Un froid sec #21

extraits, Un froid sec

 LA NEIGE AVAIT CONQUIS VILLEBASSE, ET VILLEBASSE ÉTAIT TOMBÉE comme un territoire sans armée. L’armada de flocons envahissait depuis plusieurs semaines les rues et les interstices à un rythme régulier ; aucun signe ne montrait qu’un vent tiède en viendrait à bout dans quelques jours. Les gens avaient beau être accommodés au froid intense, aux glissades et aux déblayages à la pelle, on constata que la fatigue et l’exaspération cet hiver-là devinrent les principaux acteurs de bagarres inédites. Et cette lune bleue, qui occultait la transparence du jour comme un voile, pesait d’un poids que l’on ajoute à une charge déjà trop lourde dans les cœurs chiffonnés par la dépression saisonnière.

     L’épaisse blancheur offrait cependant, à qui savait regarder avec les yeux de l’enfance, un lieu dépaysant pendant les déplacements quotidiens, une aventure à domicile qui devenait un voyage à bon prix alors même que l’on était en pleine saison. Seuls, le Domicile de Saturne, la mairie et l’église Saint-Estin, avec leurs formes reconnaissables, servaient encore de point de repère parmi les masses ensevelies.
     Camille Daguin flottait elle aussi dans les rues, avec à peine plus de consistance, lui semblait-il, que la voltige des confettis, mais elle ne chutait pas au sol en bout de course et n’était pas indifférente à ce qu’elle traversait. Cette pensée inepte la réconforta. Elle n’était pas dupe, mais son amour naissant pour Iago lui donnait le QI d’une sauce blanche.
     L’avenue Salengro, qu’elle remontait à petits pas pour ne pas se casser la gueule, mal chaussée de bottines aux semelles trop lisses, avait été le théâtre d’une mauvaise aventure, du temps qu’elle était à l’école primaire, et qui l’avait marquée durablement d’une angoisse qui ne la laissait jamais tout à fait tranquille quand elle sortait. C’était jour de marché, au début d’un mois de juin ; elle avait accompagné sa tante Ludivine pour de la lotte et du citron qui manquaient dans la cuisine de son restaurant alors qu’elle tenait fermement à la proposer sur sa carte du midi. Une femme de haute stature et pudiquement désignée comme fantasque, que ses fréquentations de bar appellaient “la grande Lulu”. Tante Ludivine l’avait initiée peu après l’incident à un ou deux arts ésotériques afin de « mieux l’armer dans sa vie de presque femme ». Un veuvage précoce et inattendu additionné d’une absence d’enfant excusait ses ivresses de plus en plus éclatantes, bien que tout le monde savait qu’elle buvait déjà en cachette (depuis toujours, pouvait-on dire), car il était connu qu’à partir du collège, ( celui que fréquentait aujourd’hui Camille), Ludivine Daguin était déjà une mignonne à mignonnettes.
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Un froid sec #18

roman en cours, Un froid sec

  CEST LA NEIGE QUI M’A TUÉE. Que l’on se rassure, je ne vais pas profiter de ma mort pour raconter mon histoire, parce que le récit d’une vie est intéressant à la condition d’être remarquable et que la mienne ne le fut pas. Je suis née un mois de mars à Villebasse contre l’avis de ma mère et je suis morte au mois de janvier 2019 avec mon plein accord, peu avant la date qui m’avait été annoncée en rêve — preuve que les prédictions ne sont pas toujours fiables. J’avais toujours vécu à Villebasse et je m’étais étonnée que mon âme ne soit pas montée au ciel après mon accident mortel, parce que je n’avais jamais aimé cette ville. Pourquoi y étais-je encore alors que rien ne m’y retenait, cela était pour moi un mystère que je n’avais pas les moyens d’élucider. Non pas que je sois sotte, mon intelligence est moyenne, mais je n’étais pas familière des choses de la Mort et il m’aurait sans doute fallu pratiquer des actes opératifs desquels mon absence de religion m’avait tenue éloignée.

Pour me débarrasser de la chose conventionnelle et parce qu’il me reste un brin de politesse, je vous informe que je m’appelle Rose ; et si je dis « vous », c’est parce que j’étais écrivaine de mon vivant et que je n’ai pas pu me défaire en mourant de la sale manie que j’ai encore de vouloir raconter tout et n’importe quoi à n’importe quel public. Et parce que ça me fait bien suer de reconnaître que j’en suis réduite à parler toute seule, ce que je connaissais déjà avant, à la différence que je me servais d’un lectorat pour ne pas en avoir honte.

     J’aurais pu mourir d’une balle en pleine tête dans un barrage de manifestants ou des suites d’une longue maladie dans une chambre d’hôpital, mais non.

     C’est la neige qui m’a tuée.

     Je marchais au milieu des congères, au cœur du plus froid des mois de janvier. Une chute de flocons drus et lourds accablait Villebasse depuis des heures. Les rues bien sûr étaient vides et je n’avais rien à faire dehors. Il y avait simplement que la neige effaçait les décors de ma vie, assignait mes voisins à résidence et nom de Dieu ! Oserais-je le dire ? Que toute cette neige qui se déchaînait dans une colère silencieuse m’apaisait. Le silence de l’écriture n’est en rien comparable ; il est instable, tourmenté et facile à rompre. Celui de la neige, au contraire, ralentit le galop de l’esprit jusqu’à le mettre au pas. Et l’on se sent vivant comme jamais, parce que notre sang chaud de mammifère nous irrigue au milieu des arbres qui, au même instant, et de manière contraire, affaiblissent leur sève pour rester immortels.

