Tandis que le roman agonise

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NOUS SOMMES DÉBUT AVRIL ET les giboulées sur l’Astarac nous harcèlent encore par intermittence. Le temps qu’il fait emboîte le pas des romanciers : leur époque s’en va, et le coup de chaud qui étrille les continents depuis quelques années nous souffle dans le cou avec la menace d’une balle dans la nuque. Faudrait-il davantage se pencher sur nos textes pour l’esquiver ? Je n’en sais rien, mais le roman achève lui aussi de mourir, comme nos meilleures années, et des auteurs tels que Russel Banks dans l’État de New-York ou Bret Easton Ellis à Los Angeles récitent le Kaddish. L’Amérique a de bons pisteurs, alors quand ils interprètent des signes et des traces, je mets généralement une bouilloire sur le feu et je les écoute en buvant sans bruit.

Devant ma maison, hier en fin d’après-midi, je regardais la lumière silhouetter le calvaire sur la colline et les trois arbres sur son coteau attenant ; les taches d’encre au-dessus qui s’émiettaient et le timide arc-en-ciel sur la gauche annonçaient la fin de la pluie, mais les cerisiers hâtifs savaient déjà qu’ils avaient fleuri pour rien car demain, le froid qui revient les privera en juin de leurs fruits. Les plus beaux fruitiers sont chez ma voisine.

Elle est plus lente à mourir, elle, qui taille encore ses haies contre ses quatre-vingts ans. Si lente, que c’est son chien qui est parti avant.

Qui a essuyé les larmes d’une vieille sait que la tendresse est vaine, une simple politesse pour dire « je crois à la violence de ton chagrin, je sais que ton compagnon valait plus qu’un chien. »

Le vingtième siècle a reçu des funérailles foudroyantes, et pourtant son enterrement dure encore. C’est pour cela, je crois, que ma voisine s’obstine à cuire des confitures, à glisser des foies sur le dessus de ses pâtés, à planter des patates et à protéger des semis : il faut que son chant du cygne exerce l’ouïe de son successeur numérique.

S’obstiner à écrire dans ce contexte est dérisoire ; et au stylo, davantage encore. Bret et Russel disent ne plus écrire de roman pour l’un, regretter de ne pas avoir l’âge de commencer à écrire directement des scénario de séries pour l’autre.

Russell Banks dit même que « l’importance du roman a considérablement diminué au cours des premières années de ce XXIème siècle. qu’elle a entraîné la disparition de l’importance des romanciers. Aujourd’hui, qui domine le monde intellectuel ? (…) Il faut bien admettre que les figures dominantes de notre temps ne sont plus les écrivains, se sont les médias visuels : les films et les séries. Et ils ne sont même plus visionnés à la télévision, mais en streaming sur Internet. Avez-vous remarqué que toutes les notices nécrologiques d’écrivains (…) mentionnent en premier lieu l’adaptation cinématographique de leurs romans ? C’est fou, non ? On ne parle plus de vous pour les romans que vous avez écrits, mais pour les films que l’industrie du divertissement en a tirés. (…) Si j’avais 22 ans aujourd’hui, c’est-à-dire l’âge auquel j’ai commencé à raconter des histoires, je ne choisirais pas le roman mais le scénario de séries. »

Breat Easton Ellis tient à peu près le même langage : « Il se passe que le monde change et que je m’adapte, moi. (…) Tenez, prenez cette série relativement mauvaise qui s’appelle You (…) elle a été vue par un million de spectateurs. Mais quand Netflix l’a achetée, elle est passée à 40 millions de spectateurs. 40 millions ! C’est ça, le nouveau monde. Une nouvelle façon d’atteindre le grand public. (…) La culture numérique représente vraiment un nouveau monde avec de nouvelles opportunités, et je suis très heureux de vivre dans ce monde-là. Il suffit de s’y adapter. C’est tout l’enjeu. Mais ça veut dire que le roman est désormais perdu. (…) Aujourd’hui, pour s’immerger dans d’autres cultures, plus besoin de lire de romans, il suffit d’aller sur Internet, sur son smartphone, sur Instagram… Je remets donc en question le but même du roman. »

(extraits tirés de leurs entretiens respectifs publiés dans les numéros 8 et 9 de la revue America)

Je me sens démunie et sotte avec mon stylo. Que vais-je faire des pensées d’un des personnages de mon roman en cours ? J’en suis au moment où elle vit une histoire sordide avec un homme brutal et indifférent. Elle se demande, au lieu de le quitter, s’il ne va pas l’aimer enfin, au mitan de sa vieillesse, quand il aura besoin  d’elle pour enfiler sa queue six fois par jour dans un pistolet. Moi, je retranscris ses pensées pratiquement sous sa dictée, parce que je ne suis bonne qu’à ça.

