« Ce genre de petites choses » de Claire Keegan (audio)

En cette fin d’année 1985 à New Ross, Bill Furlong, le marchand de bois et charbon, a fort à faire. Aujourd’hui à la tête de sa petite entreprise et père de famille, il a tracé seul sa route : élevé dans la maison où sa mère, enceinte à quinze ans, était domestique, il a eu plus de chance que d’autres enfants nés sans père.

Trois jours avant Noël, il va livrer le couvent voisin. Le bruit court que les sœurs du Bon Pasteur y exploitent à des travaux de blanchisserie des filles non mariées et qu’elles gagnent beaucoup d’argent en plaçant à l’étranger leurs enfants illégitimes. Même s’il n’est pas homme à accorder de l’importance à la rumeur, Furlong se souvient d’une rencontre fortuite lors d’un précédent passage : en poussant une porte, il avait découvert des pensionnaires vêtues d’horribles uniformes, qui ciraient pieds nus le plancher. Troublé, il avait raconté la scène à son épouse, Eileen, qui sèchement lui avait répondu que de telles choses ne les concernaient pas.

Un avis qu’il a bien du mal à suivre par ce froid matin de décembre, lorsqu’il reconnaît, dans la forme recroquevillée et grelottante au fond de la réserve à charbon, une très jeune femme qui y a probablement passé la nuit. Tandis que, dans son foyer et partout en ville, on s’active autour de la crèche et de la chorale, cet homme tranquille et généreux n’écoute que son cœur.

«En octobre il y eut des arbres jaunes. Puis les pendules reculèrent d’une heure et les vents de novembre arrivèrent et soufflèrent, perpétuels, et dépouillèrent les arbres. Dans la ville de New Ross, les cheminées crachaient de la fumée qui retombait et flottait en mèches échevelées, étirées, avant de se dissiper le long des quais, et bientôt la rivière, aussi sombre que de la bière brune, se gonfla de pluie. Les gens, pour la plupart, enduraient les intempéries avec contrariété. Les commerçants et les artisans, les hommes et les femmes au bureau de poste et dans la file d’attente du chômage, sur le marché aux bestiaux, à la cafétéria et au supermarché, dans la salle de bingo, dans les pubs, à la friterie, commentaient tous à leur manière le froid et la quantité de pluie qui était tombée, demandant ce que ça signifiait et s’il pouvait y avoir un présage là-dedans, car qui pouvait croire que c’était, pour la énième fois, une journée glaciale ? Les enfants relevaient leurs capuches avant de partir pour l’école tandis que leurs mères, si habituées maintenant à baisser la tête et à se précipiter vers la corde à linge ou osant à peine étendre la moindre lessive dehors, avaient peu d’espoir de réussir à faire sécher ne serait-ce qu’une chemise avant le soir. Puis la nuit s’installait et le gel reprenait, et les lames du froid se glissaient sous les portes et coupaient les genoux des rares qui s’agenouillaient encore pour dire le chapelet.
Bill Furlong, propriétaire du dépôt de bois et de charbon, se frotta les mains, disant que, si les choses continuaient comme cela, ils auraient bientôt besoin d’un nouveau train de pneus pour la camionnette.
« Elle est sur la route la journée entière, dit-il. Nous ne tarderons pas à rouler sur les jantes. »
Et c’était vrai : dès qu’un client sortait du dépôt, un autre entrait immédiatement, ou le téléphone sonnait pour la commande suivante — presque tous disant qu’ils voulaient la livraison sur-le-champ ou sous peu, que la semaine d’après ne conviendrait pas.
Furlong vendait du charbon, de la tourbe, de l’anthracite, du poussier et des bûches. Il fournissait ces combustibles au poids, à raison de cinquante ou de cent kilos, d’une tonne ou d’une pleine camionnette. Il vendait aussi des paquets de briquettes et de petit bois, ainsi que des bouteilles de gaz. Le charbon était le travail le plus salissant et, en hiver, il fallait s’approvisionner tous les mois, sur les quais. Deux journées complètes étaient nécessaires aux hommes pour aller le chercher, le transporter, le trier et le peser, de retour au dépôt. Pendant ce temps, d’insolites bateliers polonais et russes parcouraient la ville dans leurs bonnets de fourrure et leurs longs manteaux boutonnés, sans presque parler un mot d’anglais.
Durant les périodes chargées comme celles-ci, Furlong faisait la majorité des livraisons lui-même et laissait les ouvriers du dépôt ensacher les commandes suivantes, couper et fendre les cargaisons d’arbres tombés que les fermiers apportaient. Tout au long de la matinée, le bruit des scies et des pelles assidues retentissait, mais lorsque l’angélus sonnait, à midi, les hommes déposaient leurs outils, lavaient leurs mains noircies et allaient chez Kehoe, où ils trouvaient des repas chauds avec de la soupe, et du fish and chips le vendredi.
«Un sac vide ne tient pas droit», aimait à dire Mrs Kehoe, debout derrière son présentoir neuf, servant les légumes et la purée à l’aide de ses longues cuillères en métal.
Avec plaisir, les hommes s’asseyaient pour se réchauffer et apaiser leur faim avant de fumer une cigarette et de retourner affronter le froid. »

Les Secrets — Andrus Kivirahk

Il est toujours intéressant de voir un éditeur de littérature générale publier un roman jeunesse, qui plus est quand il n’est pas dans son intention d’en profiter pour ouvrir une collection dédiée dans la foulée ; non pas pour la rareté de l’évènement, mais parce que l’on se demande in petto pourquoi il fait une exception à la règle et pourquoi ce n’est pas un éditeur jeunesse qui s’en est chargé. Dans le cas du roman Les Secrets d’Andrus KIVIRÄHK, il se fait que son éditeur en France, Le Tripode, a déjà publié nombre de ses ouvrages et qu’il lui a semblé évident de ne pas écarter ses textes pour la jeunesse.

