Le Garçon d’à côté

Les jappements d’un chien
Ont cessé longtemps après l’heure du bain.
Dans le coffre de la voiture
Des voisins
(des gens très bien),
L’empreinte humide du petit Arthur
A séché comme les mûres
Accrochées au grillage de sa maison
Qu’il n’a pas vues noircir.

On a trouvé dans son cahier
Caché dans le pupitre
De sa chambre
Plusieurs chapitres
Au sujet de la Russie
Et diverses orthographes
Du mot Vladivostok
(que j’avais entendu
dans une drôle de chanson
sur un vieux phonographe),
Et puis son père sans regrets
Et de la corde pour le pendre
Sur laquelle on a tiré.

A la frondaison précoce
Personne ne se moque
Du frère qui dépose à Terre-Cabade
Sur la tombe vieille et fleurie
Les horaires clandestins
D’un aller simple pour le vaste pays.

A quoi ressemblent les rêves des gosses
Rabougris dans leur dernier sommeil ?
Probablement à des foucades,
Comme des fossettes ou des cœurs sains
Sculptés sur de hâtifs transis… »

(extrait d’Un régal d’herbes mouillées, éd. Les Carnets du dessert de lune)

Dans la nuit de samedi à dimanche, une centaine de tombes ont été profanées au cimetière Terre-Cabade.

La perdrix Béatrix

  CE MATIN, LA PLUIE EST SI FINE qu’on ne la devine pas. Si fine, que sa percussion sur le toit de la véranda fait d’abord penser à la déambulation des oiseaux qui logent ici au jardin. Pourtant, si l’on y prête bien attention, l’on finit par s’étonner qu’ils soient si nombreux et alors le mystère est résolu.

     Une perdrix traverse le jardin entre le cerisier et le noyer, en direction du nord, comme tirant un fil d’une pelote sous son aile. Un autre volatile émet un cri singulier. Celui-là m’est inconnu, comme d’autres, et c’est pourquoi je me demande comment on peut traiter quelqu’un de tous les noms d’oiseaux. Voyez-vous, il ne suffit pas de citer la dinde, la pie, la pintade ou la bécasse pour épuiser la liste.
     Le poète Christian Beck avait choisi le prénom Béatrix pour sa fille et précisé qu’il fallait le prononcer comme la perdrix, en taisant la consonne finale. Est-ce que penser à un nom d’oiseau en nommant cette enfant, c’est la « traiter », c’est-à-dire l’insulter, mal dire et par conséquent la maléficier ?
     Certes, c’est d’abord un prénom qui évoque l’action de mettre un défunt au rang des bienheureux et l’on se demande un instant si cet homme avait pressenti le suicide de la mère de sa petite, déjà née, la pauvrette, au début de La Grande Guerre. Ce dont on est sûr en revanche, c’est de la capacité d’émerveillement de l’immense écrivaine que sa fille devint par la suite — que les titres de ses œuvres comme Grâce, Guidée par le songe ; L’épouvante, l’émerveillement ; Conte de l’enfant né coiffé, semblent confirmer.
     S’appeler Beck et avoir pour prénom Béatrix, c’est déjà avoir « la bouche bée », aussi naître par le ventre de la mère puis par la bouche du père, soit prendre racine chez l’une puis prendre langue chez l’autre, c’est, en quelque sorte, être prédisposée à connaître la langue des oiseaux car, comme l’a si justement fait remarquer Michel Butor, « un mot est hanté par tous les mots qui lui ressemblent ».
     Et puis, n’est-ce pas, la perdrix a deux coeurs…
(Illustration Emiliano Ponzi)

Rose Mirail #1

  UN MALHEUR PEUT-IL ENGENDRER UNE histoire qui entrera progressivement dans la lumière sans que celle-ci en occulte la douleur vivace ? Est-il possible de s’autoriser à retrouver le goût des autres, à rire sans trahir les fantômes à qui l’on rend hommage de moins en moins souvent au fil du temps parce que la vie réclame que le cœur, l’esprit et le geste soient tout entiers à son affaire ici et maintenant ?

     Rose Mirail a tout juste seize ans quand elle entre dans la papeterie de la rue Pasteur pour retrouver au moins une des habitudes qui bornaient son ancienne vie. Elle croit se souvenir que c’était quelques semaines après le décès de ses parents.
Elle s’avance dans la boutique sans faiblir malgré le regard intrigué de Jeanne Bordès, la papetière. Son infortune avait paru dans la presse régionale mais tout ce qui a lieu ici, à Maresbourg, est toujours su avant. Rose flâne entre les rayons en serrant son sac, se promettant de ne rien dépenser dans la boutique. L’argent qu’elle a volé dans les affaires de sa mère après l’enterrement doit durer.
 
     Rose ne s’est pas douchée depuis quatre jours et la seule eau qui a mouillé son linge de corps vient de sa sueur parce que le videur de la piscine avait repéré comment elle sautait depuis le pin parasol de l’autre côté du grillage. Il l’avait raccompagnée avec une clef au bras mais curieusement, il ne lui avait touché ni les seins, ni les fesses. Il s’appelait Kassim. Peut-être que c’était haram de toucher une femme comme Rose, mais elle n’allait pas s’en plaindre.
 
