir de penser à ce mot, légitime . Ça veut dire comme si j’en avais le droit. J’espère qu’il voudra bien me reconnaître ou m’adopter. Je suppose que oui. S’il m’a donné son numéro, c’est sans doute qu’il y est disposé, qu’il en a autant envie que moi. Je croise machinalement les doigts pour aider le sort.
« Léane, le petit-déjeuner est prêt ! »
« J’arrive, M’man ! »
Je m’assieds devant mon bol et mes tartines. Ça faisait tellement longtemps qu’elle ne m’avait pas préparé mon petit-déjeuner ! Quand elle s’approche pour verser le chocolat fumant dans mon bol, je me tourne de côté et j’enlace sa taille pour me blottir contre son giron. Elle pose la casserole et me serre à son tour en murmurant :
« Je t’aime, ma petite fille chérie ! »
« Moi aussi, Maman, je t’aime. De tout mon cœur. »
Je relève la tête pour la regarder :
« Tu vas mieux, non ? Tu as l’air en pleine forme ce matin. »
« Oui Léane, je crois que j’arrive au bout de ma convalescence. Nous allons repartir du bon pied toi et moi, tu vas voir, et nous allons être les plus heureuses de la terre, je te le promets ! »
J’hésite un bref instant puis je lui demande : « Maman, je peux téléphoner à mon père ce matin ? »
« Oui bien sûr, ma chérie. A cette heure il travaille dans son salon de coiffure mais je pense que ça ne le dérangera pas que tu l’appelles. »
Je reste silencieuse un moment en gardant mon bol chaud entre mes mains, bois quelques gorgées et lui pose timidement une question qui me tient à cœur depuis que je m’autorise à tirer des plans sur la comète :
« Tu ne m’en voudras pas si je m’entends avec lui, si je le vois régulièrement, si on fait des choses ensemble et tout ça ? »
Je garde pour moi la légère rancune que j’ai en pensant qu’il habitait depuis tout ce temps dans cette ville où nous avons emménagé elle et moi il y a déjà trois ans. Elle le savait, ce n’est pas possible autrement, et sans doute qu’elle l’a fait exprès en calculant que j’entrais dans l’adolescence et que j’aurais besoin d’un père pas trop loin en cas de crise. Comment a-t-elle pu garder aussi longtemps un tel secret, cette vérité qui en fin de compte m’appartient aussi ?
« Léane, j’y avais déjà réfléchi avant de le recontacter et j’en ai même un peu parlé avec lui. Il vit seul, il n’a pas d’autre enfant et il est disponible pour te recevoir les week-ends et pendant les vacances. »
« Ah mais attends, s’il veut de moi, hein ! Si ça se trouve, il va me trouver nulle et se lasser de moi très vite. »
Mon air renfrogné l’apitoie.
« Ça m’étonnerait, Léane. On ne peut pas ne pas t’aimer. »
« Pourquoi tu ne me l’as pas dit plus souvent, Maman, que tu m’aimais ? »
Elle prend un air coupable et j’ai peur qu’elle ne s’éloigne. Je me donnerais des claques, tiens !
« J’en sais rien, Léane. Je sais que je n’exprime pas bien mes sentiments, mais tu es ce que j’ai de plus cher au monde. Pardon pour le mal que j’ai pu te faire. »

Je vis depuis trois ans dans une ville qui n’est plus n’importe quelle ville. C’est en fait la plus belle ville du monde, et je vais prendre ma douche, m’habiller et téléphoner à mon père (…) »

L’arrière-cuisine d’André Markowicz


André Markowicz est un poète et un traducteur. Il a notamment traduit l’intégralité de l’œuvre romanesque de Dostoïevski. 
Je dis « notamment », car il il parle longuement et avec passion de son rapport au texte qu’il doit traduire et dans son article que je partage ici, il est question du début du roman « Les carnets du sous-sol ».

« Le Sous-sol, le début.
Et donc, enfin, je serai en état de changer le texte du début de ma traduction, dont je sais qu’il est fautif depuis presque vingt ans. En tout cas, quand il m’arrive qu’on me demande de dédicacer l’édition Babel des « Carnets du sous-sol », je corrige le début au stylo. — De quoi s’agit-il ?
On m’avait reproché d’être beaucoup trop violent, beaucoup trop vulgaire. Quand je regarde le texte, quand je relis et que je réfléchis à la façon dont c’est écrit, dont c’est construit, je sais que je n’ai pas été assez violent. — Je n’ai pas été assez radical, j’ai adouci, et adouci instinctivement, — pas parce que je trouvais qu’il fallait adoucir.
Si vous voulez bien, nous irons phrase à phrase, dans ce soliloque énoncé et écrit.