Andrus KIVIRÄHK


Andrus KIVIRÄHK est un écrivain estonien, et plus précisément un conteur qui emporte ses lecteurs dans un réalisme magique qui débouche rapidement sur un monde merveilleux où prolifèrent des animaux parfois étranges, à la langue bien pendue. Il promène son humour et son ironie chez les petits comme chez les grands avec une facilité déconcertante.
L’Homme qui savait la langue des serpents l’a fait découvrir largement en France, plus particulièrement en 2014, année où il obtint le Grand Prix de l’Imaginaire du meilleur roman étranger.
Quel accueil fera-t-on à son dernier roman traduit par Jean-Pierre Minaudier et illustré par Clara Audureau ?
Pour le savoir, on peut estimer au départ que les indices sont assez maigres. En effet, les éditeurs jeunesse français (pas tous, mais la plupart), ont depuis de nombreuses années un goût prononcé pour les romans écrits de préférence au présent, plutôt à la première personne du singulier et avec des phrases parfois anorexiques, pour ne pas dire au bord de la cachexie. L’histoire doit être très morale, avec un fait de société médiatisé en guise de sujet principal et surtout, elle doit être racontée à hauteur d’enfant. Mais d’enfant en tranches : en tranches d’enfant de « 3-6 ans », de « 7-9 ans », de « 9-13 ans », de « grands ado » puis de « young adult ». Et, selon les éditeurs et leurs collections, elle doit osciller entre soixante et cent quarante pages. Et ne soyons pas dupes : si le livre est plus volumineux, c’est la mise en page avec 750 signes par page qui le grossit artificiellement. Ou alors, c’est qu’on est tombé sur un tome d’Harry Potter.
Dans Les Secrets d’Andrus KIVIRÄHK, on retrouve certains thèmes qui sont chers à leur auteur : la médication par l’imaginaire et ses effets secondaires potentiellement indésirables, la langue cryptée et une société animale qui flirte avec le bestiaire médiéval.
Sur la quatrième de couverture, voici ce qui est écrit :


« Dans la famille Jalakas, chacun emprunte un passage secret pour rejoindre son rêve en douce. Le petit Siim se glisse sous la table et atterrit au pays des merveilles. Sa grande sœur, Sirli, prend l’ascenseur et grimpe jusqu’au pays des nuages. La mère passe par une porte cachée qui mène à son château royal. Le père, quant à lui, sort par la porte arrière de sa voiture et déboule sur un stade gigantesque. En dehors de leur cachette, les membres de cette joyeuse famille mènent une vie tranquille. Mais il arrive que certains rêves prennent le pas sur la réalité, et alors plus rien ne tourne rond… »


Et l’on n’est pas déçu : ceux qui ont aimé Les contes de Ionesco y retrouveront une tendresse loufoque et un humour déjanté qui s’apparentent un peu à l’esprit d’Eugène — ou bien, pour citer des auteurs plus contemporains, à ceux de Roald Dahl, de Pierre Barrault ou d’Éric Chevillard, quoiqu’en moins baroque et plus foisonnant. Les illustrations, étonnantes et en cela conformes à l’ambiance de l’histoire, font penser aux illustrations d’Etienne Delessert ou de Josef Lada — dessinateur tchèque de la première moitié du XXe siècle.

C’est l’histoire d’une famille, donc, qui a du mal à supporter la réalité si elle ne peut pas lui échapper de temps en temps, puis de plus en plus souvent. Pour les enfants, rien de surprenant. Mais si, mi-amusé, mi-effaré, l’on observe bien les adultes, l’on peut mesurer la difficulté qu’il y a à vivre sans avoir assumé ses rêves de jeunesse. C’est l’histoire d’un père très moyen qui ne sait pas emmener son fils à la pêche, d’une mère qui n’est pas pressée de rentrer s’occuper de son foyer, d’un voisin acariâtre qui ne sait pas rêver alors qu’il est écrivain, d’un concierge cossard comme un loir, et c’est l’histoire de deux enfants qui vont apprendre à grandir malgré les faiblesses de leurs parents mais aussi grâce à elles.

« Le soir, toute la famille regardait la télévision.
« Qu’est-ce qu’il leur prend de passer de telles âneries ? » demandait le père avec impatience, car il aurait volontiers changé de chaîne pour regarder une course automobile.
« Ça n’a ni queue ni tête !
— Un film, ça n’a pas à avoir de queue », renâcla Sirli, mais Siim se rangea du côté du père et dit qu’il aimerait bien voir un film avec une tête et une queue, et puis des cornes, aussi, et qui ressemblerait au diable.
« Ça te ferait peur, affirma Sirli, méprisante. Tu es trop petit ! »
Siim se mit en colère.
« T’es folle ! complètement folle ! J’ ai peur de rien, moi.
— Cet été, au parc d’attractions, tu avais peur. Tu te rappelles la maison hantée ? Tu criais comme un possédé.
— J’avais mal à la jambe. C’est pour ça que je criais. J’avais pas peur !
— Pourquoi tu mens, c’est quoi cette histoire de jambe ? T’étais pas tombé, ni rien. T’avais peur, c’est tout !
— Arrêtez de vous disputer ! » gronda la mère, et Sirli répliqua qu’elle ne voulait même plus parler avec son frère, que c’étaient lui et le père qui avaient commencé avec cette histoire de queue et de cornes au lieu de la laisser regarder tranquillement la télé. C’était l’heure d’un super feuilleton qui racontait la vie d’un maître-nageur, et l’acteur qui jouait le rôle principal lui plaisait énormément. Comme à toutes ses copines de classe. Elles collectionnaient ses images et ses posters, Sirli en avait plusieurs aux murs de sa chambre. Siim se souvint de leur existence et sortit de la pièce avec un sourire en coin.
Le père s’étira et dit :« Je vais me coucher.
— Déjà ? s’étonna la mère.
— Oui, demain je me lève à quatre heures pour regarder le foot. »
« Complètement cinglé », pensa la mère, mais Siim revint dans le séjour, le visage rayonnant, contenant difficilement sa joie, en disant que lui aussi voulait regarder le foot cette nuit.
« Toi ? S’étonna la mère. Mais qu’est-ce qui te prend ? La nuit, les enfants, ça dort !
»