    Rose ne vit pas dans la rue depuis assez longtemps pour que son allure montre ce qu’elle est devenue.
Toutefois, elle dégage une drôle d’odeur, mélange de panique en note de cœur et de fille qui se néglige en note de fond. Mais celle qui domine, la note dans sa tête, c’est le fumet des corps désossés de ses parents. Il colle encore à ses narines, au point d’avoir l’impression que les gens froncent le nez en la croisant, et elle se gratte comme un chien errant à chaque reniflement qu’elle prend pour elle. Le creux de son poignet, la courbe de son ventre et le haut de son épaule en sont couverts de stries parallèles ; comme la portée d’une partition si un jour elle voulait y tatouer des notes de musique.
Si-si-do-ré-ré-do-si-la, sol-sol-la-si-si, la-la
Oui. L’Hymne à la joie. Elle a, au moment où ce trait d’humour lui traverse l’esprit, la même charge subversive qu’un bras d’honneur.
 
     Rose s’arrête devant le rayon des carnets. Qu’est-ce qu’ils sont stylés dans leurs belles couv’ ! Le papier la rend dingue. Les grands formats souples et non lignés des Paperblanks sont les plus sexy.
Bon sang ! Vingt euros pièce. Avec vingt euros, elle tient pour vingt jours de pain baguette. Elle doit donc choisir entre se passer de pain ou se priver de logement. Pas un logement avec un loyer à vingt euros, bien entendu. Non, elle pense acquérir un carnet pour en faire une maison. Une maison pour abriter ses rêves. Quand Rose écrivait, avant, dans celle de ses parents, elle était comme un charpentier. Elle construisait, elle bâtissait, elle isolait, elle délimitait un territoire. Et du territoire, elle n’en a plus. Alors, si Rose se fabrique un petit chez-elle à l’encre et au papier, elle se sentira moins dehors.
Un pied-à-terre qui tiendrait dans son sac à main, ça vaut finalement bien ses vingt balles. Et pour manger, eh bien, elle improvisera.
 
     Il n’y a pas grand-monde dans la boutique. Des habitués en panne de ramette ou de colle en bâton. Un gamin sort des jupes de sa mère pour trottiner en direction de petits articles aux couleurs vives posés sur le bas d’une étagère et trébuche en chemin. Son front heurte le sol, ce qui le fait hurler aussitôt. Le cœur de Rose se serre quand la mère ramasse le gamin pour manger la trace rouge de ses baisers, comme si elle voulait la remplacer par la trace de son rouge à lèvres. Trace contre trace, douleur contre douceur. Le petit en profite pour redoubler ses larmes.
 
    Rose n’avait pas pleuré à l’annonce de la sortie de route de ses parents sur la départementale de Rapelens. On lui avait précisé charitablement qu’un chevreuil était le coupable et que les occupants du véhicule n’avaient pas eu le temps de souffrir. Ses yeux étaient restés secs à l’enterrement. Le mouillé de sa douleur était dans sa poignée de terre et dans sa pivoine sur chaque cercueil.
 
     Rose commence à trembler et pense qu’elle n’aurait pas dû mettre ses pieds dans les traces de son ancienne vie. Elle venait souvent ici en compagnie de sa mère mais elle a sous-estimé l’épreuve de cette visite aujourd’hui mémorielle. Elle claque des dents malgré la chaleur aiguë de juillet et sent qu’elle va faire un malaise. Elle se dirige vers la caisse sous le regard attentif d’un homme brun d’œil et de poil qui lui emboîte le pas en se déplaçant avec difficulté.
Après que Rose a quitté la boutique, il demande à Jeanne Bordès comment va la petite des Mirail.
« Ma foi, je ne l’avais pas revue depuis l’enterrement. J’ai mal pour elle mais elle a l’air de tenir le coup, tu ne trouves pas ? »
L’homme garde pour lui qu’il trouve à Rose une mauvaise mine, pour ne pas dire une sale tête, et sort à son tour. Il a acheté une ramette de papier dont le poids lui est pénible. Il renonce cependant à rentrer directement chez lui en apercevant la silhouette de la jeune fille au bout de l’avenue Foch.

Chante, rossignol, chante !

Je rêve de tomber sur une critique littéraire qui donne envie de lire un livre sans le secours d’une louange hyperbolique.
J’ai un rossignol dans mon jardin qui fait déjà très bien le job depuis quelques nuits pour choper de la femelle, et plus je l’écoute, plus j’en déduis que la surenchère est l’ennemie du bien.

