Un froid sec #9

« […]Miral chaussa de grosses bottes, se vêtit d’un épais manteau qu’elle éclaira d’une écharpe en tricot et sortit.  Elle profita du carburant de sa colère pour  marcher vers le troquet de ses parents à grandes enjambées. Quitte à trouver le corps sans vie de Dwaine à son retour – une promesse qu’il ne tenait jamais – autant avoir passé du bon temps juste avant avec des gens simples qui savaient la faire rire. Qui a dit que pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ? Peu importe, Miral était en train de le vérifier.

Dans le quartier nord de Villebasse, les bâtiments principaux semblaient agencés au petit bonheur la chance  : il fallait se rendre dans la zone périphérique pour poster son courrier et le Syndicat d’Initiative s’ouvrait au public à l’étage d’un immeuble perdu au bout d’une impasse dans un quartier résidentiel. C’était donc étonnant de trouver le bistrot de ses parents sur la place des Barons Couchés. Son nom, TERMINUS, était peint en blanc sur un fronton à la forme sobrement triangulaire, et il était bel et bien situé en face de la gare.

Miral s’engouffra en tapant des pieds. La vieille neige se détacha des semelles et fondit en flaques boueuses sur les traces encore humides des clients qui l’avaient précédée. Les viandes en commande occupaient le feu de la cheminée centrale. Les odeurs de soupe, de grillade et de fromage accueillaient d’abord, mais les patrons suivaient de près. Des têtes de gibier et des fusils ornaient les murs et deux râteliers à foin métalliques contenaient divers objets pas toujours en rapport avec le milieu de la restauration. Thierry et Chantal Frémont accueillaient la clientèle uniquement le midi et fermaient le soir. Les voyageurs sortant de la gare à l’heure du souper, eux, devaient remonter l’avenue Montmourin sur huit cents mètres pour dîner dans un restaurant plus conventionnel et hors de prix. Le couple se moquait du manque à gagner ; il préférait se réserver ses soirées. L’interdiction préfectorale de vendre de l’alcool en semaine après dix-sept heures les favorisait heureusement dans ce choix inhabituel et risqué. Miral salua les habitués d’un bonjour, d’un sourire ou d’une bise selon qu’ils étaient loin ou pas de la petite table où elle avait choisi de s’asseoir. Elle éteignit son portable, déroula son écharpe et ouvrit son manteau qu’elle conserva le temps de se réchauffer. L’endroit n’était pas cossu mais chaleureux, lambrissé comme un chalet de montagne et recouvert par endroits de tissu d’ameublement rouge sombre, une couleur qui revenait en motifs brodés sur les nappes et les serviettes. De quoi rappeler aux clients qu’on était ici pour le boire et le manger, argumentait sa mère qui dirigeait la cuisine. Le concept était simplissime : un menu unique que le client découvrait en s’installant à sa table, et une ambiance familiale pour que les travailleurs aient l’impression d’avoir eu le temps de rentrer chez eux à leur aise pour déjeuner. Miral anticipa un soupir de plaisir en voyant arriver le plat principal. Elle venait de descendre un gaspacho d’avocat et de céleri en buvant directement à la verrine. Son père déposa devant son ventre avide une cocotte de lentilles au jambon de montagne. Elle imagina Dwaine attablé au même moment devant des nouilles au beurre mal cuites et apprécia chaque bouchée avec gratitude. Cécile Cazard à une table voisine torchait son assiette avec de gros morceaux de pain. « — Thierry, dis à Chantal que je l’épouse ! Sa cuisine est à mourir de joie, comme d’habitude. »  « — Ta gueule, sale gouine ! Elle est à moi, je me la garde. » Un homme accompagna le patron de son rire. Miral sursauta en identifiant Melville. Les gens connaissaient sa relation passée avec lui. Il était avec sa compagne du moment. il ne s’était jamais affiché avec Miral, mais on avait su quand même. Ce type qui poussait ses études pour devenir technicien de réseaux informatique lui avait donné beaucoup de plaisir. Y repenser agaça son bouton et elle serra le périnée pour en diminuer les chatouillis […] »

Extrait d’un roman en cours.

