Le Harrison est dans le Gers

LA BUSE TOURNOYAIT EN SPIRALE, à une distance qui permettait d’affirmer qu’elle attendrait en vain. Il suffisait pour s’en rendre compte de pénétrer dans la forêt, d’avancer dans les odeurs de cheval et d’automne et de suivre la courbe du chemin de terre en fixant avec un point de vue autrement intéressant le petit tas de déchets qui dévoilait sa supercherie de fibres et de plastique à mesure qu’on progressait dans sa direction. Anna se moqua de l’emplumé qui prenait ce tas de saloperies pour un tumulus et siffla son chien pour éviter qu’il ne se roule dedans. L’autre raison qui lui fit écourter sa balade était que les chasseurs ne laissaient rien derrière eux. Elle risquait par conséquent de tomber sur un rôdeur que le clébard commençait d’ailleurs à pister, la truffe collée au sol. Anna cria le nom du chien d’un ton exaspéré et toute ressemblance avec le personnage d’un roman de Jim Harrison s’arrêta là.

Paul Bugbee

(crédit photo : Paul Bugbee)

Les abeilles de Canta

Un froid sec — #17

LA LUNE BLEUE ÉTAIT APPARUE au-dessus de Villebasse quelques années auparavant à côté de la pleine lune de décembre et les gens s’en étaient accommodés comme d’un changement de saison. Aucune amélioration de leur sort ne coïncida avec son apparition, et ses influences subtiles s’épanouirent comme les fruits du hasard, en toute discrétion. Mercure rétrogradait en faisant un carré à Neptune, mais depuis la révélation que le fer des pointes de flèche de l’Âge de bronze était extra-terrestre, qui pouvait en avoir encore quelque chose à foutre ?

Il n’était bon qu’à recevoir une balle dans la peau mais il avait la noblesse des princes sylvestres que les braconniers et les garde-chasse graciaient parfois.

Le Chien avait ses quartiers dans le bois de Douceborde. Ses visites en ville passaient tantôt pour des fuites depuis un jardin mal grillagé, tantôt pour les errances du compagnon d’un sans-abri, bien que personne ne savait auquel d’entre eux on aurait bien pu l’associer.

Son pelage noir et feu plaisait aux chasseurs quand ils le trouvaient sur une de leurs pistes. Dommage, il avait déjà atteint l’âge adulte : c’était trop tard pour le dresser à traquer le gibier, garder un troupeau ou protéger les poules. Il n’était bon qu’à recevoir une balle dans la peau mais il avait la noblesse des princes sylvestres que les braconniers et les garde-chasse graciaient parfois.
Peu de gens disaient que si le fascisme arrivait, alors ils quitteraient la France. On rétorquait d’ailleurs à ceux-là qu’ils n’avaient jamais quitté Villebasse, donc bon. Que tout de même, c’était bien une des bizarreries de cette ville que les natifs travaillaient et mouraient ici, que ceux qui venaient de l’extérieur n’en repartaient pas non plus. Certains commencèrent un rapprochement oiseux avec la lune bleue, disant qu’elle n’en était pas à sa première apparition. À partir de son association avec les grandes guerres, les engueulades fusaient et tout cela tournait court.
David Canta était apiculteur depuis toujours et se gardait de donner son avis. Seule la vie en monarchie de ses abeilles l’intéressait, et son Hexagone à lui n’était pas la France mais l’alvéole.
Aujourd’hui, la lune bleue se détachait sur l’horizon, basse et lourde comme une lune d’été. Sa couleur apparente indiquait au moins qu’elle avait une température élevée. Or, la neige était bien présente et son manteau épais rappelait des hivers très anciens.
Les Setters de Cédric formaient un cercle parfait. Leur course harmonieuse et la puissance de leur galop ajoutaient à la beauté étrange de leur rencontre. Le Chien les avait rejoints comme s’il honorait un rendez-vous. La menace du fusil de Cédric lui mordit bien un peu l’échine, mais pas davantage que la morsure d’une puce.
David Canta la balaya d’un geste vers l’épaule de son voisin, qui lui obéit. Il recula pour casser son arme et la glissa sous son aisselle.
L’apiculteur sourit en approchant de la meute. Il entra dans le cercle et écarta légèrement les mains de ses cuisses, paumes ouvertes. Il faisait à présent partie d’un convoi de cowboys et les indiens tournaient de plus en plus vite en négligeant la fatigue de leurs montures.
La lune bleue arriva au milieu du ciel. Son opposition au soleil embrumait la scène, donnait un halo flou aux chiens qui écumaient. Le charmeur d’abeilles aima cet instant comme il aimait la danse de ses insectes. L’agitation était pour lui la langue du désordre. Elle produisait des formules magiques qui le stimulaient et qui précédaient ses choix.

Le nectar circulait de bouche en bouche, de jabot en jabot avant d’être déposé dans les alvéoles avec davantage d’ardeur semblait-il.

Canta avait un intérêt particulier pour la lune bleue. Il notait soigneusement ses phases dans le ciel sans s’étonner qu’elle en ait et bénissait discrètement cette plagiaire aux cycles plus longs que ceux de la vieille lune.

