B.C. #10

« L’écrivaine est un macho comme les autres quand son activité principale est une épouse qui ne lui rapporte rien et que son activité secondaire est une maîtresse qui lui coûte cher. »

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Un froid sec #13

© John Divola
© John Divola

Ben ■ L’hiver avait sorti ce qu’il avait de plus hostile et donnait des airs de fin du monde au quartier sud de Villebasse. La chicheté des lumières, le morne des couleurs et la nonchalance calculée des habitants repoussaient les touristes comme un ressac. Un froid intense avait gelé le lac des Migous, au point qu’une fois on avait extrait de ses profondeurs des anguilles congelées. La saison de plus en plus rude n’activait plus la capacité d’émerveillement des gens. Mis à part, bien sûr, son phénomène qui se produisait tous les ans depuis l’arrivée de la lune bleue : avant que le lac ne gèle entièrement, des vagues de glace venaient s’écraser sur une de ses rives. Une autre bizarrerie était que les oiseaux migrateurs perdaient leur sens de l’orientation et renonçaient à leur trajet pendulaire, comme si la lune bleue, encore, modifiait l’inclinaison des champs magnétiques. Leurs cadavres figés jonchaient le pied des arbres, tels des présages funestes, et les signes de croix avaient réapparu dans l’espace public. On ne sortait plus que par nécessité. Les plus aisés avaient déserté Villebasse pour réchauffer leurs mômes transis dans les criques à galets des mers chaudes et prendre des clichés stupides à partager sur les réseaux. Tout marchait au ralenti à l’exception du journal local qui recensait les gadins et les morts de froid.

Ben consulta sa montre en sortant d’un entrepôt. Il était encore tôt, assez pour qu’il prenne son temps avant de se présenter spontanément à l’adresse qu’on venait de griffonner à son attention. Pourquoi pas maintenant, d’ailleurs. Il lavait son linge de corps tous les soirs dans l’évier d’une cuisine insalubre au milieu d’autres migrants, et ses précieux euros, dont la valeur lui échappait, filaient un peu trop vite dans la main avide de la mère Rabier. La marchande de sommeil tenait son commerce spécial depuis deux ans et ne manquait jamais de se vanter dans les milieux utiles qu’elle offrait une chance à ces crevards dont les services sociaux ne savaient plus quoi faire.
(Extrait d’un roman en cours d’écriture)