Un bref extrait du Voyage égoïste de Colette

 » Aujourd’hui, il pleut si noir, et c’est tellement dimanche que je fais, avant que tu l’aies demandé les trois signes magiques : clore les rideaux, allumer la lampe, disposer sur le divan, parmi les coussins que tu préfères, mon épaule creusée pour ta joue, et mon bras prêt à se refermer sur ta nuque. »

Colette, Le Voyage égoïste

Annie Saumont (1927-2017)

Annie Saumont, Mum a dit, extrait de « Les Croissants du dimanche » – éd. Julliard, 2008 (p.77-79)

avt_annie-saumont_4249« De quoi ils se mêlent, elle a dit, en rogne. Ceux-là du gouvernement. On pourra plus fesser les gamins y a du progrès. On se crève à les élever et ces messieurs font des lois pour RETENIR LE BRAS TROP PROMPT À FRAPPER. Prompt ? Barny, regarde dans le dictionnaire. Des enfants meurent sous les coups. La belle blague. C’est pas mortel la fessée.

Moi je trouve que. Moi j’aime pas. Même si Mum me commande jamais d’enlever le slip. Sa main est dure. Pourtant sa main est douce dans les caresses. Quand Mum a pas de problèmes. Quand elle en a ça tombe. Paraîtrait que je suis un gras ça veut dire quoi, je pèse pas lourd. Elle dit, Oui, voilà ce que tu es, non c’est pas le contraire d’un maigre. Elle dit, Cherche dans le dictionnaire. Elle assure que le dictionnaire ça rattrapera le temps qu’elle a perdu autrefois à traîner dans les parcs publics avec un gars qui lui a fait louper son exam d’entrée en section A. Pour ça que « prompt » elle sait pas. Promotion prompt promulgation — je me balade dans la colonne. Prompt y’a « pt » à la fin. Cool, le « pt » pour finir.

Mum a dit, Au soutien scolaire on m’appelle Mrs. Dawson. Pas Linda comme dans notre bâtiment qu’est une épave. Mrs. Dawson (dit la fille à lunettes, celle qui parle très bien), voyez-vous, ce petit – ( pas si petit, et il changera il tient de son père, Mum bougonne) – voyez-vous, qu’a insisté la fille, il ne devrait pas être encore avec ceux de la classe 3 qui savent à peine lire. Il a de l’intelligence et de la curiosité. Mum a dit, Va expliquer ça, toi, la mère, à l’instit qui décide, ou bien au Board of Directors. Et puis mon Barny tient à rester dans cette classe, cause qu’il mate par la fenêtre la piscine de l’école en face (collège Sainte-Mère-de-Dieu avec seulement des filles), vu qu’il est asthmatique ça l’aide à respirer, qu’il dit. Le jour où il m’a sorti ce discours – Mum a dit – je lui ai foutu une torgnole, j’avais les nerfs embobinés, T’as rien de plus urgent que zyeuter les gonzesses ? À poil ou presque. Hey, qu’il prétend, c’est pas les filles qui l’intéressent, il jure ne regarder que l’eau qui est comme la liberté, il dit que même à voir de l’eau dans un bassin ou une cuvette ça le soulage — Maintenant avec cette loi nouvelle il m’exposera toutes ses histoires de môme sans que je tape pour qu’il arrête quand j’en ai plein les oreilles de ses raisonnements débiles, plein le dos du gamin.
Mum a continué, plus accommodante, Bon, ces gens du gouvernement ont pas vraiment tort, un gosse est pas cap’ de se protéger tout seul. Y a dans le quartier une femme avec enfants qui exagère. Sa mère, elle est trop xagère, qu’il bafouillait mon Barny . C’était à la maternelle. Son copain à mère trop xagère il avait pris une de ces roustes – Le mien j’oserais jamais le frapper de la sorte, juste une fessée par-ci par-là. Le cul c’est souple ça casse pas. »

Le corbeau

***« […]Les gens arrivaient à Villebasse plutôt à la nuit quand ils emménageaient du côté des Marettes mais quelques-uns, pas beaucoup, débarquaient aux aurores pour rejoindre les rupins du quartier nord.
***L’hiver attirait les sans-grade qui venaient à la cloche de bois, leurs maigres affaires sanglées sur le toit de leurs Scenic d’occase. Les enfants se tripotaient déjà mais suçaient encore leur pouce tandis que leurs vieux s’abonnaient à Netflix et surfaient sur Meetic sitôt le compteur réarmé.
***Aux Marettes, on croyait que le nord de la ville vivait de fonds de pension et d’impôts légalement impayés. Les habitants du nord, eux, affirmaient que les cassos des Marettes se terminaient à la bière tiède entre un loto et un vide-grenier.
***Villebasse ne triait pas et serrait ses habitants sous ses pattes de louve. Samuel Os-de-Seiche avait pensé à partir. Les Courtois aussi. Les Garcia au moins trois fois. Coline en faisait des cauchemars. Mais la lune bleue était une sentinelle affûtée et le bois de Douceborde la limite devant laquelle les pâles fugitifs rebroussaient chemin.


