Tenere non potes, potes non perdere diem

La mémoire est une rivière changeante
Que certains souvenirs
Remontent depuis sa source
Parfois bien loin
En amont
Du point où on les attend.
L’appel
Qui meut ces drôles de saumons
N’est pas plus impérieux
Que celui de leur l’instinct
Et pourtant,
Le bénéfice engendré
Par la réussite de leur périple
Peut être espéré
Avec davantage de ferveur.
Et si, par exemple,
L’astucieuse mouche qui les fait accourir
Est le printemps grandiose
Qui s’avance,
Alors les plus ténébreux
Perdront
La nocuité de leur poison.
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Comme le cri d’un faucon

Un froid sec — #16

LE CRI A DÉCHIRÉ L’AIR ET ILS ONT CESSÉ LEUR JEU.
Le gros Mattéo ramena son pied droit à la verticale, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière et commenta sobrement :
— Ah ! Virgile : ton chien a enfin bouffé la mère Anglade.
— Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts.

Ils tendirent tous l’oreille : ça ressemblait au cri d’un faucon en chasse.

Ce cri recommença, plus fort et plus longtemps. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un chiot un peu stupide et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.
Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo risqua un pas en avant puis s’arrêta net. Il se retourna et dit à ses camarades : « C’est la voix de Sorraya ; venez, faut aller voir ! »
Julie le regarda avec une gratitude qui n’empêcha pas sa prudente réserve : « Tu veux pas plutôt qu’on appelle les flics ? Il me reste du forfait et j’arrive à capter un peu, ici. »

L’attaque

Un froid sec — #15

Le Chien avait égorgé le clerc de notaire sans forcer de la gueule, au point que la facilité de ce premier meurtre imprima dans son esprit le sentiment qu’il n’avait pas encore éprouvé jusqu’à présent : il était un dominant et les Humains ne lui causeraient plus de douleur.

Il avisa un fourré devant lequel il tourna sur lui-même au moins trois fois avant de s’immobiliser dans son axe favori et de s’accroupir tête au nord, donc, afin de lâcher une matière un peu molle qu’il renifla sur la neige mais qu’il ne chercha pas à recouvrir.
Puis il leva la tête et fixa la lune habituelle et la Lune Bleue qui ce soir lui était conjointe.

Les codes olfactifs de l’homme de loi avaient ouvert un canal dans la mémoire du chien et une sensation de peur et de douleur mêlées y progressait comme une fumée noire. Renifler l’Humain tout à l’heure lui avait fait mal et l’avait mis en colère. Il ne se rappelait pas pourquoi mais son instinct l’avait contraint à attaquer avant d’être attaqué.

Le môme se faisait enchanter par le murmure hors saison d’un banc d’étourneaux

Nul ancien maître ne l’avait qualifié au mordant et jamais un sang chaud n’avait mouillé ses babines mais voilà : après avoir dégringolé à l’arrêt de la tempête et renoncé à remettre en main propre le papier officiel qui l’avait conduit aux Marettes, le clerc avait traversé le parc en diagonale pour rejoindre son automobile électrique. Parc où, fortuitement, Le Chien quémandait le partage d’un biscuit à un garçonnet emmitouflé.
Le môme se faisait enchanter par le murmure hors saison d’un banc d’étourneaux, visage dressé vers le ciel et bras ballants, ce qui laissait croire qu’il tendait son croissant vers l’animal. Mais au moment de happer la gourmandise de toute la douceur de ses babines, Le Chien huma l’air et grogna avant même d’apercevoir le type. Affolé, le père du gamin surgit derrière son fils et l’enleva en le portant sous les aisselles. « Papa, lâche-moi ! Papa, lâche-moi ! » ; « Chut ! Cassim, s’il te plaît… » et le parc fut enfin vide.
Le Chien suivit le clerc et le contourna pour se trouver face à lui. Il bondit sans élan et l’attaqua avant d’être reconnu. L’homme hurla et se débattit en tombant à la renverse.