Et c’est là toute la force d’Andrus KIVIRÄHK : nous plonger dans un monde de perdants magnifiques, nous entraîner dans leurs errances et leur folie douce avant de nous tirer vers le haut, afin de nous dire : «voyez comme les apparences sont trompeuses et comme tout change quand on accepte de changer de paradigme. »

« En ressortant, Siim et Sirli virent que monsieur Mouton avait fini par attraper le concierge. Il se plaignait de la saleté de la cage d’escalier et des pannes d’ascenseur, mais le concierge, au lieu de répliquer, se contentait de tordre doucement sa veste trempée.
« Vous pourriez répondre ! criait monsieur Mouton. Vous comprenez ce que je suis en train de vous dire ? À quoi ça sert, un concierge qui ne fait pas son boulot ? Est-ce qu’il va falloir que je prenne le balai moi-même ? Ce n’est pas mon travail. Je suis écrivain, moi !
— Je vais tout arranger, grommela le concierge. Il ouvrait et fermait la bouche comme un poisson échoué sur la rive et tentait de se rapprocher de la cage d’escalier, mais monsieur Mouton le tenait par la manche :
« Où est-ce que vous courrez comme ça ? En voilà une grossièreté! Et puis qu’est-ce que c’est que ces habits trempés ? Bon Dieu, votre pantalon dégoutte carrément ! »
Il lâcha le concierge et s’essuya les mains avec soin.
« Dégoûtant ! Dans quoi vous êtes-vous trempé ?
— C’est de l’eau de mer, répondit humblement le concierge.
— De l’eau de mer ? Vous êtes allé vous baigner tout habillé ? Et en plein automne ? »
Il secoua la tête et regagna l’immeuble en frémissant de colère.
« Ce concierge est en train de perdre la raison ! Il faut le surveiller pour l’envoyer à l’asile avant qu’il se mette à attaquer les habitants de l’immeuble et à casser les carreaux. »
Siim et Sirli s’approchèrent du concierge et lui dire bonjour.
« Tu vas te mettre au ménage ? demanda Siim. Dommage, on pensait venir te rendre visite.
— Moi, faire le ménage ? Pas question ! Il faut que je me remette à l’eau tout de suite, sinon je vais m’asphyxier. Mais venez donc ! »
Il se précipita vers l’immeuble, Siim et Sirli sur ses talons. Ils entrèrent dans le local à balais et se retrouvèrent dans l’eau, à écarter des poissons qui tentaient de faire des bisous au concierge.
« Mais oui, mais oui, mes mignons ! Me revoilà ! Laissez-moi ! Vous aurez du sucre ! »
Il prit dans sa poche une poignée de morceaux de sucre et les offrit aux poissons. Tandis qu’ils mangeaient, il les caressait et leur grattait l’entre-nageoires.
« Braves petites bêtes !
— On retourne voir l’épave ? » Demanda Sirli. »

Tim Do

Chapitre 1

Si, depuis la mi-octobre, Tim Do se réveillait du lundi au vendredi à 6 h 30, il avait pourtant l’impression de se réveiller une seconde fois un peu plus tard. Il ouvrait d’abord les yeux à cause du chien qui grattait à la porte d’entrée pour aller faire pipi, puis il les ouvrait devant la plus belle des…
Mais attendez… Il vaut mieux en parler tout à l’heure pour ne pas tout mélanger.
Notre histoire démarre pour de bon ce matin, où Tim faisait cuire des pancakes après avoir expédié les corvées, quand soudain la porte s’ouvrit. Sans broncher, il glissa les petites galettes dans une boîte à tartines pour les emporter.
— Euh… et nous, Tim, on est punis ?
Monsieur et Madame Do faisaient souvent irruption dans la cuisine au moment où leur neveu préparait son goûter pour le collège.
Tim éclata de rire :
— Dites donc, vous deux ! Vous n’avez pas l’impression que c’est aux parents de nourrir leurs enfants, et pas l’inverse ? Non mais, sérieux ! Quand est-ce que vous allez apprendre à faire à manger ?
Son oncle baissa la tête, faussement contrit.

« Enfin, bref ! Tout cela est d’une grande tristesse, mais il est temps d’aborder cette histoire de deuxième réveil. »