***Un jour de janvier, Castagnon sortit livrer un couple de retraités à quelques kilomètres. Il écoutait Rage Against the Machine vitres entrouvertes pour libérer l’habitacle de la fumée de sa clope. En détaillant une scène sur sa gauche, il ralentit pour mieux comprendre ce qu’il regardait : un corbeau au sol s’approchait en sautillant d’une statue de la Vierge, la tête inclinée comme s’il entendait qu’elle lui demandait quelque chose. À quelques pas, des aigrettes blanches folâtraient entre deux rangs de vignes fanées. L’épicier ramena son regard sur la route et tourna le bouton de l’autoradio. L’oiseau devant la Vierge était un message qui lui était adressé. Peut-être même un avertissement. Il roula à petite allure et aperçut le corbillard garé devant le cimetière. Il sut que c’était Mutter et chercha Coline dans le groupe endeuillé qui s’éparpillait déjà. […] »

Monsieur Mistoufle

Extrait d’un roman jeunesse inédit :

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Toni Demuro

La maison de monsieur Mistoufle est cachée dans le tronc d’un arbre creux. Avec la neige, elle est complètement invisible, mais Sirius de son bec frappe au bon endroit pour prévenir Mistoufle que des personnes viennent lui rendre une petite visite.

« Partez ! crie le lutin. Fichez-moi la paix ! Ou sinon, je vous transforme en champignons pourris. »
L’oiseau et le castor reculent d’un pas. Jeanne refuse de bouger. Elle est furieuse d’entendre ce mal poli de lutin les menacer.
« Monsieur Mistoufle, rendez-moi ma pierre. Je vais terminer le barrage. Les barrages font du bien aux rivières, comme vous le savez. Ça fait pousser les plantes aquatiques, et ça donne encore plus de plancton aux poissons. Et les poissons adorent manger du plancton.  Et moi j’aime quand les rivières sont de belles rivières ! »
 
