L’amour, cette inconnue X

Voulait la tuer
Voulait l’égorger
Il la jetait dans l’es-
Calier comme un sac
D’immondices

Il la traitait de monstre
D’horreur vari-
Queuse
Et elle sanglotait toutes
Les larmes de son
Énorme corps dis-
Gracieux

Ne comprenait rien
A cette haine qu’il
Lui portait
Répétait souvent
Qu’elle l’aimait
Qu’il l’avait faite
Femme
Et qu’elle serait
La mère de sa chair

Que sa chair à elle
Était comme sa chair à lui

Alors noir de ra-
Ge il éructait : UN JOUR
J’ CREVERAI TA PAN-
SE A CIMETIERES !

Et elle pleurait dans
Son coin tamponnant ses
Grosses joues avec un
Mouchoir sale

Francesco Pittau

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>Les vases Comunicants avec Dominique Boudou

>

« Pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait de nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants, à l’initiative de François Bon.

Aujourd’hui, j’écris chez Dominique Boudou sur son blog C’était demain, et j’accueille son texte ici. Ce poème fait partie d’un recueil à venir.

***
Battre le corps (II)
Les lieux sûrs du corps
Ne sont pas les lieux sûrs de la mémoire
Tes os suintent
Quand ta peau est sèche
Et l’oubli dresse des morts sans nom
Dans tes rêves
Des convois encore
Des cris jetés à la neige
Qui vont battre tes tempes
Abolir les visages autour de la table
Et le pain noir

Rejoindre avant la chute
La chambre murée de l’hôpital
Disposer autour du lit
Les mots à venir sur les carnets blancs
Le miroir et le châle où sont tes frissons
Effleurer les coins des draps
Les angles de la table
Les bords du verre à eau
Contenir sous tes doigts
Les signes inventés depuis toujours

***

Voici la liste des autres participants à ces Vases Communicants de janvier :

Futiles et graves (Anthony Poiraudeau) et Paumée (Brigitte Célérier), Tiers Livre (François Bon) et Ce métier de dormir (Marc Pautrel), Petite Racine (Cécile Portier) et Abadôn (Michèle Dujardin), Tentatives (Christine Jeanney) et Enfantissages (Juliette Zara), Elle-c-dit et Fut-il ou versa t’il dans la facilité ? (Christophe Sanchez), C’était demain (Dominique Boudou) et Biffures chroniques (Anna de Sandre), Terres… (Daniel Bourrion) et Journal Contretemps (Arnaud Maïsetti), Le blog à Luc (Luc Lamy) et Frédérique Martin, Liminaire (Pierre Ménard) et Jours ouvrables (Jean Prod’hom), Pendant le weekend (Hélène Clémente) et Oreille culinaire (Isabelle Rozenbaum), Les beautés de Montréal (Pierre Chantelois) et L’Oeil ne se voit pas lui-même (Hervé Jeanney), L’arbre à palabres (Zoë Lucider et Mo(t)saïques (JEA)

>Quelque part en cinquante-trois, dans la revue Woman’s day

>

(Richard) était assis sur une racine noire et tordue, au bord de la rivière, les yeux dans le vague, entouré par un mince réseau de branches de saules qui déployaient un voile transparent de feuillage vert et argent entre lui et le ciel aveuglant. En lui, le tourbillon terrifiant des ténèbres s’enflait :

il ne fondait pas sur lui de l’extérieur, ainsi qu’il l’avait toujours imaginé, mais il montait en lui comme des fumées brunes, maléfiques, étouffant son cœur opprimé. Non, cette horreur brune ne menaçait pas de l’extérieur, murmurant dans les recoins, non, elle montait en lui, comme les miasmes écœurants du mal possible, du mal accompli. (…) Au loin flottait le radeau amarré, gris, détrempé, très large, sa surface mouillée scintillant sous une mince couche de soleil nuageux.

Il enleva ses chaussures et ses chaussettes sur les galets, puis laissa son pantalon du dimanche glisser jusqu’à ses chevilles, et se glissa hors de sa chemise. Il plia soigneusement les vêtements, comme selon un rituel, et posa le petit paquet sur la racine du saule.