Tim avait sept ans quand ses parents moururent dans un accident d’avion. Ils étaient chefs cuisiniers et voulaient ouvrir un second restaurant de l’autre côté de l’océan Pacifique, dans un coin perdu de l’Australie. Sa mère était la sœur de Madame Do et aujourd’hui, c’était cette dernière qui endossait le rôle de sa nouvelle mère. L’oncle et la tante étaient pour leur neveu de bons parents adoptifs, à une exception près : ils étaient nuls en cuisine. Tim, au contraire, avait hérité du talent culinaire de ses parents et l’avait développé dès l’âge de cinq ans dans leur premier restaurant, quelque part dans le sud-est de la France.
Enfin, bref ! Tout cela est d’une grande tristesse, mais il est temps d’aborder cette histoire de deuxième réveil.
Eh bien voilà : le deuxième réveil de Tim avait lieu lui aussi du lundi au vendredi, exactement au moment où il clignait des yeux devant la plus jolie fille du collège, c’est-à-dire devant Juliette Izzo. Dès qu’elle entrait dans son regard, adossée au portail, le jeune garçon se sentait plus vivant qu’à son premier réveil, parce que Juliette lui faisait encore plus d’effet que le soleil qui se lève.
— Salut Tim, cool, ton nouveau pantalon. Très stylé !
Tim n’osa pas lui répondre franchement. Les seuls collégiens qui osaient afficher leur amour devant tout le monde, c’était un couple de quatrièmes, alors il ne tenait pas trop à se montrer avec sa chérie. Même si tout le collège était au courant de leur relation. Il lui chuchota tout de même entre ses dents :
— J’ai fait des pancakes pour la récré.
Les yeux de Juliette s’allumèrent comme des lucioles au fond d’un bois après minuit.
— OK, rendez-vous sous le préau !
Puis son regard s’assombrit et elle ajouta :
— J’aurai un truc pas marrant à te dire.
La sonnerie retentit. Ils se séparèrent pour rejoindre leurs classes respectives. Tim se dirigeait vers la sienne avec une boule au ventre. De quoi Juliette voulait-elle lui parler ? Ce n’était pas dans ses habitudes, de prévenir avant.
Le cours de Maths passa comme dans un rêve. Tim calculait sans broncher des aires et des volumes mais à la fin de l’heure, il oublia de noter sur son agenda qu’il aurait une évaluation la semaine suivante.

« On avait fait du mal à sa Juliette, c’était sûr et certain. »


Une pluie épaisse martelait le toit. Les élèves se pressaient sous les préaux et bien sûr les quelques bancs étaient pris d’assaut. Tim extirpa la boîte à tartines de son manteau. Il l’ouvrit devant une Juliette qui se servit en gardant le visage fermé. Les mots banals qu’ils échangèrent se perdirent dans le brouhaha des élèves et de l’averse. Juliette était distante et mangeait son pancake avec indifférence. Bon sang ! Qu’avait-t-elle de si problématique à lui dire ?
Elle prit enfin la parole.
— Tim… c’est la cata’… J’arrive même pas à t’en parler tellement c’est énorme. J’ai les boules, tu peux pas savoir !
Le Tim en question, qui était déjà très blond avec un visage très pâle, réussit pourtant à devenir encore plus pâle. Il était carrément blanc comme une trace de craie sur un tableau noir. On avait fait du mal à sa Juliette, c’était sûr et certain.
— Tu peux tout me dire, Juliette (il voulait dire « mon cœur » mais c’était « Juliette » qui était sorti à la place). Quelqu’un t’a embêtée, c’est ça ?
Juliette esquissa un pauvre sourire malgré sa mine défaite. Elle lui répondit d’une voix faible :
— Non, ce n’est pas ça ; voilà… j’ai un grand frère.
Tim haussa ses sourcils en forme d’accent circonflexe, pareils à ceux peints sur le visage des clowns blancs.
Absorbée par ce qu’elle s’apprêtait à lui révéler, Juliette ne le remarqua pas et continua :
— Je n’en parle jamais parce que je l’ai peu connu. Nous avons quinze ans d’écart et il a quitté la maison quand il en avait seize, autant te dire que nous n’avons pas grandi ensemble.
Puis elle regarda au-delà des toits de l’école, et Tim suivit son regard comme si ce qu’elle allait dire ensuite était inscrit dans les nuages. Il choisit de garder le silence pour mieux accueillir ses prochaines paroles.
— Ce grand frère n’est pas quelqu’un de bien, malheureusement. Il avait fait des bêtises plutôt graves il y a quelques temps, et il s’était enfui pour échapper à la Justice. Mais elle l’a retrouvé récemment. Aujourd’hui, il est en prison. Mes parents souhaitent se rapprocher pour lui faire des visites régulières. Nous avons longuement discuté tous les trois et nous souhaitons couper les ponts avec toutes nos connaissances.
— NON ! PAS NOUS, JULIETTE !
Tim avait hurlé malgré lui.
— Si.
Était-ce à cause de son front buté ou bien de ses yeux à présent baissés pour lui montrer qu’elle mettait un terme à leur histoire d’amour maintenant, cela de manière irrévocable ? Ou bien parce qu’une partie de Tim, encore traumatisée par la perte de ses parents, se résignait déjà, sachant un éventuel combat perdu d’avance ? Toujours est-il qu’il ne trouva rien à répondre. La fin de la récré avait sonné depuis une minute et la foule des élèves refluait vers les portes des entrées à la manière d’une marée qui fiche le camp au galop.
Il se produisit quelque chose d’étrange dans le ventre de Tim. Comme si chacune de ses entrailles était une cellule de prison et que chacune de ces cellules avait une grille qui apparaissait devant elle pour se verrouiller aussitôt. Tim devenait à son tour un prisonnier.
Le prisonnier d’une prison mentale.

Extrait d’un roman jeunesse en cours (9-12 ans)

Prodiges et miracles de Joe Meno (audio)

De temps en temps, et parce que mes travaux d’écriture pour mes différents éditeurs mangent tout mon temps (confiteor, et cætera), je publierai ici des extraits de mes lectures en format audio plutôt que des recensions ou des rédactions d’extraits.
Aujourd’hui, il s’agit des premières pages de Prodiges et miracles, de Joe Meno, traduit de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana pour les éditions Agullo (2018).
Roman acheté sur le conseil des libraires de La Chouette qui Lit à Marciac.
Merci à Sébastien Wespiezer pour son aimable autorisation.