Tandis que le roman agonise

NOUS SOMMES DÉBUT AVRIL ET les giboulées sur l’Astarac nous harcèlent encore par intermittence. Le temps qu’il fait emboîte le pas des romanciers : leur époque s’en va, et le coup de chaud qui étrille les continents depuis quelques années nous souffle dans le cou avec la menace d’une balle dans la nuque. Faudrait-il davantage se pencher sur nos textes pour l’esquiver ? Je n’en sais rien, mais le roman achève lui aussi de mourir, comme nos meilleures années, et des auteurs tels que Russel Banks dans l’État de New-York ou Bret Easton Ellis à Los Angeles récitent le Kaddish. L’Amérique a de bons pisteurs, alors quand ils interprètent des signes et des traces, je mets généralement une bouilloire sur le feu et je les écoute en buvant sans bruit.

Devant ma maison, hier en fin d’après-midi, je regardais la lumière silhouetter le calvaire sur la colline et les trois arbres sur son coteau attenant ; les taches d’encre au-dessus qui s’émiettaient et le timide arc-en-ciel sur la gauche annonçaient la fin de la pluie, mais les cerisiers hâtifs savaient déjà qu’ils avaient fleuri pour rien car demain, le froid qui revient les privera en juin de leurs fruits. Les plus beaux fruitiers sont chez ma voisine.

Elle est plus lente à mourir, elle, qui taille encore ses haies contre ses quatre-vingts ans. Si lente, que c’est son chien qui est parti avant.

Qui a essuyé les larmes d’une vieille sait que la tendresse est vaine, une simple politesse pour dire « je crois à la violence de ton chagrin, je sais que ton compagnon valait plus qu’un chien. »

Le vingtième siècle a reçu des funérailles foudroyantes, et pourtant son enterrement dure encore. C’est pour cela, je crois, que ma voisine s’obstine à cuire des confitures, à glisser des foies sur le dessus de ses pâtés, à planter des patates et à protéger des semis : il faut que son chant du cygne exerce l’ouïe de son successeur numérique.

S’obstiner à écrire dans ce contexte est dérisoire ; et au stylo, davantage encore. Bret et Russel disent ne plus écrire de roman pour l’un, regretter de ne pas avoir l’âge de commencer à écrire directement des scénario de séries pour l’autre.

Russell Banks dit même que « l’importance du roman a considérablement diminué au cours des premières années de ce XXIème siècle. qu’elle a entraîné la disparition de l’importance des romanciers. Aujourd’hui, qui domine le monde intellectuel ? (…) Il faut bien admettre que les figures dominantes de notre temps ne sont plus les écrivains, se sont les médias visuels : les films et les séries. Et ils ne sont même plus visionnés à la télévision, mais en streaming sur Internet. Avez-vous remarqué que toutes les notices nécrologiques d’écrivains (…) mentionnent en premier lieu l’adaptation cinématographique de leurs romans ? C’est fou, non ? On ne parle plus de vous pour les romans que vous avez écrits, mais pour les films que l’industrie du divertissement en a tirés. (…) Si j’avais 22 ans aujourd’hui, c’est-à-dire l’âge auquel j’ai commencé à raconter des histoires, je ne choisirais pas le roman mais le scénario de séries. »

Breat Easton Ellis tient à peu près le même langage : « Il se passe que le monde change et que je m’adapte, moi. (…) Tenez, prenez cette série relativement mauvaise qui s’appelle You (…) elle a été vue par un million de spectateurs. Mais quand Netflix l’a achetée, elle est passée à 40 millions de spectateurs. 40 millions ! C’est ça, le nouveau monde. Une nouvelle façon d’atteindre le grand public. (…) La culture numérique représente vraiment un nouveau monde avec de nouvelles opportunités, et je suis très heureux de vivre dans ce monde-là. Il suffit de s’y adapter. C’est tout l’enjeu. Mais ça veut dire que le roman est désormais perdu. (…) Aujourd’hui, pour s’immerger dans d’autres cultures, plus besoin de lire de romans, il suffit d’aller sur Internet, sur son smartphone, sur Instagram… Je remets donc en question le but même du roman. »

(extraits tirés de leurs entretiens respectifs publiés dans les numéros 8 et 9 de la revue America)

Je me sens démunie et sotte avec mon stylo. Que vais-je faire des pensées d’un des personnages de mon roman en cours ? J’en suis au moment où elle vit une histoire sordide avec un homme brutal et indifférent. Elle se demande, au lieu de le quitter, s’il ne va pas l’aimer enfin, au mitan de sa vieillesse, quand il aura besoin  d’elle pour enfiler sa queue six fois par jour dans un pistolet. Moi, je retranscris ses pensées pratiquement sous sa dictée, parce que je ne suis bonne qu’à ça.

Nous sommes des contemplatifs, impuissants à bouger le Monde, mais nous savons nous préparer aux coups qu’il donne. Tout à l’heure je suis sortie, et à mon retour, une musaraigne gisait sur le pas de ma porte. J’ai remercié mon chat pour son offrande. Il sait que je suis mauvaise à la chasse et je sais que je lui fais pitié. J’ai franchi le seuil avec brusquerie, pour ne pas admettre ma défaite avec ce roman qui, lui aussi, se meurt à ma porte.