Quand ta mère te tue

Dominique Boudou doit sortir un recueil bientôt, et il me tarde de le lire. Voici l’extrait d’une de ses nouvelles à la prose très poétique :

« (…) Mais quelle heure est-il ? Je te dis que je suis levé depuis longtemps et tu veux savoir ce que j’ai fait. Je te parle d’une Grany Smith qui a pourri dans le compotier. Je ne l’ai pas regardée pourrir mais je te fais croire que si. Tu aimes les observations lentes. Tu réclames des détails sur la flétrissure de la peau, les bouffissures invisibles des chairs. Hier, la pomme était encore intacte. Nous n’avons pas su voir, je te réponds. Tu soupires. Tes lèvres absorbent un peu de café et ta bouche grimace. Tu as mal au ventre pour la journée.

Quel code inventer, pour être dans l’oubli ?

J’entends tinter contre l’émail le pommeau de la baignoire. Parfois tu te frottes jusqu’au sang. Ou tu perces avec une aiguille les boutons qui ont germé dans les replis de ton aine. Tu les arroses d’eau de Cologne. Tu les brûles. Et tu rachètes ainsi les fautes que tu n’as pas commises.
Pendant que tu essaies des chemises et des robes, des pantalons et des jupes, je relis les dernières pages de mon roman, « La diagonale du cavalier ». Elles ressemblent à un corps gras qui aurait caillé. Les phrases n’avancent pas, ressemblent à mon être sur le canapé, dont les pensées pourrissent. Je trouve la force de réfléchir à cette question, du roman qui réussit mal à dire. Mais quoi au juste ? Je n’en sais rien, je n’ai que des soupçons. Les ratures, les repentirs, les griffures des marges, les feuilles qu’on jette, voire, sont peut-être le lieu du livre. Avec leur pauvreté. Leur inachèvement. La littérature serait dans le chantier, pas dans la maison. Ma fatigue hausse les épaules. Mes réflexions se brisent comme du verre. N’existe-t-il pas une maladie où le corps se brise comme du verre ? Tu fais irruption dans la bibliothèque et tu tournes dans une jupe de feuilles mortes. Tu l’as depuis toujours. Tu la portais déjà au mariage de tes sœurs. Tu ris. Je te dis qu’elle te va bien mais que l’ensemble est trop vaporeux. Tu hoches la tête. Tu pinces les lèvres. « Vaporeux » n’est pas le mot qui convient. La texture même de la jupe exclut l’épithète. Tu t’absentes trente secondes et tu reviens avec une robe à liserés bleus au col. Tu tournes encore et mes yeux grossissent dans leur orbite. Les livres se troublent sur les étagères. Le plafond se met à peser lourd. Et ta voix s’échappe de ta voix. Vaporeux, vaporeux, non, décidément. Je te propose de t’asseoir et je nous allume une cigarette. Tu dis que tu es lasse. Il y avait trop de lait dans ton café. Tu sens une lame à l’intérieur de ton ventre. Et je n’en suis pas le manche. »

Dominique Boudou, « Quand ta mère te tue », éd. N&B / Pleine Page 2007 (p.21-23)

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8 commentaires sur “Quand ta mère te tue

  1. je me rappelle très bien quand vous en aviez parlé une autre fois (sur la page de Jacques Louvain, je crois, ou sur FB, va savoir… déjà j'avais eu envie de le lire… cette fois je vais l'acheter ou l'emprunter en bib :)http://www.dailymotion.com/video/xbq02t_quand-ta-mere-te-tue-dominique-boud_creation

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  2. Pourquoi être indigné par un livre s'il est bien écrit. Sauf peut-être pour « Mein Kamph » et encore pour l'avoir lu il est mal écrit. Rien ne m'indigne. De plus dans le temps tout s'estompe. Il y a 40 ans histoire d'O a choqué le bon peuple, aujourd'hui c'est un roman à l'eau de rose. Cela dit pour avoir également lus Sade, ce n'est pas à mettre entre toute les mains, mais qu'elle belle écriture…

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  3. Merci AdS, de cette citation. J'achèterai ce livre de Dominique Boudou avec un immense bonheur. C'est toujours un tel cadeau une écriture rare. Juste et forte.Je me permets de mettre ce « billet » en lien avec le texte de Francesco Pittau « Le canari »…

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  4. ADS: Je crois que « la littérature serait dans le chantier, pas dans la maison » comme l'écrit Dominique Boudu. Je crois, en tous cas qu'elle est dans les failles….Bon peu importe ce que je crois, vous avez mis votre blog en .chantier pour un résultat étonnant . Le billet à l'affiche est plus lisible , le reste est bien classé en ses tiroirs. Le style est moderne,fonctionnel Il se prête moins à une lecture globale de votre texte et des liens rattachés. Votre humour est moins palpable. Ceci dit, vous avez fait un beau travail .

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