Les abeilles l’avaient intrigué les années précédentes en se mettant à produire davantage au moment où la lune bleue passait devant une constellation de terre. Le nectar circulait de bouche en bouche, de jabot en jabot avant d’être déposé dans les alvéoles avec davantage d’ardeur semblait-il. Stupéfait, l’apiculteur récolta une première fois puis sans cesse un miel plus abondant que dans le Canaan de la Bible. Les essaims crevaient dans tout le pays sous les pesticides et ses collègues tiraient le diable par la queue mais il était connu qu’au marché de Villebasse, on pouvait encore se procurer des pots de miel en allant directement sur son stand. Et des pots de pas moins d’une livre !
Il était conscient de sa veine insolente et se méfiait du sort qu’un jaloux pourrait lui réserver, à lui ou bien à ses ruches et c’est pourquoi il était entré en affaire avec une espèce de chamane qui venait réciter aux solstices et aux équinoxes des prières de protection devant ses ruches en brûlant des tresses de sauge blanche. Canta aurait pu diffuser ses observations dans le milieu afin d’aider ses collègues mais la sagesse, ou bien l’intuition, lui conseillait de ne pas trop la ramener avec des croyances de trou-du-cul.

Snowflakes all around my head and in the wind

Journal du temps qu’il fait — dans le domicile nocturne de Saturne #1

JE SUIS SORTIE TÔT, ce matin, après m’être aperçue que le néon dans la salle de bains ne bourdonnait plus. J’ai bien conscience que je passerais pour une idiote si je disais cela à quelqu’un, mais la vérité est que le manque de lumière ne me dérange pas au point de m’envoyer chercher une ampoule neuve. Je me fiche de mon apparence, si bien que même au point du jour, je me contente de froisser mes boucles encore humides du bout des doigts et je tiens avec ce résultat jusqu’à l’heure de me coucher.

Il a neigé sans cesse depuis trois jours et le même espoir renaît

En revanche, ce bourdonnement qui s’est tu est une autre histoire. C’est un des bruits familiers qui m’informent que tout fonctionne dans ma maison. Un repère sonore, la borne d’un rite quotidien. C’est pourquoi j’ai pris le silence de cet « acouphène » comme une bonne affaire, puisqu’il m’oblige à poser mon stylo pour quitter la maison. Maison dans laquelle je traîne depuis pas loin d’une semaine si j’excepte mes sorties avec le chien.

Quand je remplis un instant comme celui-ci avec des actes du quotidien,  je nourris ma bonne conscience et mon cahier de comptes vertueux sur la couverture duquel la poussière s’accumulait depuis déjà un bon moment.
Il a neigé sans cesse depuis trois jours et le même espoir renaît : peut-être que ce matin, le courrier administratif que j’avais soigneusement oublié dans la boîte aux lettres depuis lundi dernier aura été suffisamment recouvert de neige fondue pour qu’un petit tas détrempé le remplace. Alors, en ajoutant un peu de farine et de la colle blanche, je pourrai fabriquer de menus objets que je finirai par poster, avec beaucoup de retard, en réponse aux lettres de rappel dont les menaces ne manqueront certainement pas d’aller crescendo.
Correctement chaussée, je traverse à pas pressés une tempête de neige aux flocons si larges et si drus que le mot « snowflakes » me vient aussitôt à l’esprit, parce que dans les structures lexicales de mon imaginaire de locutrice française, il se rapproche du « cornflakes » dont il imite drôlement bien la forme des pétales. Mais il l’imite en silence. Sans reproduire leur craquement sous les dents. Parfois, une chute de neige peut s’apparenter à une scène dans un film du cinéma muet dont le piano, lui aussi, se serait tu. Exactement comme mon néon dont je tiens le frérot sous le bras à présent que je suis sur le trajet du retour.
C’est en me baissant pour ajuster ma botte fourrée au sortir d’un pas profond dans un cumul de neige que je remarque la chatte en bas de la volée de marches, située juste derrière les maisons mal plantées à gauche de la résidence où j’habite. Une croisée Norvégienne puissante à la robe anthracite et fournie. Elle me regarde gravement. Mon coup d’œil, lui, est machinal. Ce quartier est le territoire des chats abandonnés et nous cohabitons plutôt pas mal. Ils se font rarement écraser par l’un des nôtres ; nous nous faisons rarement attaquer par l’un des leurs. La Norvégienne cesse de me fixer et monte ses pattes avant sur les premières marches avec une lenteur étudiée (obéit-elle à une sorte de didascalie ?) puis sort de mon champ de vision et de mes pensées.
J’en saurai davantage à la fin de la journée, quand un enfant du voisinage éclairera ma lanterne. Il sonne à ma porte pour demander mon secours parce que la chatte a mis bas dans un abri de grosses pierres. Il voudrait que je prenne la malheureuse en charge car il fait très froid et que ses parents n’aiment que les chiens.

 

C’est comme si le dernier jour de sa vie pouvait être aussi celui de son dernier mot.

Bien entendu, elle a déjà disparu quand j’arrive de mauvaise grâce sur les lieux de sa maternité, vraisemblablement récupérée par ses maîtres dont l’enfant n’avait pas connaissance.
Curieusement, je pense au cours de  l’existence : nous assistons en moyenne à trente mille levers de soleil et l’un d’entre eux a ouvert son rideau sur une scène merveilleuse de la vie que j’ai manquée par la faute d’une ampoule claquée. Les rendez-vous du hasard dépendent de la rencontre entre un temps et un lieu, à condition qu’il y ait un témoin, animal ou végétal.
Trente mille levers de soleil, et l’on sait que l’érudit bénéficie de la connaissance de trente mille mots. C’est comme si le dernier jour de sa vie pouvait être aussi celui de son dernier mot.
Cette chatte n’en vivra pas autant puisqu’un félin vit pendant environ quinze ans. Mais elle m’a regardée ce matin avec une sagesse animale si grande dans ses prunelles qu’elle vaut largement trente mille mots, qu’elle mérite largement trente mille levers de soleil. C’est pourquoi, si mes calculs sont justes, je suis certaine qu’elle a donné la vie à pas moins de six chatons pour les additionner à la sienne et arriver à ce beau compte rond.