« Je m’en fiche, allez-vous en ! » répond Monsieur Mistoufle.
Sirius, qui n’avait rien dit jusqu’à présent, sent lui aussi la moutarde lui monter au bec : 
« Tu vas nous ouvrir, peste de lutin, ou je frappe ton arbre jusqu’à ce que tes oreilles en tombent. »
Monsieur Mistoufle tient beaucoup à ses oreilles pointues et poilues. Mais s’il a un véritable caractère de cochon pour un lutin, il a aussi un grand amour de la tranquillité. Il comprend que ces trois enquiquineurs ne partiront pas de sitôt. Alors il fait ce que ferait n’importe quel lutin raisonnable : il ouvre la porte de son abri et sort en prenant soin de boutonner le haut de son manteau pour mieux se protéger du froid.
Mais Jeanne a eu le temps de voir l’agate que Monsieur Mistoufle porte en pendentif : c’est exactement le même bijou qu’elle voulait réaliser pour maman. Comment l’a-t-il su ? Comment a-t-il pu deviner ce qu’elle mijotait depuis des jours dans le fond de son cœur ? Jeanne est perplexe, et très déçue. Elle croyait que son bijou était une trouvaille inégalée ! Un bijou unique au monde !
Monsieur Mistoufle se pavane et se dandine, puis il énonce d’une voix orgueilleuse : « Elle me va très bien, cette agate. Depuis que je la porte à mon cou, je suis devenu le plus beau lutin de tout le pays. »
Jeanne recouvre son calme. Elle sait que les lutins sont vaniteux, qu’ils se croient très intelligents. Elle sait aussi qu’ils sont joueurs et qu’ils aiment faire des paris. Or, quand quelqu’un est vaniteux, qu’il se croit très intelligent, et qu’en plus il est joueur, c’est forcément une victime de choix.
« Monsieur Mistoufle, dit Jeanne d’une voix onctueuse comme de la crème anglaise, je vous propose de jouer avec moi. Vous êtes d’accord ? Je vous préviens, je suis très forte à tous les jeux.»
Les yeux du lutin brillent de plaisir et de curiosité. Il sautille sur place.
« Oh oui, oh oui ! À quoi on joue ?  Mais je vous préviens à mon tour que je ne perds jamais. Surtout face à une petite fille qui se croit très forte. Tout le monde sait que je suis le plus beau lutin du pays et aussi le plus intelligent !»
Jeanne lui explique les règles du jeu.
« Alors voilà. On va jouer au jeu de l’énigme. Je vous pose une question. Si vous ne trouvez pas la réponse, vous avez perdu et vous me rendez ma pierre.
Taratata ! Je vais gagner et garder le bijou, car je suis très intelligent. »
Sirius et Emilio sont un peu inquiets, mais ils sont obligés de faire confiance à Jeanne. Ils n’y avaient pas pensé, au coup de l’énigme.
« Allez, vas-y », s’écrie monsieur Mistoufle, très impatient de jouer. « Pose-moi ta question. »
Jeanne respire profondément, comme pendant la relaxation du vendredi matin à l’école. Et d’un coup elle pose sa question :
« Monsieur Mistoufle, quelle étoile est la plus proche de la Terre ? »
Le lutin éclate de rire et exécute une petite danse de la joie tellement il est content. Il le savait qu’il était le plus futé des lutins du pays. Et cette petite qui pensait le rouler ! D’une voix triomphante, avec lenteur, en pesant chaque mot, il répond :
« Ta question est trop facile. C’est l’étoile du Berger, bien sûr. C’est la première qui s’allume dans le ciel. On la voit quand il commence à faire nuit. »
Sirius et Emilio poussent un soupir de déception. Ils n’auraient pas dû laisser Jeanne jouer avec Monsieur Mistoufle ! A présent, tout est terminé. La glace ne sera pas taillée. La rivière ne coulera pas comme une belle rivière. Bien sûr que cette énigme était trop facile pour un lutin intelligent comme lui.
Même si Jeanne a perdu, elle ne semble pas du tout désappointée. Elle déroule son écharpe calmement, et la remet autour de son cou pour rester bien au chaud. Elle n’est pas du tout impressionnée par la réponse du lutin. Et c’est avec assurance qu’elle dit :
« Monsieur Mistoufle, vous vous êtes trompé. Non, ce n’est pas l’étoile du Berger. L’étoile du Berger, c’est la planète Vénus. En fait, ce n’est pas une vraie étoile. »
Monsieur Mistoufle ouvre la bouche de stupéfaction, puis il la referme aussitôt avec un petit claquement des dents. Il est vexé ! Il est même très vexé. Il retire son bonnet, le jette par terre et le piétine de rage. Jeanne sort sa tablette de son sac, l’allume et montre à tout le monde dans le moteur de recherche l’explication écrite sous les mots « étoile du Berger ».
Le lutin se défend :
« J’ai droit à une autre chance ! Je croyais vraiment que c’était une étoile, moi, puisqu’on dit “ étoile du Berger”. Donc, ma réponse ne compte pas ! »
Jeanne lui accorde sa chance avec bonne humeur.
« O.K., donnez-moi une autre réponse, mais c’est la dernière. Si vous vous trompez encore, vous avez perdu et vous me rendez ma pierre.
— Oui, oui. Je suis d’accord. J’ai bien compris qu’il y avait un piège dans ton énigme. Alors, voici la bonne réponse : l’étoile la plus proche de la Terre, c’est… le soleil ! Voilà, j’ai gagné, je garde mon pendentif et vous partez immédiatement. Je ne veux plus jamais vous voir » […]

Tardigrade de Pierre Barrault

Pierre Barrault — Tardigradeéd. L’arbre vengeur ; avril 2016 (127 pages)

9791091504454_0Pierre Barrault est libraire à Paris. Certes, cette allitération est diablement réductrice et j’en conviens. Mais appeler le tardigrade « ourson d’eau », c’est à mon avis autrement plus maladroit, car il s’agit en ce qui concerne celui-ci d’une contrevérité (cf. la définition du dictionnaire). Pourquoi ? Simplement parce que le tardigrade de Pierre Barrault est en réalité un magnifique McGuffin, fruit des amours de son père pour le cinéma. Est-il pour autant hitchkockien ? Non plus. Ou plutôt, si : le tardigrade est inquiétant par certains aspects et peut selon la sensibilité du lecteur déclencher des crises d’angoisse. Et l’un des meilleurs remèdes à l’angoisse, c’est évidement l’humour, que Pierre Barrault maîtrise avec un talent sans pareil.

