Robert Penn Warren — Tous les hommes du roi

mes conseils de lecture

On allait descendre la Promenade — un alignement de maisons face à la baie — d’où venaient mes amis. Anne, qui était devenue vieille fille ou s’en approchait foutrement. Adam, un chirurgien célèbre toujours sympa avec moi mais qui ne venait plus pêcher. Et dans la dernière maison, le juge Irwin, un ami de ma famille qui m’emmenait chasser avec lui et m’avait appris à tirer, à monter à cheval, et me lisait de vieux livres d’histoire dans son bureau. Après le départ d’Ellis Burden, il fut plus un père pour moi que tous ces types qui s’étaient mariés avec ma mère et avaient emménagé avec nous. Le juge était un homme, lui.J’indiquai donc à Sugar Boy comment traverser la bourgade pour rejoindre la Promenade où vivaient, où avaient vécu, mes amis. La ville était sombre, sans autre éclairage que des ampoules accrochées aux poteaux électriques. On atteignit bientôt la Promenade et ses belles demeures qui étalaient leur blancheur osseuse dans un écrin de magnolias et de chênes.
En traversant de nuit la petite ville où tu as vécu, tu t’attends à croiser l’enfant que tu étais, en culottes courtes, debout à un coin de rue sous les lampes suspendues contre lesquelles les insectes s’assomment avant de s’écraser sur le trottoir. Tu as envie de le voir, ce garçon sous le réverbère qui ne devrait pas être dehors à une heure pareille, et de lui conseiller de rentrer vite fait se coucher avant d’avoir des problèmes. Mais peut-être es-tu chez toi, au lit, plongé dans un sommeil sans rêve, et peut-être que tout ce qui semblait si réel n’est jamais arrivé. Mais alors, qui est assis à l’arrière de cette Cadillac noire qui file comme un fantôme ? C’est Jack Burden, enfin ! Tu ne te rappelles pas le petit Jack Burden ? L’après-midi, il sort souvent dans la baie pour pêcher, et quand il rentrait pour dîner, il embrassait sa splendide maman avant de monter se coucher, récitait ses prières et allait au lit à neuf heures et demie. Ah, mais tu parles du fils du vieil Ellis Burden ? Exactement, et de cette femme qu’il avait épousée au Texas — ou était-ce en Arkansas ? —, cette femme au visage fin et aux grands yeux qui habite aujourd’hui dans la maison des Burden avec son nouveau mari. À propos, qu’est-ce qu’il est devenu, Ellis Burden ? Bon sang, j’en sais rien. Personne n’a plus jamais entendu parler de lui par ici. Il était un peu maboul. En tout cas, il fallait l’être pour se barrer en abandonnant cette beauté de l’Arkansas. Peut-être qu’il ne pouvait pas lui donner ce qu’elle voulait. Quand même, il lui a donné un fils, ce Jack Burden, ouais !
C’est la nuit. Tu parcours les rues, et tu entends ces voix.
On était arrivés au bout de la Promenade et j’aperçus la belle demeure à la blancheur osseuse sous les frondaisons des chênes noirs.
« C’est ici.
— Gare-toi là », ordonna le Boss. Il se tourna vers moi : « Il y a de la lumière. Cet emmerdeur n’est pas encore couché. Tu vas frapper à sa porte et lui dire que je veux le voir.
— Et s’il ne veut pas ouvrir ?
— Il voudra. Et s’il refuse, fais en sorte qu’il change d’avis. Bordel, pourquoi tu crois que je te paie ? »
Je sortis de la voiture, passai la barrière et m’avançai dans l’allée de coquillages sous le couvert des arbres sombres. J’entendis que le Boss me suivait. L’un derrière l’autre, on suivit l’allée et monta les marches par la galerie ouverte.
