Un froid sec #1

  DEPUIS QUE LE CHIEN ÉTAIT ENTRÉ DANS VILLEBASSE, AUX PREMIERS jours de cet hiver particulièrement froid, on avait le sentiment incongru que la mort survenait davantage qu’à l’habitude ici et aux alentours très proches. Ce n’était pas remarquable par tout le monde, mais tout de même, la coïncidence était citée parfois au Bar de Saturne après que les clients les plus fidèles avaient fini de perdre leur monnaie de la semaine en méchantes bières et qu’il ne leur restait plus qu’à prolonger la conversation pour ne pas rentrer trop vite.

     Par exemple, Cédric Fontan avait perdu son oncle Tim à la chasse au lièvre sous la neige. Les Setters anglais avaient rebroussé chemin pour chercher une aide qui arriva trop tard : l’homme n’avait pas survécu à une crise cardiaque. Son âme en s’échappant le laissa mourir sans un cri, car la dernière volonté d’oncle Tim, ou plutôt son ultime réflexe fut de garder son honneur jusqu’au bout en n’alertant pas le gibier. Et le fait est qu’une hase gestante qui s’en venait un peu plus tard varia sa course pour tracer à cinq paumes de son corps en laissant de petites crottes.
     Sébastien Chapelle garda pour lui que Dieu avait exaucé ses prières, car nul n’avait besoin de savoir que Tim Fontan lui avait planté des cornes ; Cédric récupéra ses chiens, de braves bêtes à l’arrêt ferme, redoutables avec les bécasses.
Autre fait divers qui eut lieu quasiment en suivant : la petite Marion des Alliot échappa à la surveillance de ses parents et fila droit à la rivière où la nouveauté d’un embâcle de glace l’attira sur la surface gelée qui céda comme se casse une branche.
     Le reste fut plus ordinaire, à part la quantité. C’est à la mort du clerc significateur que le rapprochement se fit à rebours, s’insinuant dans les esprits avec la rapidité d’une légende ; or, chacun sait que lorsque le soupçon devient croyance puis conviction, ce n’est plus la peine de chercher une preuve.
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Auteur : Anna de Sandre

Anna de Sandre vit en Occitanie dans un patchwork de matières sauvages où le jaune pousse comme du chiendent. Écrivaine et conseillère littéraire, elle écrit des romans, des nouvelles, de la poésie et des albums en littérature générale et en jeunesse.

14 réflexions sur « Un froid sec #1 »

  1. De nouveau n cette écriture au scalpel, une sorte de vivisection intérieure. Une dérive à dérapages contrôlés. De texte en texte , les soubresauts sont déconcertants. Un sacré fumet est servi sur ce blog,et du poil à gratter aussi, sans compter les coups sur la tête qu'attendait Kafka de la lecture.

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  2. Ce n'est pas incompatible ! Tout dépend ce que vous entendez par « défaire les nœuds ». Pour ce qui concerne votre écriture, je suis étonné par votre aptitude à décrire des situations extrêmes avec une cruauté implacable et d'exprimer, d'autres fois, une infinie tendresse.

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  3. J'aime bien les articulations successives du premier paragraphe… 'Suis plus dans le doute sur les 18 ans de la nénette dans le 3ème… Ou cela doit faire grandir ou elle ne doit pas fréquenter les bahuts que je connais… (Et ne me dis pas que je fais la sortie des lycée, sinon la tournée sera pour toi ;o)

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  4. La culpabilité dûe à l'ambivalence des sentiments, ce que je veux contre ce que je dois. Et dans ce non dit assourdissant, toute la violence de la relation entre une femme aux prises avec la folie et une jeune fille qui ne peut s'empêcher d'accorder son pas à celui de sa mère.

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  5. Quelle écriture, Anna de Sandre ! Tenir un livre de vous entre les mains ce doit être quelque chose. Cette espèce de dureté qu'il nous faut alors entendre en nous, la nôtre de dureté, pour accueillir ce qui, de toujours, nous constitue.

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  6. PHA:

    Que voilà une idée qu'elle est bonne…En lecteur attentif, nous devrions fournir, par avance, un stock de commentaires dans lesquels Anna pourrait piocher au fur et à mesure de ses avancées en écriture….Je commence :
    « Mieux que pas mal … »

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