Je disais donc que le tardigrade est un élément moteur, un prétexte à s’immerger dans l’esprit biscornu d’un personnage principal, présenté à la première personne du singulier — donc en caméra subjective, à travers des instantanés au ton faussement didactique.

Dans ces courts chapitres dont l’enchaînement constitue une sorte de journal intime, Pierre Barrault relate le quotidien d’un personnage qui doit se colleter avec tout ce qui peut entrer en interaction avec ses sens. Le pauvre est affligé d’une lorgnette qui déforme à peu près tout ce qui pour nous est d’une évidence pléonastique, et c’est ainsi que l’humour de l’auteur va se déployer avec une intelligence qui défie notre sens commun.

Les amoureux de Topor (qui ont lu notamment « Portrait en pied de Suzanne), de Mr Bean, des Monty Python mais avant tout de la langue française vont adorer ce texte d’une drôlerie à la fois poétique et féroce.

Pierre Barrault a un carquois bien rempli et décoche à feu nourri l’hyperbole, l’hypothèse, l’aphorisme, la tautologie, le non-sens, le paradoxe, les superlatifs, le sens des contraires et ses oxymores pour faire mouche à chaque phrase.

Le corps, les objets et les lieux d’habitation sont des accessoires amovibles comme des jouets d’enfant qui donnent vie à des Golem qui eux-mêmes vont accoucher de nouveaux paradigmes et de paradoxes.

« J’ai tué tous mes ennemis, ensuite j’ai récupéré la matière dont ils étaient constitués, puis j’en ai fait des portes pour ma maison. Je sais qu’ils m’observent à travers les trous de leurs serrures. Mais ils auront beau chercher du matin au soir, ils ne relèveront rien de passionnant dans ma journée. Ma vie, je m’efforce de la rendre aussi terne que possible. Car je n’en ai pas encore fini avec eux. Loin de là. Je les ai tués une fois, c’est un début, à présent je tiens à les faire mourir d’ennui. »

Le narrateur emprunte ensuite au tardigrade ses capacités de résistance étonnantes, survit plusieurs fois à la mort, subit des métamorphoses kafkaïennes et porte sur la société et ses semblables et en toute circonstance un regard déformé par un monocle étrange, ramassé sans nul doute dans une des malles du grenier de Lewis Caroll.

« Si j’osais, je tuerais celui qui vit chez moi. C’est un gros monsieur qui dévore mes provisions, grossit encore et occupera bientôt tout l’espace de mon intérieur déjà très exigu, qui tantôt bavarde et tantôt n’y tient pas, me chasse du salon, qui dort dans mon lit puis au matin le couvre d’ordures, qui ronfle, qui tire à lui les draps, qui vend à bas prix mes hauts-reliefs, qui corne mes livres et piétine mes récoltes, qui déplace mes cachettes, qui mange les miettes de pain que j’ai semées, qui perd constamment mes clefs, qui souille, qui ment, qui triche, qui sale mon sucre et sucre mon sel ; pour rire, dit-il. Ah, si j’osais ! Seulement il ne faut pas. Car le visage de ce gros monsieur est pourvu d’une moustache et les moustaches sont si rares de nos jours que nous devons, au contraire, tout faire afin de les préserver : on l’exige. »

Est-ce encore son goût pour le cinéma qui a inspiré à Pierre Barrault la notule suivante qui illustre le célèbre aphorisme de Chris Marker, je cite : « l’humour est la politesse du désespoir » ? Avec Pierre Barrault, on a envie d’ajouter en le lisant : « et la poésie aussi ».