Après l’air chaud, la rivière était froide, et les vaguelettes glissaient sur son corps comme pour lui rappeler tous les étés qu’il avait connus, tandis qu’il s’éloignait de la berge en pataugeant, les muscles noués, le souffle rapide et court. Il fut surpris d’atteindre le radeau si vite, mais tout se déroulait trop vite, comme dans un rêve. Il saisit le vieux bois velu à deux mains, respira trois fois comme lorsqu’il voulait mettre la tête sous l’eau, puis s’enfonça sous le radeau.

L’eau était à la fois vert sombre et claire comme du cristal, non pas épaisse et brumeuse comme à la surface. Il nagea vigoureusement vers l’obscurité. Des algues noires et gluantes qui pendaient sous le radeau lui chatouillèrent le dos, et ses épaules se cognèrent au vieux bois. Il atteignit ce qui devait être le centre du radeau et il leva la main, s’accrochant un instant à cet étrange monde caché du soleil. Sa résolution était intacte, forte et amère, mais les poignards de l’angoisse ne pénétraient plus dans son cœur ; il n’y avait plus qu’une blessure profonde, comme un bleu. Il tenta de contempler l’idée de la noyade, mais ses yeux voyaient toujours l’eau brillante comme du verre, et toutes les ombres mouvantes autour de lui. Il n’arrivait à penser à rien.

Un groupe de minuscules épinoches passa près de lui, tournoyant pour s’écarter de son corps, puis il vit les gros poissons, qui ne nageaient pas, qui se matérialisaient simplement dans leur propre élément : deux grands, dont les écailles luisantes étaient d’un vert pâle dans la lumière sous-marine. Ils ne bougeaient pas, ils étaient suspendus mais vivants, ils le voyaient de leurs yeux entourés de cristal, qui ne clignaient jamais. Pendant une seconde, Richard songea qu’ils attendaient que son corps soit ramolli par la mort, prêt à être mangé, mais cette pensée ne le troubla pas et s’évanouit aussitôt. Ils étaient là, leur forme était belle, si ferme, brillante et froide ; instantanément, le temps s’anéantit, et avec lui la sottise de la colère, de l’indignation et de la honte. Ils étaient là, en suspens, presque assez près pour qu’il les touche, ces poissons brillants, mouchetés, zébrés, avec leurs nageoires duveteuses, les yeux clairs, comme des bulles, par lesquels leur vie le regardait. Rapidement, non pas avec le caractère délibéré des choses qui se déplacent dans le temps, mais à la vitesse de la pensée, les eaux gonflèrent, devinrent immenses, devinrent l’ensemble des eaux depuis la nuit des temps, tous les océans noirs et sonores au goût salé qui tendaient vers lui de longs doigts dans la marée saumâtre, toutes les eaux douces, les rivières et les cascades écumeuses, et les petits étangs stagnants, verts d’écume et hantés par les insectes. A travers ces eaux, à jamais paisibles, immuables, disparaissant et réapparaissant, évoluaient les poissons froids et pâles, sans hâte, affamés, vivants, à jamais eux-mêmes et indéchiffrables, depuis la première forme de vie dans les premières eaux.

Les deux formes métalliques et froides suspendues devant lui se déplacèrent légèrement, et il vit à nouveau à quel point elles étaient vivantes. A présent, mystérieusement, de longs rubans de joie, comme des rayons verts et frais, allaient des poissons jusqu’à lui et de lui jusqu’aux poissons, illuminant toutes les eaux. Il fut ébranlé par ce miracle et cette irremplaçable richesse, il aurait pu crier. Comme il savait qu’il devait fermer les yeux pour effacer momentanément la tension de la beauté et du bonheur insupportable, les poissons partirent tout à coup, ensemble, scintillèrent brièvement dans l’obscurité puis disparurent, le laissant éperdu et tremblant, toujours suspendu dans cette verdeur liquide, avec toute la terrible gloire du monde et des ses vastes eaux qui mettait dans sa bouche un goût puissant et doux. Puis, parce qu’un rire vigoureux et noble le remplit, il expulsa un souffle et il sut qu’il n’avait plus d’air à inspirer. Il était à mi-chemin sous le radeau, ses poumons lui faisaient mal, sa poitrine était comprimée par une main énorme.