Nous sommes des contemplatifs, impuissants à bouger le Monde, mais nous savons nous préparer aux coups qu’il donne. Tout à l’heure je suis sortie, et à mon retour, une musaraigne gisait sur le pas de ma porte. J’ai remercié mon chat pour son offrande. Il sait que je suis mauvaise à la chasse et je sais que je lui fais pitié. J’ai franchi le seuil avec brusquerie, pour ne pas admettre ma défaite avec ce roman qui, lui aussi, se meurt à ma porte.

Un froid sec #18

roman en cours, Un froid sec

  CEST LA NEIGE QUI M’A TUÉE. Que l’on se rassure, je ne vais pas profiter de ma mort pour raconter mon histoire, parce que le récit d’une vie est intéressant à la condition d’être remarquable et que la mienne ne le fut pas. Je suis née un mois de mars à Villebasse contre l’avis de ma mère et je suis morte au mois de janvier 2019 avec mon plein accord, peu avant la date qui m’avait été annoncée en rêve — preuve que les prédictions ne sont pas toujours fiables. J’avais toujours vécu à Villebasse et je m’étais étonnée que mon âme ne soit pas montée au ciel après mon accident mortel, parce que je n’avais jamais aimé cette ville. Pourquoi y étais-je encore alors que rien ne m’y retenait, cela était pour moi un mystère que je n’avais pas les moyens d’élucider. Non pas que je sois sotte, mon intelligence est moyenne, mais je n’étais pas familière des choses de la Mort et il m’aurait sans doute fallu pratiquer des actes opératifs desquels mon absence de religion m’avait tenue éloignée.

Pour me débarrasser de la chose conventionnelle et parce qu’il me reste un brin de politesse, je vous informe que je m’appelle Rose ; et si je dis « vous », c’est parce que j’étais écrivaine de mon vivant et que je n’ai pas pu me défaire en mourant de la sale manie que j’ai encore de vouloir raconter tout et n’importe quoi à n’importe quel public. Et parce que ça me fait bien suer de reconnaître que j’en suis réduite à parler toute seule, ce que je connaissais déjà avant, à la différence que je me servais d’un lectorat pour ne pas en avoir honte.

     J’aurais pu mourir d’une balle en pleine tête dans un barrage de manifestants ou des suites d’une longue maladie dans une chambre d’hôpital, mais non.

     C’est la neige qui m’a tuée.

     Je marchais au milieu des congères, au cœur du plus froid des mois de janvier. Une chute de flocons drus et lourds accablait Villebasse depuis des heures. Les rues bien sûr étaient vides et je n’avais rien à faire dehors. Il y avait simplement que la neige effaçait les décors de ma vie, assignait mes voisins à résidence et nom de Dieu ! Oserais-je le dire ? Que toute cette neige qui se déchaînait dans une colère silencieuse m’apaisait. Le silence de l’écriture n’est en rien comparable ; il est instable, tourmenté et facile à rompre. Celui de la neige, au contraire, ralentit le galop de l’esprit jusqu’à le mettre au pas. Et l’on se sent vivant comme jamais, parce que notre sang chaud de mammifère nous irrigue au milieu des arbres qui, au même instant, et de manière contraire, affaiblissent leur sève pour rester immortels.

     Soudain, les derniers flocons sont tombés et une autre sorte de silence a épaissi l’atmosphère. j’ai pris une profonde inspiration, de quoi me faire exploser la chaudière et le palpitant, et quand j’ai soufflé vite, fort et longtemps, j’ai pensé que c’était une belle journée pour mourir. Parce que la joie , quand elle est là, fait toujours penser qu’à partir de là on a eu une vie pleine et entière et que l’on peut enfin passer l’arme à gauche. Enfin, bref ! Ce genre de connerie, quoi !