Victor Fournel — La Déportation des morts

Victor Fournel, La Déportation des morts, éd. La Mèche Lente, juin 2017, 80 pages.
Les Français adorent l’Histoire de France et pour nombre d’entre eux, l’Histoire de France, c’est l’Histoire de Paris. D’ailleurs, si l’on s’avançait à leur citer d’autres villes que la Capitale, ils vous répondraient sans ciller que la province a rarement mérité d’entrer dans l’Histoire.
Les anecdotes et les références historiques sont aujourd’hui à la portée de tout le monde. Ainsi, les plus timides peuvent s’enhardir à lire L’Histoire de France pour les nuls de Jean-Joseph Julaud (plus d’un million d’exemplaires vendus à ce jour), ou bien encore les dispensables approximations de Lorànt Deutsch, quand les moins concernés apprennent sans le faire exprès en lisant ceci dans le dernier Fred Vargas (page 335) : « En la pleine expansion du phénomène [des Recluses], chaque ville avait ses reclusoirs, une dizaine, maçonnés contre les piles des ponts, contre les murailles de la ville, entre les contreforts des églises, ou édifiés dans les cimetières, comme le furent à Paris les reclusoirs célèbres du cimetière des Saints-Innocents. Cimetière qui fut, comme chacun sait, fermé et évacué en 1780 pour cause d’air méphitique envahissant. Les ossements, transportés aux catacombes de Montrouge… » catalogue3
Si j’interromps la citation au beau milieu d’une phrase, c’est parce que Vargas elle-même a fait taire à cet endroit son personnage qui s’exprimait en ces termes afin de bien signifier au lecteur que son pédantisme notoire rasait tout le monde. (Les aficionados auront reconnu Danglard.)
Oui, mais voilà : « comme chacun sait » sauf toi, toi, et toi aussi. Personnellement, j’ai un vieux réflexe quand une baderne assène ses vérités que j’ignore ou que je connais mal : je cherche à vérifier s’il n’est pas, en vérité, en train de dire une énorme bêtise qui, croit-il, passera crème tellement son auditoire est con.
Il faut que j’avoue ici une petite faiblesse : j’aime chercher et enquêter, certes, mais je suis conjointement une partisane du moindre effort. Ja, eine große feignasse, si l’on préfère.
Voilà pourquoi je lis actuellement La déportation des morts de Victor Fournel aux éditions de La Mèche Lente et croyez-moi, vous devriez en faire autant. Rien de plus facile, Vincent Dutois, l’éditeur, l’a fait imprimer au mois de juin (sur les presses de Julien Renon et sur Olin blanc naturel) et nous sommes déjà en août.
Cet écrivain, journaliste et historien qui vécut au XIXème siècle adorait Paris. Il écrivit moult articles et œuvres d’érudition ainsi que ce texte au sujet de Napoléon III et de Georges Haussmann. L’empereur de France nomma ce dernier préfet afin d’avoir un tâcheron à sa botte pour exécuter ses projets de moderniste. Il voulait moderniser la ville de Paris en la ravalant à grands traits et la libérer de ses odeurs pestilentielles. Ce fut Haussmann qui pensa à exiler les cimetières intra-muros vers la grande périphérie.
Victor Fournel dénonça cette « déportation des morts » avec truculence et des détails très documentés, et s’il les a rejoints depuis longtemps déjà, nous célébrons grâce à lui la naissance d’une belle maison d’édition.
« … [Monsieur Haussmann] trouve moyen de se surpasser chaque jour et d’effacer son caprice de la veille devant sa fantaisie du lendemain. Il démolissait les maisons pour ouvrir des boulevards, il démolira les tombes pour livrer passage à un viaduc ; à l’expropriation des vivants succèdent l’expropriation des morts et la déportation des cadavres, centralisés, loin des yeux qu’importunent ces lugubres spectacles, dans une nécropole qui sera le Botany-Bay des Parisiens décédés.
(…)
Je supplie donc mes lecteurs de surmonter la répugnance que peut inspirer à la faiblesse de la nature un sujet funèbre. À mes yeux, c’est ici la plus grave des questions soulevées jusqu’à présent par une administration néfaste, celle où se trouve le plus profondément compromis un intérêt moral supérieur à tous les intérêts matériels. Des hommes, des chrétiens, doivent avoir le courage de souffrir qu’on leur parle mort et tombeaux sans puériles périphrases et sans baisser la voix. »
La préface de son texte est un avis de l’éditeur, visible également sur sa page FB :
Et la presse en parle déjà ici :
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L’Impératif numéro cinq

Dans le numéro cinq de L’Impératif, la revue publiée par Jacques Flament Éditions, dix artistes se prêtent au jeu des questions-réponses sur le thème « être artiste et auteur en 2017 ». limperatif5-couverture-copie
Mon amie l’écrivaine Astrid Waliszek est du nombre, et c’est avec plaisir que je lui tiens le crachoir.

Extrait de nos échanges :

Waliszek-AstridA.W : « […] Il n’y avait chez moi que des livres en allemand gothique, au grenier ; la lecture n’existait plus dans la famille, la guerre avait tout détruit. Puis en quelle langue lire ? Chacun dans la famille avait une langue maternelle différente : ma grand-mère parlait le français, ma mère l’allemand, mon père le polonais — il n’y avait pas de langue commune. Ma mère et ma grand-mère parlaient l’alsacien entre elles, ma mère et mon père parlaient allemand entre eux — lui ne parlait pas alsacien et ne l’a jamais vraiment appris. Mes premiers mots ont été en polonais parce que j’ai été élevée par la sœur de mon père entre un et deux ans, qui ne parlait que polonais, mais j’avais déjà les trois autres langues dans l’oreille, je suppose. De cette déchirure primordiale il fallait faire quelque chose, trouver une unité, je pense — quand le français est venu, en maternelle, je me suis senti sauvée. »