Il se déplaça, motivé non par la peur mais seulement par une endurance furieuse, et il se mit à tâtonner vers la lumière. Il retiendrait sa respiration pendant une brasse encore, puis une autre, pendant que les petites bulles glissaient impitoyablement entre ses lèvres, alors que ses côtes se creusaient, que sa tête martelait et que sa gorge était torturée par la douleur. Il ne pouvait plus le supporter, encore une brasse, encore une… Et il y eut de l’air dans ses poumons, si brutalement qu’ils en furent endoloris, et le vieux bois gris du radeau lui racla la joue.

Il resta là un long moment, se tenant par un bras aux vieilles planches détrempées, ses poumons se remplissant encore de l’air humide de la rivière. Il regarda à travers l’étendue luisante du cours d’eau, vers les saules argentés, tranquilles et intacts, et sur la plage il vit sa mère, vêtue de son maillot de bain rouge fané, venue le rejoindre. De si loin qu’il était, il voyait que son attitude, que son corps n’était pas ce qu’il avait craint, ce qu’il s’était représenté, n’était pas touché par la tragédie, en attente d’expiation, n’était pas assombri et tordu par le chagrin ; dans ces mouvements aisés, il n’y avait ni déception ni courage forcé. Elle était là, tout simplement, par cet après-midi de canicule, elle entrait dans l’eau, elle baissait les bras pour toucher des deux mains la fraîcheur de la rivière.

Extrait de The Pale Green Fishes, de Kressman Taylor.

>Vases communicants avec Lephauste

>

Pourquoi ne pas imaginer, le 1er vendredi de chaque mois, une sorte d’échange généralisé, chacun écrivant chez un autre ? Suis sûr qu’on y découvrirait de nouveaux sites… ». Ainsi sont nés les vases communicants, à l’initiative de François Bon.

Aujourd’hui, j’écris chez Lephauste sur son blog Humeur Noirte, et j’accueille son texte ici.

DÉGOUPILLÉE

“Tordu, torride, à sec, sans plus d’ambages, je la clÔquais aux chevilles. Elle plia sur les graviers, un gadin sans les gradins, sans public, seul à seul, à quatre pattes, sans faire un pas. Et s’écÔrcha un peu le cÔrsage en essayant de retenir sa jupe.

J’avais des lettres de nÔblesse, un peu. Je les lui plaquais aux fesses beaucoup et je l’Ôuvris à l’index, en commençant par la lettre Ô. Je trouvais là le mÔ qu’il fÔ et le lui murmurais à l’oreille. Juste le mot juste, qu’on ne saurait dire ici. Un de ces mÔ qui cÔmmencent par Ô et se finissent en ÔnÔmatÔpées, à la syncÔpe près. Elle me fit un Ôui décÔché en déballant son chignÔn lâche.

Une grenade, une offensive vous voulez dire ? C’est simple. Vous la prenez bien en main, vous l’assurez, la tenez ferme comme un nichon, même menu, mais volontaire. Puis vous cherchez la cible, si possible pas trop près de vos tympans, en glissant un doigt nerveux dans l’anneau de la goupille. Quand vous avez trouvé la cible, si possible pas trop loin des écorces qui vous pressent, vous lancez un dernier regard tendre à l’objet de vos délits, à ces mains pleines d’innocents devenus manchots à force d’aimer de loin en moins. Le tendre objet de vos délices. Et là d’un coup sec…

Tordu, torride et sans plus d’ambages, je l’enculai en plein midi de son cadran solaire. Pile à l’heure ! Me fit-elle savoir en soufflant une mèche dans la buée dégoûtante de la lunette arrière. Ce que c’est que d’aimer tout de même, d’aimer à ce point les armes déchiquetées du combat rapproché.”