     Alors, mon cœur obéissant s’est arrêté de battre. Et dans quelques jours, après la Pluie Merveilleuse, les habitants de Villebasse me rejoindront au Ciel. En attendant ce moment, voici leur histoire dans leurs derniers instants […] »

La murmuration

poésie

Il y a cet homme en pull rayé

Qui demande à une femme
Sur le banc d’à-côté
Si elle ne trouve rien de plus bouleversant
Sur cette Terre
Que le vent
Dans les blés quand il met une pagaille savante
Dans leurs épis
Comme une réplique à la murmuration des étourneaux
Là-bas au nord du ciel
Qu’il persiste à lui montrer                    *
                     *
Moi ce qui me touche
Comme un matin d’avril
C’est quand je découvre
Sous le ciel de ton nombril
Ton oiseau à gros bec
Blotti comme un crayon
Tombé au fond d’une chaussette
                   *
Bien sûr tu n’en sais rien
Et puis il est tard
Tout devient froid et silencieux
Quand c’est l’heure de rentrer
Oui j’ai vu le bus n’est pas loin
Mais mon désir se dissipe
Et j’ai la flemme de courir
Alors pourquoi nous presser

Je crois que je démarre un nouveau roman jeunesse (alors que j’ai d’autres romans à terminer sur le feu), mais j’ai des phrases qui me viennent sans que j’aie encore le début de la queue d’une idée de mais bon sang ! mais quel sera le sujet de ce texte ? Je dépose celles-là ici pour ne pas les mettre à la corbeille, puis je les exhumerai ultérieurement. Ou pas…

« CE MATIN, SOLAL N’EST PAS VENU au collège car il dit que son père a la grippe. La semaine dernière, il avait déjà manqué deux jours au motif qu’il l’avait tué avec un  marteau-piqueur. Or, ça se tient, car quand on est mort, on a les défenses immunitaires qui baissent, donc, on s’enrhume plus facilement. Et comme par-dessus le marché il a un cancer (son père, pas Solal), je crois que c’est pour cela que la mère Lacapelle lui fiche la paix. »

extraits, jeunesse

Le Saut-de-loup

poésie
J e rentrais à la brune en traversant l’Astarac avec mon gilet jaune
                 sur le tableau de bord
la nuit me dévorait dans une mastication infinie
quand une buse qui me guettait
a quitté son talus d’un puissant battement d’ailes pour frôler
                exprès le haut de mon pare-brise
                                           puis a continué vers le ciel
J’ai su alors qu’elle était tombée sur les chatons :
une portée que j’avais offerte
               à la Sauvagine
histoire de remettre les compteurs à zéro
               au sujet de mes rapines de lapins et de poissons
Cela m’a fait penser dans la montée sinueuse
               entre Laveraët et Saint-Christaud
à une phrase du poète David Kirby
                 qui dit à peu près ceci :
« Le loup-garou lui aussi est une sorte de figure christique :
                il bave pour nos péchés. »
Je suis tombée sur son recueil
               au moment où je nettoyais un ou deux coins de mon existence
pour faire de la place à une nouvelle vie
                — j’en ai trouvé une en promo
qui ne me va pas trop mais si je la prends pas
                je ne me sentirai pas le droit
d’aller gueuler dans mon gilet canari tantôt avec les autres
               devant une raffinerie et un péage
Le bouquin traînait là avec une tête de vache normande
                 sur sa couverture
sous son museau il est écrit « Le Haha » mais
                 si on lui enlève un h on pense de suite à la Norvège
                                             et à ses airs de Take on me
sauf que le gars Kirby est né à Bâton-Rouge
                alors du coup ça ne le fait pas
Or, il se fait que j’ai trouvé une nouvelle maison derrière laquelle
               il y a un saut-de-loup
                                        –- l’autre nom du haha, justement,
un fossé pour toute clôture qui laisse entrer l’horizon
mais qui dissuade les cons de me rendre visite
                 pour voir une écrivaine
                                         et tout son toutim rimailler dans son jus
J’y ai vu un signe, moi, à cette coïncidence,
              et même si ce n’est pas assez
(il faut mille cinq cents signes espaces comprises pour faire une page)
j’ai noté ce signe dans un carnet que j’ai refermé ensuite
                pour l’oublier près du recueil de Kirby
                                          en espérant qu’ils me fassent une portée.