« Au-dessus des champs à ras de terre, au-dessus des vastes prairies, le soleil — lancé vers l’ouest en un galop effréné — repousse les assauts de la nuit. À travers les collines brun-gris, les collines foisonnant de vert, les rais de lumière frappant le poulailler décoloré par les intempéries, soulignant des zones où le bois peint s’écaille, délavé jusqu’à un gris vulgaire ; la terre elle-même muette comme l’ombre, bleutée, voilée de brume. Toujours plus avant, tendant vers son apogée, le soleil se hisse plus haut dans le ciel, brisant une obscurité aux teintes faiblardes… »

Présentation de l’éditeur :
1995, Mount Holly, une ville de l’Indiana qui se meurt. Jim Falls, vétéran de la guerre de Corée, s’efforce tant bien que mal d’élever son petit-fils métis, Quentin, un ado de 16 ans taciturne qui oublie son mal-être en sniffant de la colle. La mère de Quentin est une junkie paumée qui apparaît et disparaît au gré de ses démêlés avec des petits copains violents, son père, un inconnu. L’élevage familial de poulets ne rapporte plus grand-chose, les dettes s’accumulent, l’avenir est sombre. Jusqu’au jour où une magnifique jument blanche taillée pour la course est livrée à la ferme suite à une erreur : c’est l’espoir qui renaît chez le vieil homme.
Mais l’animal attise les convoitises et deux frangins accros au crystal-meth parviennent à s’en emparer en pleine nuit. Jim et Quentin se lancent alors sur leurs traces à travers le midwest pour tenter de récupérer la bête merveilleuse avant qu’elle ne soit vendue. Au cours de cette folle poursuite, grand-père et petit-fils traversent une Amérique rurale oubliée, où drogue et violence semblent être les seuls horizons d’une jeunesse sans repères que la vieillesse ne comprend plus. Et pourtant, grâce à l’amour que chacun porte au cheval miraculeux, l’aïeul et le garçon trouveront le chemin d’une rédemption mutuelle.
Joe Meno, au sommet de son art, offre un magnifique roman noir dont les dialogues laconiques ponctuent la poésie douloureuse des paysages, de la lumière sur les plaines et de la fabuleuse beauté de la jument.

Robert Penn Warren — Tous les hommes du roi

On allait descendre la Promenade — un alignement de maisons face à la baie — d’où venaient mes amis. Anne, qui était devenue vieille fille ou s’en approchait foutrement. Adam, un chirurgien célèbre toujours sympa avec moi mais qui ne venait plus pêcher. Et dans la dernière maison, le juge Irwin, un ami de ma famille qui m’emmenait chasser avec lui et m’avait appris à tirer, à monter à cheval, et me lisait de vieux livres d’histoire dans son bureau. Après le départ d’Ellis Burden, il fut plus un père pour moi que tous ces types qui s’étaient mariés avec ma mère et avaient emménagé avec nous. Le juge était un homme, lui.J’indiquai donc à Sugar Boy comment traverser la bourgade pour rejoindre la Promenade où vivaient, où avaient vécu, mes amis. La ville était sombre, sans autre éclairage que des ampoules accrochées aux poteaux électriques. On atteignit bientôt la Promenade et ses belles demeures qui étalaient leur blancheur osseuse dans un écrin de magnolias et de chênes.

Mais alors, qui est assis à l’arrière de cette Cadillac noire qui file comme un fantôme ? C’est Jack Burden, enfin !

En traversant de nuit la petite ville où tu as vécu, tu t’attends à croiser l’enfant que tu étais, en culottes courtes, debout à un coin de rue sous les lampes suspendues contre lesquelles les insectes s’assomment avant de s’écraser sur le trottoir. Tu as envie de le voir, ce garçon sous le réverbère qui ne devrait pas être dehors à une heure pareille, et de lui conseiller de rentrer vite fait se coucher avant d’avoir des problèmes. Mais peut-être es-tu chez toi, au lit, plongé dans un sommeil sans rêve, et peut-être que tout ce qui semblait si réel n’est jamais arrivé. Mais alors, qui est assis à l’arrière de cette Cadillac noire qui file comme un fantôme ? C’est Jack Burden, enfin ! Tu ne te rappelles pas le petit Jack Burden ? L’après-midi, il sort souvent dans la baie pour pêcher, et quand il rentrait pour dîner, il embrassait sa splendide maman avant de monter se coucher, récitait ses prières et allait au lit à neuf heures et demie. Ah, mais tu parles du fils du vieil Ellis Burden ? Exactement, et de cette femme qu’il avait épousée au Texas — ou était-ce en Arkansas ? —, cette femme au visage fin et aux grands yeux qui habite aujourd’hui dans la maison des Burden avec son nouveau mari. À propos, qu’est-ce qu’il est devenu, Ellis Burden ? Bon sang, j’en sais rien. Personne n’a plus jamais entendu parler de lui par ici. Il était un peu maboul. En tout cas, il fallait l’être pour se barrer en abandonnant cette beauté de l’Arkansas. Peut-être qu’il ne pouvait pas lui donner ce qu’elle voulait. Quand même, il lui a donné un fils, ce Jack Burden, ouais !
C’est la nuit. Tu parcours les rues, et tu entends ces voix.