     Soudain, les derniers flocons sont tombés et une autre sorte de silence a épaissi l’atmosphère. j’ai pris une profonde inspiration, de quoi me faire exploser la chaudière et le palpitant, et quand j’ai soufflé vite, fort et longtemps, j’ai pensé que c’était une belle journée pour mourir. Parce que la joie , quand elle est là, fait toujours penser qu’à partir de là on a eu une vie pleine et entière et que l’on peut enfin passer l’arme à gauche. Enfin, bref ! Ce genre de connerie, quoi !

     Alors, mon cœur obéissant s’est arrêté de battre. Et dans quelques jours, après la Pluie Merveilleuse, les habitants de Villebasse me rejoindront au Ciel. En attendant ce moment, voici leur histoire dans leurs derniers instants […] »

Snowflakes all around my head and in the wind

extraits, Journal du temps qu'il fait

JE SUIS SORTIE TÔT, ce matin, après m’être aperçue que le néon dans la salle de bains ne bourdonnait plus. J’ai bien conscience que je passerais pour une idiote si je disais cela à quelqu’un, mais la vérité est que le manque de lumière ne me dérange pas au point de m’envoyer chercher une ampoule neuve. Je me fiche de mon apparence, si bien que même au point du jour, je me contente de froisser mes boucles encore humides du bout des doigts et je tiens avec ce résultat jusqu’à l’heure de me coucher.

En revanche, ce bourdonnement qui s’est tu est une autre histoire. C’est un des bruits familiers qui m’informent que tout fonctionne dans ma maison. Un repère sonore, la borne d’un rite quotidien. C’est pourquoi j’ai pris le silence de cet « acouphène » comme une bonne affaire, puisqu’il m’oblige à poser mon stylo pour quitter la maison. Maison dans laquelle je traîne depuis pas loin d’une semaine si j’excepte mes sorties avec le chien.

Quand je remplis un instant comme celui-ci avec des actes du quotidien,  je nourris ma bonne conscience et mon cahier de comptes vertueux sur la couverture duquel la poussière s’accumulait depuis déjà un bon moment.
Il a neigé sans cesse depuis trois jours et le même espoir renaît : peut-être que ce matin, le courrier administratif que j’avais soigneusement oublié dans la boîte aux lettres depuis lundi dernier aura été suffisamment recouvert de neige fondue pour qu’un petit tas détrempé le remplace. Alors, en ajoutant un peu de farine et de la colle blanche, je pourrai fabriquer de menus objets que je finirai par poster, avec beaucoup de retard, en réponse aux lettres de rappel dont les menaces ne manqueront certainement pas d’aller crescendo.
Correctement chaussée, je traverse à pas pressés une tempête de neige aux flocons si larges et si drus que le mot « snowflakes » me vient aussitôt à l’esprit, parce que dans les structures lexicales de mon imaginaire de locutrice française, il se rapproche du « cornflakes » dont il imite drôlement bien la forme des pétales. Mais il l’imite en silence. Sans reproduire leur craquement sous les dents. Parfois, une chute de neige peut s’apparenter à une scène dans un film du cinéma muet dont le piano, lui aussi, se serait tu. Exactement comme mon néon dont je tiens le frérot sous le bras à présent que je suis sur le trajet du retour.
C’est en me baissant pour ajuster ma botte fourrée au sortir d’un pas profond dans un cumul de neige que je remarque la chatte en bas de la volée de marches, située juste derrière les maisons mal plantées à gauche de la résidence où j’habite. Une croisée Norvégienne puissante à la robe anthracite et fournie. Elle me regarde gravement. Mon coup d’œil, lui, est machinal. Ce quartier est le territoire des chats abandonnés et nous cohabitons plutôt pas mal. Ils se font rarement écraser par l’un des nôtres ; nous nous faisons rarement attaquer par l’un des leurs. La Norvégienne cesse de me fixer et monte ses pattes avant sur les premières marches avec une lenteur étudiée (obéit-elle à une sorte de didascalie ?) puis sort de mon champ de vision et de mes pensées.
J’en saurai davantage à la fin de la journée, quand un enfant du voisinage éclairera ma lanterne. Il sonne à ma porte pour demander mon secours parce que la chatte a mis bas dans un abri de grosses pierres. Il voudrait que je prenne la malheureuse en charge car il fait très froid et que ses parents n’aiment que les chiens.
Bien entendu, elle a déjà disparu quand j’arrive de mauvaise grâce sur les lieux de sa maternité, vraisemblablement récupérée par ses maîtres dont l’enfant n’avait pas connaissance.
Curieusement, je pense au cours de  l’existence : nous assistons en moyenne à trente mille levers de soleil et l’un d’entre eux a ouvert son rideau sur une scène merveilleuse de la vie que j’ai manquée par la faute d’une ampoule claquée. Les rendez-vous du hasard dépendent de la rencontre entre un temps et un lieu, à condition qu’il y ait un témoin, animal ou végétal.
Trente mille levers de soleil, et l’on sait que l’érudit bénéficie de la connaissance de trente mille mots. C’est comme si le dernier jour de sa vie pouvait être aussi celui de son dernier mot.
Cette chatte n’en vivra pas autant puisqu’un félin vit pendant environ quinze ans. Mais elle m’a regardée ce matin avec une sagesse animale si grande dans ses prunelles qu’elle vaut largement trente mille mots, qu’elle mérite largement trente mille levers de soleil. C’est pourquoi, si mes calculs sont justes, je suis certaine qu’elle a donné la vie à pas moins de six chatons pour les additionner à la sienne et arriver à ce beau compte rond.