Dehors, recueil sans abri

« Dehors », c’est une anthologie de textes poétiques publiée aux éditions Janus. Dedans, il y a 107 auteurs qui ont écrit sur et pour la rue.
Dehors, il y a des SDF qui crèvent. Dedans, il y a l’association Action Froid parce que les politiques publiques sont insuffisantes. Dehors, il y a une couverture, un bonnet et des gants, des produits d’hygiène et de première nécessité, de quoi cuisiner une soupe pour quinze, une participation à un plein d’essence pour les maraudes, etc. Dedans, il y a les 15€ que vous pouvez leur offrir pour obtenir ces produits indispensables en achetant le livre.

Vous y retrouverez notamment les plumes de Philippe Annocque, Bruno Doucey, Thomas Vinau, Astrid Waliszek, Murièle Modély, Jean-Luc Maxence, Éric Pessan, Francesco Pittau, Fabien Sanchez, Marlène Tissot, Florence Noël, Charles Pennequin, Marie-Josée Désvignes, Jean-Christophe Belleveaux, Isabelle Bonat-Luciani, Brigitte Giraud, Hélène Dassavray, Christophe Bregaint, Éléonore James, etc.

Voici un extrait de mon texte :

« J’attrape un mauvais jour avec la pince à sucre trouvée sous une table d’orientation. Ce n’est pas la première fois que je m’y essaye, et je dois dire que mes précédentes tentatives ont été conclues par des échecs cuisants : les mauvais jours tombaient systématiquement à côté de mes genoux, et leur explosion me secouait jusqu’à la nuit, où de curieux rêves m’empêchaient de récupérer. Alors celui-ci, je le tiens fermement et le glisse dans l’album où il va sécher et perdre toutes ses heures.
Je bois dans la coupe de mes mains l’eau potable d’une fontaine et je recommence à marcher sans attirer l’attention. Avant décembre, les immeubles neufs résonnaient d’échos et de vide entre leurs murs, alors que maintenant, je déglutis pour déboucher mes tympans assourdis par le rien épais de la neige. Le pont gelé perd ses brillants sous les pas de la foule ralentie dans ses chaussures glissantes. Les traces grises et molles mélangent de l’eau sale et le vent enlaidit les visages crispés.
Après trois magasins, une aubette et un kiosque à journaux, il y a une ruelle sur la droite où j’aime aller, et particulièrement dans les hivers durs comme celui-ci. À mi-chemin je m’arrête, et je me plante debout à côté d’un banc trop recouvert pour chasser la neige d’un simple geste de la main. Les flocons recommencent un tourbillon cinglant et j’offre mon visage en tirant sur mon bonnet. J’arrête quand le froid fait presque péter mes oreilles […] »
(La visite)

Vous pouvez vous procurer le livre sur le site de l’éditeur.

Dehors anthologie à paraitre 19 mai 2016

24, rue Philibert de la Flaque #1

Extrait d’un roman ado en cours d’écriture :

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©Hélène Poirié

Je vis depuis trois ans dans une ville cruelle, c’est-à-dire banale. Elle a une place principale avec son panneau « toutes directions » placé au mauvais endroit, des banques et des salons de coiffure par paquets de douze, des ronds-points à massifs de fleurs et radars planqués sur le terre-plein central, et des zones industrielles défigurées par les enseignes et les publicités pornos. Oui, je sais, j’enfile les pléonasmes et les clichés comme des breloques sur un trousseau de clés mais j’ai prévenu : les villes cruelles sont devenues banales. Strasbourg, Paris ou bien Bordeaux, tu en prends pour cinq minutes ou l’éternité mais avec les mêmes pigeons, les mêmes squares et les mêmes zonards.