On était arrivés au bout de la Promenade et j’aperçus la belle demeure à la blancheur osseuse sous les frondaisons des chênes noirs.
« C’est ici.
— Gare-toi là », ordonna le Boss. Il se tourna vers moi : « Il y a de la lumière. Cet emmerdeur n’est pas encore couché. Tu vas frapper à sa porte et lui dire que je veux le voir.
— Et s’il ne veut pas ouvrir ?
— Il voudra. Et s’il refuse, fais en sorte qu’il change d’avis. Bordel, pourquoi tu crois que je te paie ? »
Je sortis de la voiture, passai la barrière et m’avançai dans l’allée de coquillages sous le couvert des arbres sombres. J’entendis que le Boss me suivait. L’un derrière l’autre, on suivit l’allée et monta les marches par la galerie ouverte.
Le Boss se mit sur le côté lorsque j’ouvris la moustiquaire et frappai à la porte. Sans réponse, je frappai à nouveau. Puis, par la fenêtre, j’aperçus qu’une porte s’ouvrait dans le hall — celle donnant sur la bibliothèque, je le savais — et une lumière s’alluma. Il approchait de l’entrée. Je le voyais par la vitre pendant qu’il tournait le verrou.
« Oui ? Demanda-t-il.
— Bonsoir, monsieur le Juge. »
Les yeux plissés vers l’obscurité du dehors, il essayait de distinguer mon visage.
« C’est moi. Jack Burden.
— Jack ! Pas possible ! Entre ! »
Il me tendit la main. Il avait même l’air heureux de me voir.
Je la lui serrai et entrai. Sur les murs, dans les cadres dorés qui s’écaillaient, les miroirs renvoyaient une une clarté diffuse et les flammes des lampes-tempêtes dansaient sur les guéridons de marbre.
« Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Jack ? Demanda-t-il en me fixant de ses yeux jaunes qui, contrairement à son corps, n’avaient pas changé.
— Eh bien, ai-je commencé sans la moindre idée de ce que j’allais dire ensuite, je passais voir si vous n’étiez pas encore couché, et si je pouvais vous parler…
— Bien sûr, Jack, entre donc. Tu n’as pas de problèmes, au moins, fiston ? Attends, laisse-moi refermer et… »
Il se retourna vers la porte, et s’il n’avait pas eu le palpitant bien accroché malgré ses soixante-dix ans, il serait tombé raide mort. Car dans l’encadrement, il y avait le Boss. Il n’avait pas fait un bruit.
Quoi qu’il en soit, le juge ne tomba pas raide mort. Et son visage demeura impassible. Pourtant, je le sentis se raidir. Imagine que tu te retournes pour fermer la porte de chez toi et qu’il y ait quelqu’un debout dans le noir, toi aussi tu sursauterais.
« Non », commença le Boss en souriant. Il ôta son chapeau et franchit le seuil comme si on l’y avait invité, ce qui n’était pas le cas.
« Non, Jack n’a pas de problème. Autant que je sache. Et moi non plus. »
C’était moi que le juge regardait à présent.
« Je te demande pardon, me dit-il de cette voix qu’il savait rendre glaciale et grinçante comme une vieille aiguille de phono qui raye un disque usé. J’avais oublié qu’on pourvoyait à tous tes besoins.
— Oh, Jack se débrouille, dit le Boss.
— Quant à vous, monsieur… », et le juge se tourna vers le Boss puis le regarda du haut de ses yeux jaunes — car il faisait une demi-tête de plus — et je voyais ses mâchoires crispées tressaillir sous les sillons de sa peau rougie et ridée.
« Vous avez quelque chose à me dire?
— Pour être honnête, je n’en suis pas sûr, pas encore.
— Dans ce cas…
— Mais ça pourrait venir, l’interrompit le Boss. On ne sait jamais, si on arrive à se détendre.
— Dans ce cas, reprit le juge avec sa voix rayée de vieille aiguille sur un disque usé, permettez-moi de vous dire que j’étais sur le point d’aller me coucher.
— Oh, il est encore tôt », dit le Boss, prenant son temps pour l’examiner de la tête aux pieds.
Outre un pantalon et une veste de smoking en velours démodée, le juge portait une chemise empesée, mais il avait ôté son col blanc et sa cravate. Le bouton doré de sa chemise étincelait juste au-dessous de sa vieille pomme d’Adam proéminente.
« — Encore tôt, ouais, poursuivit le Boss après qu’il l’eût bien détaillé. Et vous dormirez bien mieux si vous vous donnez une chance de digérer votre agréable dîner. »
Il traversa alors le hall vers la porte de la pièce éclairée, la bibliothèque.
Le juge Irwin regarda le dos du Boss s’éloigner dans son costume froissé, des auréoles de sueur sous les aisselles. Ses yeux jaunes semblaient à deux doigts de lui sortir de la tête et son visage avait pris la couleur d’un foie de veau sur l’étal du boucher. Puis il se décida à le rejoindre. Je les suivis.
Quand j’entrai, le Boss s’était déjà installé dans un vieux fauteuil au cuir un peu râpé. Je m’adossai au mur, sous la bibliothèque chargée jusqu’au plafond d’ouvrages reliés pleine peau, de droit pour la plupart, perdus dans la pénombre, et donnant à la pièce cette odeur de moisi qu’ont les vieux fromages. Rien n’avait changé. Cette odeur me renvoyait aux longs après-midi passés à lire ou à écouter le juge me faire la lecture, pendant qu’une bûche craquait dans l’âtre et que la grosse horloge, dans son coin, effeuillait lentement les pétales du temps. C’était la même pièce, avec les mêmes gravures de Piranèse aux cadres ouvragés, le Tibre, le Colisée, quelque temple en ruine. Et les mêmes cravaches sur la cheminée et le bureau, ainsi que les trophées argentés remportés par ses chiens de race lors de concours de dressage et par lui-même dans des concours de tir. La clarté de la lampe de lecture, sur le bureau, n’atteignait pas le râtelier à fusils, dans l’ombre, au-dessus de la porte, mais j’en connaissais chaque arme, me rappelais chacun de leur toucher. Le juge ne s’assit pas. Planté au milieu de la pièce, il regardait le Boss enfoncé dans son fauteuil, les pieds sur le tapis rouge. Il ne dit pas un mot. Il se passait quelque chose dans sa tête. S’il y avait eu un hublot sur le côté de ce crâne allongé, là où ce qui restait de la crinière rousse et épaisse était désormais clairsemé et blanchi, tu aurais pu regarder en lui pour voir tourner et briller les rouages et engrenages, dentelures et cliquets, comme une belle mécanique parfaitement huilée. Mais peut-être que quelqu’un avait poussé le mauvais levier. Peut-être que cette mécanique allait continuer à tourner dans le vide jusqu’à ce qu’une courroie casse ou qu’un ressort saute. Peut-être qu’il n’allait rien se passer. Mais le Boss parla, en faisant un geste du menton vers le bureau pour désigner un plateau en argent chargé d’une bouteille, d’une carafe d’eau, d’un bol à glaçons et d’un verre :
« Monsieur le Juge, vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que Jack me serve un coup à boire ? Vous savez, l’hospitalité des gens du Sud. »
Le juge Irwin ne répliqua pas. Ils se tourna vers moi et dit :
« J’ignorais que tes fonctions comportaient aussi celle de valet, mais peut-être que je me trompe ? »
J’aurais pu le gifler. J’aurais pu gifler la putain d’élégance, le nez busqué, l’ossature solide, le front haut et la rousseur cachée de ce vieux visage dont les yeux, loin de s’éteindre, étaient durs et brillants, glacés et arrogants. Le Boss ricana et j’aurais aussi pu lui gifler sa foutue grande gueule.
J’aurais également pu les planter là, tous les deux, dans cette pièce qui sentait le fromage, en tête à tête, et partir sans me retourner.
Mais je ne fis rien, et c’était sans doute mieux ainsi car rien ne sert de fuir ce qu’on redoute le plus.
« Oh, et puis merde ! » fit le Boss.