Le russe transcrit, le mot à mot russe, ensuite, ma traduction publiée, puis mes commentaires.
*
« Ia tchélovek bol’noï… Ia zloï tchélovek. Neprévlikatel’njyï ïa tchélovek ».
Je [suis un] homme malade.. Je [suis] méchant homme (homme méchant). Pas attirant je [suis] homme.
— Le russe n’emploie pas le verbe être au présent. Ce qui frappe ici, évidemment, c’est la construction en cercle : « Ia tchélovek » — je suis un homme. Ça commence par ça, ça finit par ça. L’attribut change de place, selon l’intonation. Mettre l’attribut à la fin, c’est une façon d’insister dessus (parce que ça place normale est avant), mais c’est aussi une façon très familière de parler. Et le dernier attribut, « neprévlikatel’nyï » (pas attirant), il est extraordinaire parce que le mot est très long, très rêche, très « pas attirant ». Donc, je ce que je traduis, c’est
1) le cercle
2) d’une façon ou d’une autre, une façon de surprendre et de repousser le lecteur à la fois.
C’est pour ça que je pense que j’ai eu raison de traduire comme je l’ai fait : « Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. » — Je traduis le cercle, et je garde un mot qui va revenir par la suite : « méchant ». Et, naturellement, il y a trois fois, « je suis un homme », comme une trinité, apparemment, sans Dieu.
*
Ensuite, j’ai traduit comme ça : « Je crois que j’ai quelque chose au foie. » En russe, c’est : « Ia doumaïou, chto ou ménia bolit pétchen' ». Littéralement : « je pense que j’ai mal au foie. »
Et donc, d’une façon, j’ai traduit juste juste. D’autant plus que le mot « bolit’ (j’ai mal) est proche du mot « boleet » (est malade). Et donc, traduire « j’ai quelque chose au foie », rendait compte des deux. Mais, mais… Ce que je n’avais pas vu, ce que je n’étais pas arrivé à voir, tellement c’était énorme, c’est le verbe « je pense ». — Parce que, quand vous avez mal au foie, ou ailleurs, ce n’est pas que vous pensez que vous avez mal, c’est que vous sentez que vous avez mal, ou que vous avez mal. A la rigueur, vous pouvez vous demandez où vous avez mal, si c’est au foie, ou à côté, ou en-dessous, mais, le mot essentiel, je ne l’avais pas traduit : évidemment qu’il faut traduire « je pense que j’ai mal au foie », et pas autre chose. — Et, une fois que vous avez compris que le personnage du sous-sol a un corps entièrement mental, — qu’il « pense » qu’il a mal, alors, on comprend mieux pourquoi il a mal spécifiquement au foie, parce que, naturellement, il voit le monde en jaune (couleur que Dostoïevski détestait), parce qu’il est bilieux.
Quand Patrice Chéreau lisait le texte, je lui avais demandé de dire « je pense que j’ai mal au foie ». Et, ce que tu peux faire au théâtre, demander un changement sur scène, vous voyez le temps qu’il a fallu pour l’obtenir dans un livre…
*
« Vprotchem, ia ni chicha ne smysliou v moïeï bolezni i ne znaïoiu naverno, chto ou menïa bolit. »
Du reste je [que dalle]* ne [entend, comprends]* dans ma maladie et ne sais pas à coup sûr où j’ai mal [qu’est-ce qui me fait mal].
C’est très difficile de faire un mot à mot : « ni chicha », ce n’est pas « que dalle », c’est moins moderne que « dalle », c’est moins vulgaire, pour le coup — mais ce n’est pas « rien ». Et le verbe « smysliou », ce n’est pas « comprendre », — un verbe qui va revenir par la suite. C’est un synonyme, ici, plus familier de comprendre. — Tout le travail de la traduction est donc de jouer sur le mineur et le majeur en traduisant, ne pas aller trop loin, ne pas aller pas assez loin… Et donc, je propose, ici, de traduire ce jeu sur les nuances familières du soliloque. « De toute façon, ma maladie, je n’y comprends rien, j’ignore au juste ce qui me fait mal ». — Le fait est qu’il faudrait que je me débarrasse du mot « comprends » ici, parce que j’en aurai besoin ailleurs. Et, là, au moment où j’écris, ce mot-là, je ne sais pas encore ce que je vais en faire.
*
« Ia ne létchous’ i nikogda ne létchilsia, khotia méditsinou i doctorov ouvajaïou »
Je ne me soigne pas et jamais ne me suis soigné, quoiquoi la médecine et les docteurs je respecte.
Là encore, l’intonation est délibérément émotionnelle, avec un accent fort sur la position du dernier verbe, « je respecte », employé inversé, ce qui le met en valeur. Je traduis :
« Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs ».