Lephauste

J’aime la plume de cet homme d’humeur Noirte. Sur son blog, il frappe souvent avec des pognes maroquinées, mais quand il est invité chez une dame, il les glisse plus volontiers sur du papier chiffon.

Les autres vases communicants :

François Bon & Pierre Ménard
Martine Sonnet & Pierre Cohen-Hadria
Anthony Poiraudeau & Michel Brosseau
Leroy K. May & Marie-Hélène Voyer
Thomas Vinau & La Méduse et le Renard
Robinson en ville & Danièle Momont
Cécile Portier & Jérôme Denis
Bertrand Redonnet & Juliette Mézenc
Old Gibi & Enfantissages
Daniel Bourrion & Olivier Guéry
Anne Savelli & Christine Jeanney
Zoë Lucider & Clopine

>Vases communicants avec Frédérique Martin

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Les vases communiqueront entre Lephauste  et moi ce soir à minuit. En attendant, je poste ici le texte que j’avais écrit dans un échange précédent chez Frédérique Martin.

Chère Frédérique,

Ce petit mot pour te dire que je passe mes vacances comme souvent : près de chez moi. Notre Sud-Ouest est « congrut » de lieux sans flamme autre que celle qui m’entorche, et à chaque fois que, juilletiste ou aoûtienne, je les embrasse en marche de mes bras tendus vers la figue et le tournesol, les clochers rendus taiseux ou l’or bleu de Cocagne me saluent dans leur histoire. Cette diversité est une chance que je partage avec des randonneurs ou des pèlerins, parfois même avec des vieux du coin.

Au cours de ces balades crottées et fécondes, je traverse des villages animés des mains de touristes affairés à toucher la matière du vivant sur des maisons abandonnées, voire en indivision, et beaucoup d’entre eux, je dois dire, manquent se rompre l’âme en tournant comme souvent le dos à l’essentiel.

Les hôtes de vieilles fermes aux poulaillers vides les restaurent parfois, et ces odeurs de frites, de moutarde et de crésyl, je les retrouve partout où le citadin vient consommer de l’authentique.

Si tu me demandes comment je vais, je te répondrai que je ressemble en ce moment à une forêt négligée : comme elle j’ai des chablis tombés d’un gilet pourri, et je marche sur des aiguilles à broder cassées et des feuilles sèches de toute encre.

Je n’ai pu me rendre à ton cher Loubens et j’ai manqué sa musique de chambre, mais je pense à tes lectures publiques quand je vais à Marciac où la libraire enthousiaste a des projets de même sorte.

Il y a parfois, au détour d’une grange, une étrange femme qui conduit doucement sa vie dans l’allée centrale de chez son père, comme Raymond Babbitt, l’homme de la pluie qui penche sa tête sur la musique « On the road » de Hans Zimmer.

L’autre jour, j’ai vu qu’elle arrondissait l’angle de ses ongles. Elle a probablement peur qu’on fasse le rapprochement avec les jambes écorchées de sa mère quand on la sortira de l’eau épaisse du puits.

Tu la connais je crois, c’est la petite-fille du vieux garçon vacher, celui qui jouait à cochon pendu sur l’arbre tordu près de ton ancienne école communale.

On dira qu’elle a glissé sur la margelle glacée par le grand vent… En plein été, tu parles ! Tout le monde sait pourquoi elle l’a fait…

Je t’envoie cette lettre avant la dernière levée de la Poste ; ici elle est matinale au point qu’on voit presqu’encore le cul des chats qui s’en retournent chez eux quand le facteur ouvre la boîte.

Je rentre maintenant chez moi, retrouver les mains qui m’apaisent. Mon Dieu, si j’avais su plus tôt que le sel des larmes est soluble dans l’autre…

Je t’embrasse avec la pudeur d’une ourse atrabilaire, et j’attends bientôt de (lire) tes (prochaines) nouvelles.

Anna