Dans ma ville de C. — dont je tais le nom parce que je n’ai pas envie de me faire géolocaliser, les habitants sont tous pressés d’arriver au travail ou de rentrer chez eux, les chiens urinent sur les trottoirs d’âcres jets puants et les tags dégueus montrent partout que tout est pareil, uniforme et laid si on ne sait pas bien où et comment regarder les choses de la vie.
Moi, j’ai l’œil américain. Comme Lilly Rush dans Cold Case. J’ai l’air de ne pas y toucher, de regarder juste devant moi et en fait non, aucun détail ne m’échappe nulle part. Les jours sont tantôt éclairés par un soleil nu ou voilé, tantôt assombris par des nuages nonchalants ou fuyants. Le vent, la neige et la pluie apportent des variantes qui occupent bien les conversations à la récré ou dans les fils d’attente au cinéma et ce n’est pas pour rien : c’est facile à observer et à commenter.
J’aimerais que la vie soit aussi simple qu’un bulletin météo.
Pour mieux comprendre et me rappeler quand je serai une femme adulte ce que je vis maintenant, j’essaie de tout écrire sur mon laptop dans un fichier que j’ai renommé « La vérité sur Léane Obel.doc». Ce n’est pas un journal, ni un témoignage. Plutôt un immense mouchoir auquel je fais régulièrement des nœuds pour étayer mes souvenirs plus tard.
 
Cette ville, pourtant, j’ai besoin d’y marcher souvent. Pour mieux me détendre, mieux me perdre, oublier, réfléchir, observer les gens, écouter les bruits des différents quartiers, scruter la vie qui grouille d’un métro à une fête foraine, m’acheter une gourmandise à boire ou à grignoter, et surtout découvrir sans cesse et toujours ce qu’elle peut offrir à qui sait la regarder avec attention.
Je ne sais pas comment expliquer cette sensation dingue que j’ai depuis que j’habite à C., mais j’ai l’intuition, pour ne pas dire la certitude, qu’il va m’arriver quelque chose ici. Quelque chose de bouleversant. Je ne sais pas encore de quoi il s’agira, mais quand je m’éloigne par les petites rues aux commerces liquidés, ça flotte dans l’air comme un vieux pet qu’on renifle avec incrédulité . Bon, certes, je sais bien que je suis paranoïaque, mais ce n’est pas parce que je suis paranoïaque qu’ils ne sont pas tous après moi, disait Kurt Cobain.
Pourtant, les passants ne me regardent jamais. L’indifférence voile les regards. De l’autre à soi le chemin n’est pas sûr, alors tu penses ! une rue, un carrefour et tout de suite, c’est le Triangle des Bermudes… ça tient aussi à ce que je ne suis pas remarquable. J’attire rarement l’attention. Enfin, j’en sais rien. Peu importe, ça m’est égal.
La rue Sainte-Rita supporte la cohorte rapide et déterminée du vendredi midi qui s’approprie ses dalles sombres le temps d’une pause déjeuner dans l’abri d’un square ou d’une sandwicherie.
Un crachin tenace fouette des visages, des dos, des parapluies prudents, découvre, décapuchonne à la force de ses traits des corps recroquevillés par les gouttes acidulées qui après la frappe s’enfuient au sol, filent dans le caniveau. L’eau ruisselle sur ma capuche. Je m’en fiche et respire à pleins poumons, comme si chaque goutte en s’écrasant libérait sa molécule d’oxygène et que je m’emparais de chacune pour mieux me vivifier de l’air mouillé.
Le marché flanque la place Arnaud Lupin et vient s’affaler au pied de la Basilique Saint-Eustache. Depuis le ciel, la foule minuscule s’agite comme dans une fourmilière autour des stands et un marchand rabat une bâche étanche sur ses épices. Ça crie, ça pousse, ça jure et hurle, mais ça rigole aussi dans le mouillé des lainages. Un vendeur de poulets s’énerve devant le fond des rôtissoires. L’eau céleste barbouille de cernes le jus de ses volailles, les rend moins présentables à la clientèle.
 
