>Quelque part en cinquante-trois, dans la revue Woman’s day

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(Richard) était assis sur une racine noire et tordue, au bord de la rivière, les yeux dans le vague, entouré par un mince réseau de branches de saules qui déployaient un voile transparent de feuillage vert et argent entre lui et le ciel aveuglant. En lui, le tourbillon terrifiant des ténèbres s’enflait :

il ne fondait pas sur lui de l’extérieur, ainsi qu’il l’avait toujours imaginé, mais il montait en lui comme des fumées brunes, maléfiques, étouffant son cœur opprimé. Non, cette horreur brune ne menaçait pas de l’extérieur, murmurant dans les recoins, non, elle montait en lui, comme les miasmes écœurants du mal possible, du mal accompli. (…) Au loin flottait le radeau amarré, gris, détrempé, très large, sa surface mouillée scintillant sous une mince couche de soleil nuageux.

Il enleva ses chaussures et ses chaussettes sur les galets, puis laissa son pantalon du dimanche glisser jusqu’à ses chevilles, et se glissa hors de sa chemise. Il plia soigneusement les vêtements, comme selon un rituel, et posa le petit paquet sur la racine du saule.

Après l’air chaud, la rivière était froide, et les vaguelettes glissaient sur son corps comme pour lui rappeler tous les étés qu’il avait connus, tandis qu’il s’éloignait de la berge en pataugeant, les muscles noués, le souffle rapide et court. Il fut surpris d’atteindre le radeau si vite, mais tout se déroulait trop vite, comme dans un rêve. Il saisit le vieux bois velu à deux mains, respira trois fois comme lorsqu’il voulait mettre la tête sous l’eau, puis s’enfonça sous le radeau.

L’eau était à la fois vert sombre et claire comme du cristal, non pas épaisse et brumeuse comme à la surface. Il nagea vigoureusement vers l’obscurité. Des algues noires et gluantes qui pendaient sous le radeau lui chatouillèrent le dos, et ses épaules se cognèrent au vieux bois. Il atteignit ce qui devait être le centre du radeau et il leva la main, s’accrochant un instant à cet étrange monde caché du soleil. Sa résolution était intacte, forte et amère, mais les poignards de l’angoisse ne pénétraient plus dans son cœur ; il n’y avait plus qu’une blessure profonde, comme un bleu. Il tenta de contempler l’idée de la noyade, mais ses yeux voyaient toujours l’eau brillante comme du verre, et toutes les ombres mouvantes autour de lui. Il n’arrivait à penser à rien.

Un groupe de minuscules épinoches passa près de lui, tournoyant pour s’écarter de son corps, puis il vit les gros poissons, qui ne nageaient pas, qui se matérialisaient simplement dans leur propre élément : deux grands, dont les écailles luisantes étaient d’un vert pâle dans la lumière sous-marine. Ils ne bougeaient pas, ils étaient suspendus mais vivants, ils le voyaient de leurs yeux entourés de cristal, qui ne clignaient jamais. Pendant une seconde, Richard songea qu’ils attendaient que son corps soit ramolli par la mort, prêt à être mangé, mais cette pensée ne le troubla pas et s’évanouit aussitôt. Ils étaient là, leur forme était belle, si ferme, brillante et froide ; instantanément, le temps s’anéantit, et avec lui la sottise de la colère, de l’indignation et de la honte. Ils étaient là, en suspens, presque assez près pour qu’il les touche, ces poissons brillants, mouchetés, zébrés, avec leurs nageoires duveteuses, les yeux clairs, comme des bulles, par lesquels leur vie le regardait. Rapidement, non pas avec le caractère délibéré des choses qui se déplacent dans le temps, mais à la vitesse de la pensée, les eaux gonflèrent, devinrent immenses, devinrent l’ensemble des eaux depuis la nuit des temps, tous les océans noirs et sonores au goût salé qui tendaient vers lui de longs doigts dans la marée saumâtre, toutes les eaux douces, les rivières et les cascades écumeuses, et les petits étangs stagnants, verts d’écume et hantés par les insectes. A travers ces eaux, à jamais paisibles, immuables, disparaissant et réapparaissant, évoluaient les poissons froids et pâles, sans hâte, affamés, vivants, à jamais eux-mêmes et indéchiffrables, depuis la première forme de vie dans les premières eaux.

Les deux formes métalliques et froides suspendues devant lui se déplacèrent légèrement, et il vit à nouveau à quel point elles étaient vivantes. A présent, mystérieusement, de longs rubans de joie, comme des rayons verts et frais, allaient des poissons jusqu’à lui et de lui jusqu’aux poissons, illuminant toutes les eaux. Il fut ébranlé par ce miracle et cette irremplaçable richesse, il aurait pu crier. Comme il savait qu’il devait fermer les yeux pour effacer momentanément la tension de la beauté et du bonheur insupportable, les poissons partirent tout à coup, ensemble, scintillèrent brièvement dans l’obscurité puis disparurent, le laissant éperdu et tremblant, toujours suspendu dans cette verdeur liquide, avec toute la terrible gloire du monde et des ses vastes eaux qui mettait dans sa bouche un goût puissant et doux. Puis, parce qu’un rire vigoureux et noble le remplit, il expulsa un souffle et il sut qu’il n’avait plus d’air à inspirer. Il était à mi-chemin sous le radeau, ses poumons lui faisaient mal, sa poitrine était comprimée par une main énorme.

Il se déplaça, motivé non par la peur mais seulement par une endurance furieuse, et il se mit à tâtonner vers la lumière. Il retiendrait sa respiration pendant une brasse encore, puis une autre, pendant que les petites bulles glissaient impitoyablement entre ses lèvres, alors que ses côtes se creusaient, que sa tête martelait et que sa gorge était torturée par la douleur. Il ne pouvait plus le supporter, encore une brasse, encore une… Et il y eut de l’air dans ses poumons, si brutalement qu’ils en furent endoloris, et le vieux bois gris du radeau lui racla la joue.

Il resta là un long moment, se tenant par un bras aux vieilles planches détrempées, ses poumons se remplissant encore de l’air humide de la rivière. Il regarda à travers l’étendue luisante du cours d’eau, vers les saules argentés, tranquilles et intacts, et sur la plage il vit sa mère, vêtue de son maillot de bain rouge fané, venue le rejoindre. De si loin qu’il était, il voyait que son attitude, que son corps n’était pas ce qu’il avait craint, ce qu’il s’était représenté, n’était pas touché par la tragédie, en attente d’expiation, n’était pas assombri et tordu par le chagrin ; dans ces mouvements aisés, il n’y avait ni déception ni courage forcé. Elle était là, tout simplement, par cet après-midi de canicule, elle entrait dans l’eau, elle baissait les bras pour toucher des deux mains la fraîcheur de la rivière.

Extrait de The Pale Green Fishes, de Kressman Taylor.

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