(extrait des pages 61 à 66 de Tous les hommes du roi, de Robert Penn Warren, aux éditions de Monsieur Toussaint-Louverture (2017)

Un froid sec #23

Extrait de mon prochain roman à paraître à La Manufacture de livres.

Depuis la mort de sa femme, dans le courant de la foire d’automne, à peu près deux années en arrière, Samuel Jalabert disparaît de loin en loin. Vers la mi-janvier, quelqu’un a rapporté l’avoir vu débiter de la glace dans la rivière mais c’est tout à fait improbable : le vieil homme est chétif et son Frigidaire flambant neuf. Rose, qui vit chez lui depuis quelques semaines, est la seule à croire à ce témoignage, car elle l’a vu reprendre des forces depuis son arrivée. Il n’irait pas jusqu’à battre un ours à la régulière, mais il est assez tordu pour se mettre en péril et y prendre du plaisir. Elle y croit aussi parce qu’elle sent que son propre esprit se tord depuis la mort de Greg. C’est indéfinissable, comme un pas de côté qui vous fait quitter la marche du monde ; une gémellité bancale qui les rapproche comme un étai.

Il lui avait dit j’ai besoin d’une femme chez moi pour les tâches du quotidien et elle avait mis ses maigres affaires dans un sac poubelle.


Rose soulève le couvercle de la cocotte en fonte posée sur le feu, respire les vapeurs qui s’en dégagent. La viande est de premier choix parce que le vieux mérite toute son attention ; elle a lancé la cuisson de très bonne heure ce matin pour rêvasser à son aise entre les ajouts d’agréments.
Jamais Rose n’aurait cru que quelqu’un lui tendrait la main après la mort de Greg. Pourtant, Samuel Jalabert était venu la chercher après l’enterrement. Il lui avait dit j’ai besoin d’une femme chez moi pour les tâches du quotidien et elle avait mis ses maigres affaires dans un sac poubelle. Il puait et ne se rasait pas alors elle lui avait demandé deux cents euros par semaine à lui remettre tous les lundis en liquide. Trois jours après il sautait dans la baignoire sans son aide et il sifflotait en raclant son visage avec un coupe-chou. Elle avait pu observer sa colonne vertébrale saillante comme un os de seiche, la sentir sous le gant savonneux.
[…] Il est distrayant de prendre soin d’un autre que soi quand on n’a pas le courage de s’en sortir. Jusqu’au jour où il nous apparaît que si l’on maîtrise ces actes et cette attention pour autrui, alors il est naturel de les tourner vers soi. Ce jour arrive plus ou moins vite selon les êtres, et leur niveau d’intelligence n’a rien à y voir. Rose, par exemple, est encore dans la sidération d’avoir enterré son beau-père et se trouve dans un certain dénuement. Il ne lui manque pas grand-chose pour se choisir une vie qui pourrait être agréable ; un peu d’estime et de tendresse, pour commencer.
Mais Rose décapsule une bière avec son briquet et la boit à grands traits, comme une limonade. Elle apaise la chaleur qui monte de la cocotte et c’est agréable, vraiment très agréable, ce qui donne à Rose l’idée de tirer sur le col de son pull et de souffler sur ses seins dont les pointes se dressent. Amusée, elle laisse passer un temps avant de souffler encore. Elle gonfle la poitrine en reculant ses épaules, fait glisser son pull tout doucement sur ses tétons avant de l’ôter tout à fait. La voici torse nu au milieu de la cuisine, face à la crédence bien rangée, à la pendulette qui égrène le temps comme un batteur au geste machinal et à l’évier frotté au citron reluisant de propreté. Jalabert craint le désordre plus que l’Enfer.

Vivons livres — catalogue École des Loisirs

Vous pourrez lire ma participation à la page 88, sous mon nom d’auteur jeunesse — Anne Pym.
Soit en vous le procurant chez votre libraire, soit en le téléchargeant sur le site de l’École des Loisirs.