AdSAdS : « […] On dirait que pour toi, le français est une cuillère dans le poing d’un prisonnier creusant un tunnel afin d’échapper à sa geôle, et que tu as vécu deux grandes évasions : la première quand tu étais enfant, la seconde quand plus tard tu devins la mère d’un enfant singulier. Ta première destination était la linguistique, soit un lieu d’études ; la seconde fut l’écriture, c’est-à-dire pour toi un lieu de récréation […] »

 

***

Disponible ici : L’Impératif

 

Un froid sec #12

© John Divola — Dogs chasing my car in the desert
© John Divola

C’était l’après-midi d’un jour d’avril. Hicham avait découpé la culotte de Coline pour en faire un cerf-volant mais il ne trouvait pas de support sur quoi la tendre dans l’abri de jardin et n’avait même pas de ficelle. Coline était encore nue et le taquinait depuis la chambre. L’air s’insinuait dans l’ouverture de la porte-fenêtre et rafraîchissait la pièce. La chaudière s’enclencha d’ailleurs dans la cuisine. Coline se leva et fit coulisser la baie. Hicham grimaça de dépit et fourra le tissu de la culotte dans sa bouche. Coline aimait les façons crues qu’il avait de lui montrer à quel point il aimait le goût de sa chatte.

Elle se colla à la vitre pour le consoler. L’aréole de ses seins et les poils bouclés de son sexe prirent une drôle de forme et Hicham éclata de rire. La dureté froide du matériau lui fit penser au plafond de verre qui freinait le destin de son compagnon. Lui disait qu’il était artiste et que ça n’avait rien à voir avec ça. Il était claustrophobe et l’Entreprise était un cercueil. Point, à la ligne.

L’époque était hors du temps et le pays au bord du vertige. Le couple avait quitté les réseaux sociaux pour conserver un calme relatif. L’agitation était moindre à C. et il suffisait d’éviter le jour du marché pour ne pas la sentir. Coline et Hicham avaient quitté la ville pour faire des enfants dans ce village de trois mille habitants entouré de vaches et de champs de tournesols, mais quatre ans avaient déjà passé et aucun petit n’était venu empêcher leurs nuits. Ils justifiaient leur départ en dénonçant la pollution de la ville et la cherté des loyers. Ils n’évoquaient jamais la violence qui avait gagné son centre. Elle n’était plus un impensé depuis quelques mois, mais ils refusaient tout simplement d’en discuter.

Hicham piqua des morceaux de poivron sur une fourchette pour en cuire la peau directement sur un des brûleurs du fourneau :

« Hicham, merde ! Tu sais combien de zéros j’ai mis sur le chèque, pour l’avoir ? Si tu l’abîmes, je te tue. » Coline commença par tourner le bouton.

« Et alors, quoi ? Tu la veux, ta slata mechouia, ou bien ? Tu jouis, tu as faim, tu réclames une slata en urgence, eh bien c’est la meilleure méthode. Sors de la cuisine, tu n’as rien à y faire. »

Ils luttèrent un court instant. Hicham s’empara des poignets de Coline et la tira gentiment dehors. Vingt minutes après, ils se régalaient sur le canapé en regardant un peu les informations. Lui avait tout son temps, mais la jeune femme avait un patient en début d’après-midi après un trajet de vingt minutes.

« Au fait, on y va ensemble dimanche matin, ou tu fais la grasse matinée et tu votes après ? »

(à suivre…)

La pluie fait des claquettes

IL A PLU TROIS JOURS d’affilée et le même espoir renaît : peut-être que ce matin, le courrier administratif que j’avais soigneusement oublié dans la boîte aux lettres depuis une semaine aura été suffisamment mouillé pour qu’un petit tas détrempé le remplace. Alors, en ajoutant un peu de farine et de la colle blanche, je pourrai fabriquer de menus objets que je finirai par poster, avec beaucoup de retard, en réponse aux lettres de rappel dont les menaces ne manqueront certainement pas d’aller crescendo.

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