Sous le couvercle d’un nuage, je me penche depuis le toit carré d’un immeuble tartiné de gravier. Je domine l’asphalte, régale mes yeux des scènes de la rue. J’observe un père et son bébé qu’il tient dans une écharpe de portage. Il marche avec son enfant enveloppé contre sa poitrine et le porte nonchalamment avec la main gauche placée au bas de son dos, comme s’il en supportait le poids dans sa paume et non pas contre son cœur. J’en contracte la mâchoire de jalousie jusqu’à ce qu’ils sortent de mon champ de vision puis resserre ma queue de cheval d’un coup sec. J’aurais voulu trouver ce père ridicule mais en vain : je sais qu’il a les bons gestes, la bonne attitude.
Ensuite, je dégringole les marches du bâtiment en sautillant jusqu’au premier entresol, mais je fatigue et termine calmement ma descente. Je tâte au fond de mon sac un recueil de nouvelles de Mark Twain. Ça me rassure toujours de me promener avec un livre sur moi.
Un peu plus loin, j’écrase mon nez contre la vitrine d’un marchand de couleurs. Un des objets exposés a attiré mon attention parce qu’il y a écrit dessous en bois de poirier, et cela suffit à me faire rêver pendant cinq bonnes minutes. J’ai d’abord sept ans et je joue à cochon-pendu sur une des fourches basses d’un cerisier, puis je suis à peine plus âgée qu’aujourd’hui et j’embrasse un nouveau garçon pour la première fois, adossée contre un arbre fruitier toujours, mais d’une autre espèce. Un cognassier. Pour la sonorité du mot. J’entends simultanément le verbe cogner, ce que fait mon cœur qui envoie ses pulsations dans mon ventre et dans mon clit quand je pense à des mains viriles autour de mon visage. Ça fait de plus en plus longtemps que mon copain s’est tué. À force, j’arrive à l’oublier par toutes petites fois. Et quand son visage figé resurgit avec la violence d’une lumière automatique dans un couloir d’immeuble, je sursaute et je culpabilise, les larmes coincées dans mon sternum qui me fait si mal que je dois m’arrêter pour respirer lentement à grandes goulées. Je déteste mon corps de recommencer à vivre. Je me déteste de n’avoir pas voulu mourir après Julien. Mais aussi je lui en veux, à lui, d’avoir choisi la mort alors que nous avions des promesses de bonheur à tenir.

Injonctions aux topinambours

Mangez sans clous ni vis
Urinez en pointillés
Soyez bissextiles
Touchez-vous avec le calendrier lunaire
Froncez vos idées
Signez moins fort
Euphorisez vos cadavres
Vapotez vos rêves en terrasse
Consommez sans filet
Enfantez en faisant le poirier
Électricité et gaz à tous les étages
Et mon cul sur la commode.
*
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Éditions du Chêne – 1987 – Mikhaïl Anikst

 

 

Un froid sec #9

ENSUITE JE TOURNE autour de la maison. Un caillou suffirait à crever le vitrage simple des fenêtres, et puis non ; le froid deviendrait un problème : un chiffon isolerait mal, un carton céderait au supplice de la pluie. Je ne saurais pas escalader la façade et tout est clos : même la grange ne communique pas. Trois fois le tour et la tête me tourne. Je change de sens. Le chien s’amuse à mordiller les talons de mes chaussures qui ont piétiné la neige au pied des murs. Comme sous la tiédeur d’un milieu d’après-midi, la terre rend un jus poisseux dans les traces de mes semelles, le même qui reflue autour des plates-bandes, des buissons nus et des objets abandonnés un peu partout sur le terrain. Cette petite crème en gorgeant les ornières alourdit l’atmosphère et mon vertige. Il faut que je rie ; que je puise un peu de courage et de pugnacité dans cette détente hystérique. Je retourne sur mes pas et stationne à nouveau devant la porte d’entrée. Je m’adresse au chien en faisant le clown : « Viens Chinook ! on rentre à la maison, j’allume un feu et je te réchauffe une brisure de riz, ça te va ? » Je le convie d’un geste à entrer et tourne la poignée en poussant de l’autre main. Il s’engouffre et file à fond de train au moment où je réalise que la porte n’était pas verrouillée. Je ramasse mon barda et pénètre à sa suite dans le hall d’entrée.