Le Boss se mit sur le côté lorsque j’ouvris la moustiquaire et frappai à la porte. Sans réponse, je frappai à nouveau. Puis, par la fenêtre, j’aperçus qu’une porte s’ouvrait dans le hall — celle donnant sur la bibliothèque, je le savais — et une lumière s’alluma. Il approchait de l’entrée. Je le voyais par la vitre pendant qu’il tournait le verrou.
« Oui ? Demanda-t-il.
— Bonsoir, monsieur le Juge. »
Les yeux plissés vers l’obscurité du dehors, il essayait de distinguer mon visage.
« C’est moi. Jack Burden.
— Jack ! Pas possible ! Entre ! »
Il me tendit la main. Il avait même l’air heureux de me voir.
Je la lui serrai et entrai. Sur les murs, dans les cadres dorés qui s’écaillaient, les miroirs renvoyaient une une clarté diffuse et les flammes des lampes-tempêtes dansaient sur les guéridons de marbre.
« Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Jack ? Demanda-t-il en me fixant de ses yeux jaunes qui, contrairement à son corps, n’avaient pas changé.
— Eh bien, ai-je commencé sans la moindre idée de ce que j’allais dire ensuite, je passais voir si vous n’étiez pas encore couché, et si je pouvais vous parler…
— Bien sûr, Jack, entre donc. Tu n’as pas de problèmes, au moins, fiston ? Attends, laisse-moi refermer et… »
Il se retourna vers la porte, et s’il n’avait pas eu le palpitant bien accroché malgré ses soixante-dix ans, il serait tombé raide mort. Car dans l’encadrement, il y avait le Boss. Il n’avait pas fait un bruit.
Quoi qu’il en soit, le juge ne tomba pas raide mort. Et son visage demeura impassible. Pourtant, je le sentis se raidir. Imagine que tu te retournes pour fermer la porte de chez toi et qu’il y ait quelqu’un debout dans le noir, toi aussi tu sursauterais.
« Non », commença le Boss en souriant. Il ôta son chapeau et franchit le seuil comme si on l’y avait invité, ce qui n’était pas le cas.
« Non, Jack n’a pas de problème. Autant que je sache. Et moi non plus. »
C’était moi que le juge regardait à présent.
« Je te demande pardon, me dit-il de cette voix qu’il savait rendre glaciale et grinçante comme une vieille aiguille de phono qui raye un disque usé. J’avais oublié qu’on pourvoyait à tous tes besoins.
— Oh, Jack se débrouille, dit le Boss.
— Quant à vous, monsieur… », et le juge se tourna vers le Boss puis le regarda du haut de ses yeux jaunes — car il faisait une demi-tête de plus — et je voyais ses mâchoires crispées tressaillir sous les sillons de sa peau rougie et ridée.
« Vous avez quelque chose à me dire?
— Pour être honnête, je n’en suis pas sûr, pas encore.
— Dans ce cas…
— Mais ça pourrait venir, l’interrompit le Boss. On ne sait jamais, si on arrive à se détendre.
— Dans ce cas, reprit le juge avec sa voix rayée de vieille aiguille sur un disque usé, permettez-moi de vous dire que j’étais sur le point d’aller me coucher.
— Oh, il est encore tôt », dit le Boss, prenant son temps pour l’examiner de la tête aux pieds.
Outre un pantalon et une veste de smoking en velours démodée, le juge portait une chemise empesée, mais il avait ôté son col blanc et sa cravate. Le bouton doré de sa chemise étincelait juste au-dessous de sa vieille pomme d’Adam proéminente.
« — Encore tôt, ouais, poursuivit le Boss après qu’il l’eût bien détaillé. Et vous dormirez bien mieux si vous vous donnez une chance de digérer votre agréable dîner. »
