L’Impératif numéro cinq

Dans le numéro cinq de L’Impératif, la revue publiée par Jacques Flament Éditions, dix artistes se prêtent au jeu des questions-réponses sur le thème « être artiste et auteur en 2017 ».
Mon amie l’écrivaine Astrid Waliszek est du nombre, et c’est avec plaisir que je lui tiens le crachoir.

Extrait de nos échanges :

Waliszek-AstridA.W : « […] Il n’y avait chez moi que des livres en allemand gothique, au grenier ; la lecture n’existait plus dans la famille, la guerre avait tout détruit. Puis en quelle langue lire ? Chacun dans la famille avait une langue maternelle différente : ma grand-mère parlait le français, ma mère l’allemand, mon père le polonais — il n’y avait pas de langue commune. Ma mère et ma grand-mère parlaient l’alsacien entre elles, ma mère et mon père parlaient allemand entre eux — lui ne parlait pas alsacien et ne l’a jamais vraiment appris. Mes premiers mots ont été en polonais parce que j’ai été élevée par la sœur de mon père entre un et deux ans, qui ne parlait que polonais, mais j’avais déjà les trois autres langues dans l’oreille, je suppose. De cette déchirure primordiale il fallait faire quelque chose, trouver une unité, je pense — quand le français est venu, en maternelle, je me suis senti sauvée. »

AdSAdS : « […] On dirait que pour toi, le français est une cuillère dans le poing d’un prisonnier creusant un tunnel afin d’échapper à sa geôle, et que tu as vécu deux grandes évasions : la première quand tu étais enfant, la seconde quand plus tard tu devins la mère d’un enfant singulier. Ta première destination était la linguistique, soit un lieu d’études ; la seconde fut l’écriture, c’est-à-dire pour toi un lieu de récréation […] »

 

***

Disponible ici : L’Impératif

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La dispute

C’était l’après-midi d’un jour d’avril. Hicham avait découpé la culotte de Coline pour en faire un cerf-volant mais il ne trouvait pas de support sur quoi la tendre dans l’abri de jardin et n’avait même pas de ficelle. Coline était encore nue et le taquinait depuis la chambre. L’air s’insinuait dans l’ouverture de la porte-fenêtre et rafraîchissait la pièce. La chaudière s’enclencha d’ailleurs dans la cuisine. Coline se leva et fit coulisser la baie. Hicham grimaça de dépit et fourra le tissu de la culotte dans sa bouche. Coline aimait les façons crues qu’il avait de lui montrer à quel point il aimait le goût de sa chatte.

Elle se colla à la vitre pour le consoler. L’aréole de ses seins et les poils bouclés de son sexe prirent une drôle de forme et Hicham éclata de rire. La dureté froide du matériau lui fit penser au plafond de verre qui freinait le destin de son compagnon. Lui disait qu’il était artiste et que ça n’avait rien à voir avec ça. Il était claustrophobe et l’Entreprise était un cercueil. Point, à la ligne.

L’époque était hors du temps et le pays au bord du vertige. Le couple avait quitté les réseaux sociaux pour conserver un calme relatif. L’agitation était moindre à C. et il suffisait d’éviter le jour du marché pour ne pas la sentir. Coline et Hicham avaient quitté la ville pour faire des enfants dans ce village de trois mille habitants entouré de vaches et de champs de tournesols, mais quatre ans avaient déjà passé et aucun petit n’était venu empêcher leurs nuits. Ils justifiaient leur départ en dénonçant la pollution de la ville et la cherté des loyers. Ils n’évoquaient jamais la violence qui avait gagné son centre. Elle n’était plus un impensé depuis quelques mois, mais ils refusaient tout simplement d’en discuter.

Hicham piqua des morceaux de poivron sur une fourchette pour en cuire la peau directement sur un des brûleurs du fourneau :

« Hicham, merde ! Tu sais combien de zéros j’ai mis sur le chèque, pour l’avoir ? Si tu l’abîmes, je te tue. » Coline commença par tourner le bouton.

« Et alors, quoi ? Tu la veux, ta slata mechouia, ou bien ? Tu jouis, tu as faim, tu réclames une slata en urgence, eh bien c’est la meilleure méthode. Sors de la cuisine, tu n’as rien à y faire. »

Ils luttèrent un court instant. Hicham s’empara des poignets de Coline et la tira gentiment dehors. Vingt minutes après, ils se régalaient sur le canapé en regardant un peu les informations. Lui avait tout son temps, mais la jeune femme avait un patient en début d’après-midi après un trajet de vingt minutes.