Ici, il me manque le « et » du mot à mot. Je l’avais enlevé, parce que je m’étais dit que c’était plus insistant. Arrivé à la cinquantaine, je comprends que le « et » est encore plus fort, qu’il donne une espèce de côté factuel sans qu’il y ait besoin d’une insistance particulière. Et je pense que j’ai eu raison de ne pas essayer d’inverser le verbe « respecter » — une phrase comme « même si, la médecine et les docteurs, je les respecte », me paraît plus hachée que familière. Enfin, je ne sais pas.
*
Parce que, la familiarité, et le côté hoquetant, ils viennent dans la phrase suivante, qui est invraisemblable :
« K tomou-je ia échtcho i souévéren do kraïnosti ; no, khot’s nastol’ko, chtob ouvajat’ méditsinou.. »
Ici, il y a toute une série de chose qui n’entrent pas dans un mot à un mot. Littéralement, ça donne ça :
« En plus je [suis encore] [en plus] superstitieux à l’extrême : enfin, ne serait-ce qu’assez pour respecter la médecine. »
Trois façons différentes, et familières, montrant l’oralité, d’insister sur « en plus »…
J’ai traduit :
« En plus, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. »
J’ai l’impression qu’il me manque, aujourd’hui, un « qui plus est », par exemple. Je voudrais proposer : « En plus, qui plus est, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis »… Ça donnerait un peu plus, par l’incongruité, me semble-t-il, une idée de ce que je ressens quand je lis le russe. Parce que l’essentiel est évidemment de reproduire toutes les répétitions, quelles qu’elles puissent être.
*
(Ja dostatotchno obrazovan, chtob ne byt’ souïévernym, no ja souéveren ».
(Je suis assez éduqué pour être ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux.
Là, ça va. J’ai traduit :
« Je suis assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux. »
*
« Net’s, ia ne hotchou letchisja so zlosti »
Non*, je ne veux pas me soigner par méchanceté.
Ici, le « net’s » ne veut pas dire « non ». Le « s » à la fin du mot indique une façon de s’adresser à quelqu’un, quelqu’un qui vous est supérieur, et que, dans le contexte, vous envoyez balader. Bref, c’est une marque de déférence agressive. Allez traduire ça.
J’avais traduit :
« Oui, c’est par méchanceté que je ne me soigne pas ». — Et là encore, j’ai eu tort, évidemment. — D’abord, j’avais remplacé le « non » par un « oui ». Parce que la phrase que j’avais trouvé me semblait le demander. Mais, aujourd’hui, je pense que je vais traduire comme : « Non, c’est par méchanceté que je ne veux pas me soigner ». Ou bien : « Non, si je ne veux pas me soigner, c’est par méchanceté » — parce que, l’essentiel, ce n’est pas seulement qu’il ne veut pas se soigner, c’est qu’il ne veut pas se soigner « par méchanceté ». — Avec, en plus, cette chose introduisible : en russe, ce n’est pas seulement « méchanceté », mais aussi, ici, « colère », voire « caractère mauvais ». Zlost’, c’est la rage. Zlo, c’est le mal…
*
« Vot vy etovo, naverno, ne izvolite ponimat’s »
Tenez, vous, ça, sans doute, ne daignez pas comprendre ».
C’est la même intonation que la phrase précédente, avec le même défi à un auditoire non défini, mais désigné. De là, ma traduction, qui ne change pas :
« Ça, messieurs, c’est une chose que vous ne comprenez pas. » — Je ne traduis pas « daignez comprendre », parce que j’ai mis un « messieurs » qui n’est pas dans le texte, — qui n’y est pas, mais qui y est, dans le « s » de la phrase précédente, que je ne peux pas traduire.
*
Nou-s, a ia ponimaiou »
Eh bien (s), moi, je comprends.
Et regardez comme j’avais traduit :
« Moi, si ! »
Je n’avais pris en compte ce nouveau « s », et je n’avais répété le mot « je comprends ».
Donc, maintenant, ça va donner :
« Eh bien, moi, je comprends ». J’aurais voulu traduire : « Ben moi, je comprends », mais j’hésite sur le « ben » écrit. Je me dis que le lecteur, et l’acteur, le dira (lira) de toute façon.
Et donc, maintenant, voilà ce que donne le début :
« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je pense que j’ai mal au foie. De toute façon, je n’y entends rien, à ma maladie, et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas et je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. En plus, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. (Je suis assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux.) Non, si je ne veux pas me soigner, c’est par méchanceté. Ça, messieurs, c’est une chose que vous ne comprenez pas. Eh bien, moi, je comprends… »
*
Je pourrais continuer…
mais, ici, ça va comme ça. »