Dans la période de grandes difficultés sanitaires et d’incertitudes économiques totalement inédite que nous traversons, répondre aux besoins profonds de culture et de lecture est essentiel. Face aux mutations et aux incertitudes de notre société, notre conviction d’éditeur indépendant, mais aussi de libraire, est que notre rôle est d’aider chacun à mieux comprendre, par la lecture, les enjeux actuels, de contribuer à développer l’esprit critique, mais aussi de montrer le beau car le monde du langage reste le meilleur rempart contre les peurs et la violence.Nous avons la chance d’avoir en France un réseau de librairies qualifiées particulièrement dense que la loi sur le prix unique du livre a contribué à préserver, mais que les mesures de confinement ont fragilisé. C’est pourtant grâce à celles-ci et aux indispensables passeurs de livres qui les animent que notre engagement dans le combat pour la solidarité sociale, éducative et culturelle peut, chaque jour, se concrétiser. Mettre à la disposition du plus grand nombre de lecteurs les œuvres des meilleurs auteurs, miser sur la qualité et la durée guide donc plus que jamais les choix de notre maison.Voici quelques années, l’école des loisirs diffusait gratuitement à plus de 350 000 exemplaires un manifeste dédié aux enfants, Lire est le propre de l’homme. Ce livre, toujours disponible, réunissait les témoignages et réflexions de cinquante auteurs de livres pour la jeunesse qui faisaient l’éloge de la lecture et de l’éducation à l’esprit critique – de l’enfant lecteur au libre électeur.Notre maison d’édition a toujours soutenu à la fois la création et les libraires, nos partenaires historiques. C’est donc dans cet esprit et avec la même démarche exigeante que nous vous offrons aujourd’hui le recueil Vivons livres !Près de soixante auteurs – ce sont eux qui en parlent le mieux – y partagent leur amour de la librairie, « cave aux trésors », « espace de liberté », « sloop, brick ou goélette », « île où les paysages varient sans cesse », et disent en mots ou en images l’importance des échanges avec leurs libraires, ces « arpenteurs », « chasseurs de mots » et « magiciens » qui sont notre « famille » et qu’heureusement aucun algorithme ne saura jamais remplacer.

Louis Delas

Gisèle Halimi, 27 juillet 1927 — 20 juillet 2020

9 décembre 1976. Édouard ne put finir sa toilette. Il s’affaissa au pied de son lit en appelant : « Fritna, Fritna ! »Fritna : Fortunée, ma mère. Comme tous les jours, elle le surveillait du coin de l’œil pendant qu’il s’affairait dans le coin lavabo, séparé du reste de la chambre par un vieux rideau. Elle se précipita, mais ne put le relever.Ce soir-là, je pris une très vieille photo d’Édouard. Je la retournai et écrivis au dos : « 9 décembre 1976. Édouard, mon père, a commencé sa descente vers la mort. » Je retournai de nouveau la photo et me mis à la contempler avec une minutie professionnelle.Avocate, j’avais coutume de regarder ainsi les albums de reconstitution de certains dossiers criminels. Je me plaçai sous la lumière crue de ma lampe de bureau et fis osciller la photo de manière à atténuer les rayures du vieux papier qui, c’est ainsi, en tombant sous les moustaches d’Édouard Fairbanks Junior, en déviaient le dessin. Le tangage-roulis que j’imposais à la photo me brouillait le cœur, entre mal de mer et difficultés à trouver mon oxygène. Et, comme pour empêcher ces retrouvailles dont l’urgence me prenait à la gorge, l’insolence des vingt-cinq ans de ce personnage, son sourire de conquérant perdaient leur netteté joyeuse. J’essuyai mes lunettes.Le jour où je les avais portées pour la première fois, en jouant les dames des magazines, menton levé, sourire engageant, lèvre en cul de poule, l’air stupide, Édouard avait murmuré :« Meziana, belle, tu es belle toujours, meziana… — Mais je vieillis, papa… les lunettes…— Mais non, toi, jamais, non !… »Je me taisais, je prenais des poses avantageuses devant le miroir. Vieillir, c’était avancer vers l’échéance, vers ce jour où il partirait, où il aurait fait son temps, terminé sa vieillesse puisque j’entamais la mienne. »
Giselle Halimi, Le Lait de l’oranger, éd. Gallimard, 1988

Et Graciano et McCarthy

Quand je supprime les conjonctions de coordination afin de contenir au mieux leur population dans mes textes, il m’arrive de me rappeler cependant que leur taux de natalité n’affecte pas certains romans de Cormac McCarthy et de Marc Graciano.
Ensuite, comme d’habitude, l’objectivité m’oblige à reconnaître qu’ils sont les exceptions qui confirment la règle et je reprends la traque.

« La petite était sortie de l’infans. Elle avait les membres allongés et amincis par la croissance et elle était autonome dans ses déplacements et elle était capable d’un début de raisonnement et elle était capable de jugement et elle était aussi capable d’affirmer ses goûts naissants mais elle avait gardé cependant de la gaucherie et de la maladresse dans ses mouvements. »
Marc Graciano, Liberté dans la montagne, éd. Corti

« Il traversa le champ avec le petit sur les épaules, comptant et s’arrêtant tous les cinquante pas. Arrivé aux pins il s’agenouilla et le déposa dans l’humus piquant et déplia sur lui les couvertures et s’assit sans le quitter des yeux. On eut dit une créature au sortir d’un camp de la mort. Affamé, épuisé, malade de peur. Il se pencha et lui donna un baiser et se leva et alla à la lisière du bois et inspecta les alentours pour s’assurer qu’ils étaient en sécurité. »
Cormac McCarthy, La Route, éd. de l’Olivier, traduit par François Hirsch

crédit photo Sabine Huynh avec son aimable autorisation