« Au fait, on y va ensemble dimanche matin, ou tu fais la grasse matinée et tu votes après ? »

(à suivre…)

La pluie fait des claquettes

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Il a plu trois jours d’affilée et le même espoir renaît : peut-être que ce matin, le courrier administratif que j’avais soigneusement oublié dans la boîte aux lettres depuis une semaine aura été suffisamment mouillé pour qu’un petit tas détrempé le remplace. Alors, en ajoutant un peu de farine et de la colle blanche, je pourrai fabriquer de menus objets que je finirai par poster, avec beaucoup de retard, en réponse aux lettres de rappel dont les menaces ne manqueront certainement pas d’aller crescendo.

La Tranche supérieure

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J’AI COUTUME DE DIRE QUE je ne suis pas visuelle, parce que je suis de ces personnes qui privilégient leurs autres sens pour observer et apprendre le Monde. C’est d’ailleurs avantageux pour appréhender ce qui est immédiatement invisible dans le microcosme et dans le macrocosme, par exemple, car l’absence du besoin de repères visuels m’évite de renoncer à leur découverte ou à nier ce que je n’y vois pas.
Cela étant posé, quand je dis que je ne suis pas visuelle, j’affirme également  autre chose : j’affirme refuser les images mentales proposées, voire imposées par autrui. Ce qui peut sembler paradoxal, puisque je suis passionnée par la littérature, donc par l’imaginaire de mes semblables. Certes. Mais, pour que cet imaginaire me nourrisse, donc que j’accepte de l’ingérer, il doit passer par mes filtres. Autrement dit, je réclame le droit de recevoir l’imaginaire d’un tiers, si et seulement si je peux user de mes propres émonctoires pour le raffiner et le digérer. Et donc, je peux confesser ici que pendant fort longtemps (j’adore ce belgicisme), j’ai aimé, pour ne pas dire chéri les couvertures des livres les plus sobres, pour ne pas dire les plus nues.
Mais voici qu’à l’aurore de ce millénaire nouveau, je dois reconnaître que la Toile a chamboulé mes focales. Au siècle dernier, pour choisir des livres à découvrir sur les étagères d’une librairie ou d’une bibliothèque municipale, un premier coup d’œil discriminatoire permettait d’écarter les tranches illustrées ou tout au moins colorées. Celles-ci semblaient promettre des lectures sucrées et grasses comme des snacks, tandis que les « aliments nobles » étaient en apparence certifiés par des tranches vides d’illustration ou de couleur vive. C’est ainsi que je dois mes plus grandes marées aux tranches de Folio ou de 10/18 dans le département des Poches, ou de la Collection Blanche de Gallimard dans les Grands Formats.
Oui, mais ça, c’était avant. Les supports du monde virtuel ont cassé les barreaux de mon échelle et la lecture boulimique de sites de presse et la fréquentation des réseaux sociaux m’ont obligée à consommer des milliers d’images, puis à y consentir, pour enfin en avoir presque le besoin tant aujourd’hui l’illustration a remplacé le commentaire de texte.
Et c’est en regardant ma bibliothèque que j’en ai pris la pleine mesure.
Mon œil fut un matin favorablement attiré par les tranches qui contenaient une icône ou qui étaient colorées. Pire, j’eus l’impression fugace que la zone de la récompense dans mon mésencéphale se surdosait en dopamine. En revanche, en contemplant les tranches nues, j’eus le sentiment de me trouver face à des murs aveugles.
Je perdais, à mon tour, la faculté de former par moi-même des images mentales à partir d’un nom d’auteur suivi d’un titre.
Ainsi, le Crime et châtiment de Dostoïevski dans une version poche à la tranche très dépouillée, datant de 1975, me laissa les yeux comme crevés. Affolée, j’ai cherché le Tropique du Capricorne d’Henry Miller édité en 1946 aux éditions du Chêne. Ce fut peine perdue : aucune image, aucune promesse de voyage. Le souffle court, je vérifiai en suivant l’effet sur moi des tranches « icônées » des Donna Tartt ou bien encore des couleurs menthe et chocolat d’une collection des éditions du Chemin de Fer : aussitôt  dopamine, aussitôt ocytocine, aussitôt reddition par injection de Méphédrone directement dans mon nerf optique. Bref, j’étais trahie par mon propre réseau cortical…
Quoi faire ? Méditer les yeux ouverts sur des tranches de Folio en écoutant Le Magnificat de Monteverdi ? Je ris, mais je devrais me hâter de faire breveter la méthode  et d’ouvrir un centre de coaching.
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, le constat est amer : lire des textes dépourvus d’images, c’est demander à son imaginaire de faire tomber ses résistances pour entrer en résistance.