« Ma compagne et moi, nous chantons sous la douche. C’est ainsi depuis qu’ils nous ont coupé l’eau. Sans doute pensez-vous que nous sommes heureux comme ça. Au contraire. Laissez-moi vous dire que cette situation ne nous réjouit pas du tout. Nous chantons, mais détrompez-vous ; nous chantons des chansons tristes, d’une tristesse à pleurer, car il faut bien se rincer tout de même. »

Comment, en lisant cela, ne pas se rappeler que les SDF ne sont pas les seuls à mourir d’hypothermie : c’est également le cas de locataires que l’on prive de chauffage pour défaut de paiement. Car Pierre Barrault ne se contente pas de nous raconter une sorte de fable drôle, pragmatique, absurde et cruelle ; il sait également montrer sans dénoncer les défauts ordinaires, y compris des âmes caritatives dont on soupçonne parfois qu’elles servent autrui davantage pour se donner un but que pour dispenser du bien-être autour d’elles.

« Vous me demandez à quoi j’occupe ma vie. Je distribue des yeux à ceux qui n’en ont pas, des bouches, des poumons et des cœurs à ceux qui n’en ont pas. Je leur donne des jambes, des mains, des pieds s’ils en sont dépourvus. Ces organes, j’essaie de les distribuer équitablement, puis je les dispose de façon aléatoire. Car il s’agit d’aller à l’essentiel. Le nez se pose où il se pose, l’oreille se greffe où elle trouve une bonne place ; sur l’épaule, la plupart du temps, aussi étrange que cela puisse paraître. Il arrive que l’on se plaigne de mes services. Un bras qui s’agite au sommet du crâne et l’autre au milieu du dos, c’est un peu ridicule et ce n’est pas très pratique. J’entends bien. Ce sont des détails qui, je ne le nie pas, ont leur importance et dont je m’embarrasserais volontiers si j’en avais le temps. Mais il y a tant à faire encore, tant de besogne à abattre que je préfère laisser à d’autres le soin de peaufiner tout cela. »

Comment ne pas y voir également un clin d’œil à la médecine moderne ?

Toutes les formes d’humour ou presque sont utilisées dans le Tardigrade de Pierre Barrault, du comique de répétition à l’humour noir, et servent des thèmes dont on continue, au 21ème siècle, à rire effrontément : les expressions populaires, le complexe d’œdipe, la détestation de l’autre, l’angoisse de la mort, la peur de devenir fou, la pauvreté, les interactions sociales, l’empathie ou son absence, le bon sens, la psychologie du couple, la topographie des lieux d’habitation et de circulation, la dysmorphophobie, la morale et ses manières, la paranoïa, l’identité, etc.

La littérature nous a donné L’arrache-coeur et L’écume des jours par la plume de Boris Vian, elle nous donne aujourd’hui le Tardigrade et j’espère que Pierre Barrault continuera longtemps à la servir.

L’avis des autres :

Bruno Fern

Laurent Gourlay

Philippe Annocque

Morminal

Romanthé

Palimpseste, pas la sieste non plus

arton973
Rosée de Garouste

Démarrer son texte, tranquille Émile, parce que ça coule comme à Niagara.
Circa 80.000 signes (si, si. Quand tu écris, le signe est bel et bien une unité de temps, donc circa), tu te rases la tête au coupe-ongles parce que tu t’aperçois que ton temps de narration, le passé simple, ne convient pas du tout avec le fond de ton récit. Au temps pour toi, tu réécris tout au présent.

Circa 150.000 signes, putain de merde ! c’est quoi ce temps de narration d’analphabète ? Fallait garder le passé simple, connasse !
Au second temps pour toi, tu réécris tout au passé simple.

Circa 220.000 signes, je voudrais pas cafter, ma caille, mais ça pue la naphtaline et la vieille qui s’néglige.
Couille de mort ! mais pourquoi ? Pourquoi, hein, pourquoi tu t’es fait ièche pour rien ? C’est le présent que tu dois utiliser. Présent is beautiful. Présent, c’est l’avenir. Moi, présent, je jure devant Dieu, je jure devant Dieu que je ne me laisserai pas abattre ! J’aurai le dernier mot et lorsque ce cauchemar sera terminé, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus le passé simple. Non ! Ni moi-même, ni les miens ! Dussé-je mentir, voler, tricher ou tuer, je jure devant Dieu que je ne connaitrai jamais plus le passé simple.
OK. Scarlett, ta gueule. Bref.
Au troisième temps pour toi, tu réécris tout au… Non, je dis pas à quel temps. Fuck off. Punk is dad.

Circa 300.000 signes, tu fais une descente dans ta bibliothèque et tu fais un feu de joie avec tous les bouquins dont le temps de narration est au passé simple.