Il traversa alors le hall vers la porte de la pièce éclairée, la bibliothèque.
Le juge Irwin regarda le dos du Boss s’éloigner dans son costume froissé, des auréoles de sueur sous les aisselles. Ses yeux jaunes semblaient à deux doigts de lui sortir de la tête et son visage avait pris la couleur d’un foie de veau sur l’étal du boucher. Puis il se décida à le rejoindre. Je les suivis.
Quand j’entrai, le Boss s’était déjà installé dans un vieux fauteuil au cuir un peu râpé. Je m’adossai au mur, sous la bibliothèque chargée jusqu’au plafond d’ouvrages reliés pleine peau, de droit pour la plupart, perdus dans la pénombre, et donnant à la pièce cette odeur de moisi qu’ont les vieux fromages. Rien n’avait changé. Cette odeur me renvoyait aux longs après-midi passés à lire ou à écouter le juge me faire la lecture, pendant qu’une bûche craquait dans l’âtre et que la grosse horloge, dans son coin, effeuillait lentement les pétales du temps. C’était la même pièce, avec les mêmes gravures de Piranèse aux cadres ouvragés, le Tibre, le Colisée, quelque temple en ruine. Et les mêmes cravaches sur la cheminée et le bureau, ainsi que les trophées argentés remportés par ses chiens de race lors de concours de dressage et par lui-même dans des concours de tir. La clarté de la lampe de lecture, sur le bureau, n’atteignait pas le râtelier à fusils, dans l’ombre, au-dessus de la porte, mais j’en connaissais chaque arme, me rappelais chacun de leur toucher. Le juge ne s’assit pas. Planté au milieu de la pièce, il regardait le Boss enfoncé dans son fauteuil, les pieds sur le tapis rouge. Il ne dit pas un mot. Il se passait quelque chose dans sa tête. S’il y avait eu un hublot sur le côté de ce crâne allongé, là où ce qui restait de la crinière rousse et épaisse était désormais clairsemé et blanchi, tu aurais pu regarder en lui pour voir tourner et briller les rouages et engrenages, dentelures et cliquets, comme une belle mécanique parfaitement huilée. Mais peut-être que quelqu’un avait poussé le mauvais levier. Peut-être que cette mécanique allait continuer à tourner dans le vide jusqu’à ce qu’une courroie casse ou qu’un ressort saute. Peut-être qu’il n’allait rien se passer. Mais le Boss parla, en faisant un geste du menton vers le bureau pour désigner un plateau en argent chargé d’une bouteille, d’une carafe d’eau, d’un bol à glaçons et d’un verre :
« Monsieur le Juge, vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que Jack me serve un coup à boire ? Vous savez, l’hospitalité des gens du Sud. »
Le juge Irwin ne répliqua pas. Ils se tourna vers moi et dit :
« J’ignorais que tes fonctions comportaient aussi celle de valet, mais peut-être que je me trompe ? »
J’aurais pu le gifler. J’aurais pu gifler la putain d’élégance, le nez busqué, l’ossature solide, le front haut et la rousseur cachée de ce vieux visage dont les yeux, loin de s’éteindre, étaient durs et brillants, glacés et arrogants. Le Boss ricana et j’aurais aussi pu lui gifler sa foutue grande gueule.
J’aurais également pu les planter là, tous les deux, dans cette pièce qui sentait le fromage, en tête à tête, et partir sans me retourner.
Mais je ne fis rien, et c’était sans doute mieux ainsi car rien ne sert de fuir ce qu’on redoute le plus.
« Oh, et puis merde ! » fit le Boss.