*Je tourne l’interrupteur en reniflant des odeurs mêlées de maison ancienne, d’âtre éteint, de lavande et de renfermé. Il n’y avait pas de sang visible dehors, déjà recouvert par la neige à mon arrivée, aussi les taches séchées dans le couloir me prennent au dépourvu. L’intérieur est rangé et propre si je ne tiens pas compte de la poussière. Ce n’est pas le sang d’un gibier. Ce n’est pas une question d’intuition, mais une évidence. Je suis du regard la traînée jusqu’au fond du couloir, mais je veux d’abord ouvrir les portes qui précèdent celle que les taches désignent.
Les pièces, sans surprise, me donnent leur intérieur banal de maison de campagne : une grande cuisine avec table et plan de travail immenses, évier en marbre gris, buffet et placards en bois sombre, un salon avec un canapé recouvert d’un patchwork aux canards appliqués, cheminée équipée, cellier, réduit, buanderie : tout est outillé, meublé, appareillé d’objets récupérés ou de meubles hérités. J’ai découvert tardivement que les foyers les plus modestes avaient au moins une table basse et une paire de rideaux à chaque fenêtre, un tapis dans l’entrée et un meuble pour ranger plusieurs paires de chaussures, et que n’importe quel clapier à lapin, y compris du plus mauvais goût ou garni des derniers immondices glanés à Emmaüs peut donner le sentiment qu’on est reçu chez un bourgeois quand on y entre, une fois qu’on a mis les pieds chez ma mère.

Les saisons de Koumi

Album 3-6 ans :
***
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© Francesco Pittau

Un jour d’avril, Koumi se promène dans un dessin de printemps. Il en est si content qu’il chante à tue-tête

au milieu d’une prairie kaki.
 Les grandes personnes rouspètent :
« Quel malheur ! Tout ce gazon qu’il faut couper. »
Mais Koumi, tout ce qu’il voit,
ce sont des haricots magiques et des petits pois.
 Il demande alors au farfadet
qui a semé tous ces légumes.
L’esprit follet montre l’océan
et Koumi enfin comprend :
Les sirènes les offrent en cadeau
contre des algues à livrer par bateaux.
 *
Un soir de juillet, Koumi rebrousse chemin
dans un dessin d’été.
Il en est si content
qu’il sifflote de jolies notes
au milieu des champs dorés.
Les jardiniers s’exclament :
« Quel bonheur ! Tout ce bon blé qui a poussé. »
Mais Koumi, tout ce qu’il voit,
ce sont des pépites et des trésors.
Il demande alors au renard
s’il a jeté tous ses avoirs.
L’animal montre la nuit
et enfin comprend Koumi :
Les étoiles pleurent de l’or
quand le jour les endort.
 *
Un après-midi d’octobre, Koumi se perd
dans un dessin d’automne.
Il en est si inquiet
qu’il n’admire pas les jolis rouges
au milieu des fougères fardées.
Les parents s’épouvantent :
« Quel malheur ! Tout ce vent, c’est lui qui nous l’a enlevé.»
Mais Koumi, tout ce qu’il voit,
ce sont des noisettes et des glands.
Il demande alors à l’écureuil
s’il compte bientôt en faire provision.
Le rongeur montre le chemin
et Koumi comprend enfin :
Les graines laissées font un trajet
qui reconduit à la maison.
 *
Un matin de janvier, Koumi se réveille
dans un dessin d’hiver.
Il en est si content
qu’il danse la zumba
au milieu du paysage tout blanc.
Les enfants s’écrient :
« Quel bonheur ! Toute cette neige qui est tombée. »
Mais Koumi,
tout ce qu’il voit,
ce sont des perles et des diamants.
Il demande alors au hibou
s’il a jeté tous ses bijoux.
L’oiseau montre le ciel
et Koumi comprend enfin tout :
Ce sont les nuages dodus et gelés
qui ont craqué tous leurs colliers.