On a tous quelque chose en nous de Collodi

« (…) Le lendemain, au lever du jour, ils arrivèrent sans encombre au pays des Jouets. Ce pays ne ressemblait à aucun autre. Il n’y avait que des enfants. Les plus vieux avaient quatorze ans, les plus jeunes à peine huit.
Dans les rues ce n’étaient que bonne humeur, tapages et cris à vous crever le tympan ! Des bandes de gamins partout jouant aux osselets, à la marelle, au ballon, faisant du vélo ou du cheval de bois, ayant organisé une partie de colin-maillard ou se courant après.
Certains chantaient, d’autres faisaient des sauts périlleux ou s’amusaient à marcher sur les mains.
Un général au casque fabriqué avec du feuillage passait en revue un escadron en papier mâché. On riait, on hurlait, on s’appelait, on battait des mains, on sifflait, on imitait le chant de la poule venant de pondre un œuf…

Le boucan était tel qu’il aurait fallu se mettre du coton dans les oreilles pour ne pas devenir sourd. Sur chaque place, il y avait un spectacle sous tente qui attirait tout au long de la journée une foule d’enfants et sur les murs des maisons on pouvait lire, tracées au charbon, de jolies choses comme : « Vive les joués » (au lieu de « jouets »), « on ne veu plus des colles » (au lieu de « On ne veut plus d’école »), « A bas Lari Témétique » (« au lieu de « À bas l’arithmétique »), et autres perles de ce genre.

Pinocchio, La Mèche et tous les enfants qui étaient dans la charrette du petit homme se fondirent dans cette cohue dès qu’ils furent dans la ville et ils n’eurent aucun mal, comme on peut le deviner, à devenir les amis de tout le monde. Impossible d’être plus heureux qu’eux !
Jeux et divertissements ne cessant jamais, les heures, les jours et les semaines filaient à toute vitesse.

— Quelle belle vie ! S’exclamait Pinocchio chaque fois qu’il croisait La Mèche.
— Tu vois que j’avais raison, répliquait l’autre. Et dire que tu ne voulais pas venir ! Que tu t’étais mis dans la tête de retourner chez la fée et de perdre ton temps à étudier ! Si aujourd’hui tu ne t’ennuies plus avec les livres et l’école, c’est bien grâce à moi et à mes conseils, d’accord ? Seuls les vrais amis savent rendre de tels services.
— C’est vrai ! Si je suis enfin content, c’est à toi que je le dois. Quand je pense à ce que me disait le maître en parlant de toi… Tu sais ce qu’il me disait ? Il me disait toujours : « Ne fréquente pas ce fripon de La Mèche ! C’est un mauvais compagnon qui ne peut que t’attirer sur la mauvaise pente. »

(…) Cinq mois passèrent ainsi, à s’amuser jour après jour sans jamais voir ni livre ni école. Puis, un matin, en se réveillant, Pinocchio eut une fort désagréable surprise qui le mit hors de lui. (…) Il découvrit, à son grand étonnement, que ses oreilles avaient poussé au moins de la longueur d’une main. (…) Il chercha immédiatement un miroir pour se regarder. N’en trouvant pas, il remplit d’eau une cuvette pour la toilette et, se mirant dedans, vit ce qu’il n’aurait jamais voulu voir. C’est à dire sa propre image agrémentée d’une magnifique paire d’oreilles d’âne. Je vous laisse imaginer la souffrance, la honte et le désespoir du pauvre Pinocchio !
Il commença par pleurer, gémir et se cogner la tête contre un mur. Mais plus son désespoir grandissait, plus ses oreilles s’allongeaient et se recouvraient de poils.

Alertée par ces cris aigus, une jolie petite marmotte qui habitait l’étage au-dessus entra dans la pièce. Voyant la grande agitation de la marionnette, elle lui demanda avec empressement :
— Que se passe-t-il, cher voisin ?
— Je suis malade, petite marmotte, très malade. Et malade d’une maladie qui me fait peur ! Tu sais prendre le pouls ?
— Un peu.
— Alors, dis-moi si j’ai de la fièvre.
La marmotte prit le pouls de la marionnette avec l’une de ses pattes de devant et lui dit en soupirant :
— Hélas, mon pauvre ami, j’ai une mauvaise nouvelle à te donner.
— C’est à dire ?
— Tu as une méchante fièvre.
— Mais de quelle sorte de fièvre s’agit-il ?
— Tu as une fièvre de cheval, ou plutôt d’âne.
— Je ne comprends rien à ce que tu dis, répliqua la marionnette qui avait trop bien compris.
— Je vais donc t’expliquer. Dans deux ou trois heures tu ne seras pas plus une marionnette qu’un petit garçon.
— Et que serais-je ?
— D’ici deux heures ou trois tu deviendras un bourricot, un vrai, comme ceux qui tirent les carrioles ou portent choux et salades au marché.
— Oh, pauvre de moi ! Pauvre de moi ! hurla Pinocchio en saisissant ses oreilles à pleines mains, tirant dessus et essayant de les arracher rageusement comme si ce n’étaient pas les siennes.
— Mon ami, intervint la Marmotte pour le calmer, que cherches-tu donc à faire ? Tu n’y peux rien ! C’est le destin ! Il est prouvé scientifiquement que tous les enfants paresseux qui rejettent les livres, l’école et les maîtres, qui passent leurs journées à jouer et à se divertir, deviennent tôt ou tard des petits ânes.
— C’est prouvé ? questionna la marionnette en sanglotant.
— Hélas, oui ! Et désormais les pleurs sont inutiles. Il fallait y penser plus tôt.
— Mais ce n’est pas de ma faute, crois-moi, petite Marmotte, c’est à cause de La Mèche !
— La Mèche, qui est-ce ?
— Un copain d’école. Moi, je voulais rentrer à la maison, je voulais être obéissant, je voulais étudier et me distinguer… Mais La Mèche m’a dit : « Pourquoi t’embêter à travailler ? Pourquoi aller en classe ? Viens plutôt avec nous au pays des Jouets. Là-bas, on n’étudie pas, on s’amuse du matin au soir et on est toujours joyeux. »
— Pourquoi avoir suivi les conseils de ce faux ami, de ce mauvais compagnon ?
— Pourquoi ? Parce que, petite Marmotte, je suis une marionnette sans cervelle… et sans cœur. Si au moins j’avais eu un peu de cœur, je n’aurais pas abandonné ma bonne fée qui m’aimait comme son propre enfant et qui a tant fait pour moi ! À cette heure, je ne serais plus une marionnette mais un vrai petit garçon, comme tous les autres. Oh ! Si jamais je rencontre La Mèche, gare à lui ! Je lui dirai ses quatre vérités. » (…) »

Carlo Collodi, « Pinocchio » — éditions Rue du monde, 2009, extrait p.147-153
(Publié d’abord en feuilleton dans le « Glornale per i Bambini » ( Journal des Enfants ) de Ferdinando Martini en 1878)
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Un commentaire sur “On a tous quelque chose en nous de Collodi

  1. En vérité, je vous le dis, je n'ai pas pu lire ce texte à cause d'une forte myopie . A chaque tentative pour approcher le texte, j'avais le nez qui le touchait ce qui fait que, de plus en plus , il s'éloignait…..Sans mentir , désolé:)

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