(extrait des pages 61 à 66 de Tous les hommes du roi, de Robert Penn Warren, aux éditions de Monsieur Toussaint-Louverture (2017)

Un froid sec #23

roman, Un froid sec

Depuis la mort de sa femme, dans le courant de la foire d’automne, à peu près deux années en arrière, Samuel Jalabert disparaît de loin en loin. Vers la mi-janvier, quelqu’un a rapporté l’avoir vu débiter de la glace dans la rivière mais c’est tout à fait improbable : le vieil homme est chétif et son Frigidaire flambant neuf. Rose, qui vit chez lui depuis quelques semaines, est la seule à croire à ce témoignage, car elle l’a vu reprendre des forces depuis son arrivée. Il n’irait pas jusqu’à battre un ours à la régulière, mais il est assez tordu pour se mettre en péril et y prendre du plaisir. Elle y croit aussi parce qu’elle sent que son propre esprit se tord depuis la mort de Greg. C’est indéfinissable, comme un pas de côté qui vous fait quitter la marche du monde ; une gémellité bancale qui les rapproche comme un étai.
Rose soulève le couvercle de la cocotte en fonte posée sur le feu, respire les vapeurs qui s’en dégagent. La viande est de premier choix parce que le vieux mérite toute son attention ; elle a lancé la cuisson de très bonne heure ce matin pour rêvasser à son aise entre les ajouts d’agréments.
Jamais Rose n’aurait cru que quelqu’un lui tendrait la main après la mort de Greg. Pourtant, Samuel Jalabert était venu la chercher après l’enterrement. Il lui avait dit j’ai besoin d’une femme chez moi pour les tâches du quotidien et elle avait mis ses maigres affaires dans un sac poubelle. Il puait et ne se rasait pas alors elle lui avait demandé deux cents euros par semaine à lui remettre tous les lundis en liquide. Trois jours après il sautait dans la baignoire sans son aide et il sifflotait en raclant son visage avec un coupe-chou. Elle avait pu observer sa colonne vertébrale saillante comme un os de seiche, la sentir sous le gant savonneux.
[…] Il est distrayant de prendre soin d’un autre que soi quand on n’a pas le courage de s’en sortir. Jusqu’au jour où il nous apparaît que si l’on maîtrise ces actes et cette attention pour autrui, alors il est naturel de les tourner vers soi. Ce jour arrive plus ou moins vite selon les êtres, et leur niveau d’intelligence n’a rien à y voir. Rose, par exemple, est encore dans la sidération d’avoir enterré son beau-père et se trouve dans un certain dénuement. Il ne lui manque pas grand-chose pour se choisir une vie qui pourrait être agréable ; un peu d’estime et de tendresse, pour commencer.
Mais Rose décapsule une bière avec son briquet et la boit à grands traits, comme une limonade. Elle apaise la chaleur qui monte de la cocotte et c’est agréable, vraiment très agréable, ce qui donne à Rose l’idée de tirer sur le col de son pull et de souffler sur ses seins dont les pointes se dressent. Amusée, elle laisse passer un temps avant de souffler encore. Elle gonfle la poitrine en reculant ses épaules, fait glisser son pull tout doucement sur ses tétons avant de l’ôter tout à fait. La voici torse nu au milieu de la cuisine, face à la crédence bien rangée, à la pendulette qui égrène le temps comme un batteur au geste machinal et à l’évier frotté au citron reluisant de propreté. Jalabert craint le désordre plus que l’Enfer.

Vivons livres — catalogue École des Loisirs

Actualités, jeunesse

Vous pourrez lire ma participation à la page 88, sous mon nom d’auteur jeunesse — Anne Pym.
Soit en vous le procurant chez votre libraire, soit en le téléchargeant sur le site de l’École des Loisirs.

Dans la période de grandes difficultés sanitaires et d’incertitudes économiques totalement inédite que nous traversons, répondre aux besoins profonds de culture et de lecture est essentiel. Face aux mutations et aux incertitudes de notre société, notre conviction d’éditeur indépendant, mais aussi de libraire, est que notre rôle est d’aider chacun à mieux comprendre, par la lecture, les enjeux actuels, de contribuer à développer l’esprit critique, mais aussi de montrer le beau car le monde du langage reste le meilleur rempart contre les peurs et la violence.Nous avons la chance d’avoir en France un réseau de librairies qualifiées particulièrement dense que la loi sur le prix unique du livre a contribué à préserver, mais que les mesures de confinement ont fragilisé. C’est pourtant grâce à celles-ci et aux indispensables passeurs de livres qui les animent que notre engagement dans le combat pour la solidarité sociale, éducative et culturelle peut, chaque jour, se concrétiser. Mettre à la disposition du plus grand nombre de lecteurs les œuvres des meilleurs auteurs, miser sur la qualité et la durée guide donc plus que jamais les choix de notre maison.Voici quelques années, l’école des loisirs diffusait gratuitement à plus de 350 000 exemplaires un manifeste dédié aux enfants, Lire est le propre de l’homme. Ce livre, toujours disponible, réunissait les témoignages et réflexions de cinquante auteurs de livres pour la jeunesse qui faisaient l’éloge de la lecture et de l’éducation à l’esprit critique – de l’enfant lecteur au libre électeur.Notre maison d’édition a toujours soutenu à la fois la création et les libraires, nos partenaires historiques. C’est donc dans cet esprit et avec la même démarche exigeante que nous vous offrons aujourd’hui le recueil Vivons livres !Près de soixante auteurs – ce sont eux qui en parlent le mieux – y partagent leur amour de la librairie, « cave aux trésors », « espace de liberté », « sloop, brick ou goélette », « île où les paysages varient sans cesse », et disent en mots ou en images l’importance des échanges avec leurs libraires, ces « arpenteurs », « chasseurs de mots » et « magiciens » qui sont notre « famille » et qu’heureusement aucun algorithme ne saura jamais remplacer.

Louis Delas

Gisèle Halimi, 27 juillet 1927 — 20 juillet 2020

Actualités, extraits

9 décembre 1976. Édouard ne put finir sa toilette. Il s’affaissa au pied de son lit en appelant : « Fritna, Fritna ! »Fritna : Fortunée, ma mère. Comme tous les jours, elle le surveillait du coin de l’œil pendant qu’il s’affairait dans le coin lavabo, séparé du reste de la chambre par un vieux rideau. Elle se précipita, mais ne put le relever.Ce soir-là, je pris une très vieille photo d’Édouard. Je la retournai et écrivis au dos : « 9 décembre 1976. Édouard, mon père, a commencé sa descente vers la mort. » Je retournai de nouveau la photo et me mis à la contempler avec une minutie professionnelle.Avocate, j’avais coutume de regarder ainsi les albums de reconstitution de certains dossiers criminels. Je me plaçai sous la lumière crue de ma lampe de bureau et fis osciller la photo de manière à atténuer les rayures du vieux papier qui, c’est ainsi, en tombant sous les moustaches d’Édouard Fairbanks Junior, en déviaient le dessin. Le tangage-roulis que j’imposais à la photo me brouillait le cœur, entre mal de mer et difficultés à trouver mon oxygène. Et, comme pour empêcher ces retrouvailles dont l’urgence me prenait à la gorge, l’insolence des vingt-cinq ans de ce personnage, son sourire de conquérant perdaient leur netteté joyeuse. J’essuyai mes lunettes.Le jour où je les avais portées pour la première fois, en jouant les dames des magazines, menton levé, sourire engageant, lèvre en cul de poule, l’air stupide, Édouard avait murmuré :« Meziana, belle, tu es belle toujours, meziana… — Mais je vieillis, papa… les lunettes…— Mais non, toi, jamais, non !… »Je me taisais, je prenais des poses avantageuses devant le miroir. Vieillir, c’était avancer vers l’échéance, vers ce jour où il partirait, où il aurait fait son temps, terminé sa vieillesse puisque j’entamais la mienne. »
Giselle Halimi, Le Lait de l’oranger, éd. Gallimard, 1988


Madame, je vous remercie et vous fais mes adieux.

Et Graciano et McCarthy

carnets, extraits

Quand je supprime les conjonctions de coordination afin de contenir au mieux leur population dans mes textes, il m’arrive de me rappeler cependant que leur taux de natalité n’affecte pas certains romans de Cormac McCarthy et de Marc Graciano.
Ensuite, comme d’habitude, l’objectivité m’oblige à reconnaître qu’ils sont les exceptions qui confirment la règle et je reprends la traque.

« La petite était sortie de l’infans. Elle avait les membres allongés et amincis par la croissance et elle était autonome dans ses déplacements et elle était capable d’un début de raisonnement et elle était capable de jugement et elle était aussi capable d’affirmer ses goûts naissants mais elle avait gardé cependant de la gaucherie et de la maladresse dans ses mouvements. »
Marc Graciano, Liberté dans la montagne, éd. Corti

« Il traversa le champ avec le petit sur les épaules, comptant et s’arrêtant tous les cinquante pas. Arrivé aux pins il s’agenouilla et le déposa dans l’humus piquant et déplia sur lui les couvertures et s’assit sans le quitter des yeux. On eut dit une créature au sortir d’un camp de la mort. Affamé, épuisé, malade de peur. Il se pencha et lui donna un baiser et se leva et alla à la lisière du bois et inspecta les alentours pour s’assurer qu’ils étaient en sécurité. »
Cormac McCarthy, La Route, éd. de l’Olivier, traduit par François Hirsch

crédit photo Sabine Huynh avec son aimable autorisation