Un froid sec #1

© John Divola

La première neige surprit Coline sur le trajet des commissions. Elle était précoce, avec de gros flocons déchirant le ciel en morceaux émaciés, et elle la réveillait à tomber presque drue dans ses cheveux et sur son visage à découvert, à mouiller sa nuque et son cou comme les coups de langue froide d’un chaton qui aurait bu dans le creux d’un glaçon en fonte, et elle ne savait pas si elle devait en éprouver de la reconnaissance ou bien du ressentiment, en tout cas pas les deux en même temps avec son sens des contraires qui l’empêchait d’incorporer des nuances trop contrastées dans ce qu’elle disait ou éprouvait, et cela au point de figurer un monolithe quelquefois dans des situations extrêmes qui requéraient davantage de couleurs sur la palette de la débrouillardise.


Elle en voulait dans un premier temps à l’hiver, parce que les crises de Mutter allaient recommencer et croître, que les pas de leur sempiternel menuet éreinteraient son corps et bouleverseraient son souffle, que la focale de ses désirs se resserrerait autour de ses lubies et que l’impérieuse nécessité de fuir sa mère la quitterait comme un vêtement sale glissant à mes pieds, pour lui revenir seulement vers le mois d’avril.
Certes la saison calmera la fureur du monde tel qu’il va et reposera ses sens et mon esprit trop lents pour l’adapter à ce qu’il ne lui laisse pas encore le temps de savoir devenir, bien sûr le silence de Mutter la laissera prostrée des heures entre hébétude et méditation, moments délicieux et vains qu’elle goûtait encore en le payant d’un recul de son avenir, mais cette année voyait arriver ses dix-neuf ans, âge où elle pouvait la quitter en regrettant de ne l’avoir pas fait l’année précédente, aussi elle ne se sentait pas le droit d’accueillir cette hâtive saison dans la joie qui l’empoignait d’habitude dès ses premières manifestations, et c’est l’air presque buté qu’elle entra dans l’épicerie de Castagnon qui pointait la réception d’une de ses commandes, le bon de livraison posé à même le dessus du plus haut carton de sa palette.

La boutique, serrée entre une banque et un salon de coiffure sur l’entrée de la place, vieillissait sous quelques lézardes et une tache ancienne d’humidité conséquente au premier montage malheureux d’une gouttière assombrissant d’ailleurs l’ensemble de la façade et de l’enseigne. Elle fermait à dix-neuf heures trente pétantes, quelles que soient les velléités du dernier client.

Quand Mutter envoyait sa fille faire les courses, elle le lui ordonnait généralement du fond de son lit, souvent parce qu’elle avait reçu des menaces de la banque et n’osait pas y aller elle-même. Adam Castagnon, le visage fermé, regardait Coline traîner son panier chargé et se demandait tout comme elle ce qu’elle allait inventer pour alourdir l’ardoise à la caisse. Les clients possédant un compte chez lui étaient rares, et probablement sa mère en avait-t-elle un parce qu’il l’avait un jour possédée, et qu’elle avait fait semblant de jouir avec cet art de la simulation qui lui avait toujours permis de profiter de la reconnaissance des partenaires qu’elle savait choisir, quelconques et presque laids, empotés et malheureux au point de la confondre avec une déesse venue faire de leur vie une explosion de joie et de chants d’allégresse. Elle se lassait rapidement du rôle, et un matin ils ouvraient les yeux et ne voyaient plus que la tête que faisait Mutter sur l’oreiller, c’est à dire le visage d’une femme qui voulait un peu savoir pourquoi Dieu l’avait faite, et pourquoi se poser la question pouvait l’entraîner à se mettre en scène dans des pièces où elle incarnait toujours un personnage principal qui ne voulait rien faire ni s’impliquer jamais, de préférence quand on lui demandait urgemment le contraire bien sûr, et une même pleutrerie unissait sa fille d’un pacte empathique à ces cloches, si bien qu’ils avalaient tous sa soupe à la grimace et qu’elle croyait peut-être qu’ils lui trouvaient bon goût.
Ils hésitaient ou insistaient mais se retrouvaient invariablement congédiés un jour ou l’autre, le désir encore à la main et le cœur bondissant comme si enfin ils avaient mangé tout leur pain noir alors qu’ils étaient au moment où le chariot allait dévaler la pente.


L’épicier était l’exception qui l’avait pénétrée en se frayant un chemin doucement sous ses jupes et qui avant de la quitter avait posé la clef de son magasin sur la table de nuit.
Ça ne plaisait pas trop Coline de penser qu’elle mangeait souvent grâce aux fesses de Mutter, mais comme elle ne savait pas encore très bien où elle tenait le plus à placer son orgueil, elle éluda cette gêne en réfléchissant à ce qu’elle lui préparerait à son retour des courses, salade libanaise, poulet au curry ou seulement du pain dur si Castagnon lui faisait quitter sa boutique sans ses achats.

Il terminait sa palette, soulevait péniblement un gros sac de sucre intégral qu’il venait placer sous les distributeurs, traînait la plaque de bois à reculons jusqu’aux poubelles en cognant bruyamment la porte du fond d’un coup de reins, retirait un citron abîmé de l’étalage, ajoutait quelques avocats dans des alvéoles vides et rapprochait un paquet de poches en papier des boîtes de fruits secs et venait tout juste de retourner derrière sa caisse quand elle pénétra dans sa boutique.
Publicités

14 commentaires sur “Un froid sec #1

  1. De nouveau n cette écriture au scalpel, une sorte de vivisection intérieure. Une dérive à dérapages contrôlés. De texte en texte , les soubresauts sont déconcertants. Un sacré fumet est servi sur ce blog,et du poil à gratter aussi, sans compter les coups sur la tête qu'attendait Kafka de la lecture.

    J'aime

  2. Ce n'est pas incompatible ! Tout dépend ce que vous entendez par « défaire les nœuds ». Pour ce qui concerne votre écriture, je suis étonné par votre aptitude à décrire des situations extrêmes avec une cruauté implacable et d'exprimer, d'autres fois, une infinie tendresse.

    J'aime

  3. J'aime bien les articulations successives du premier paragraphe… 'Suis plus dans le doute sur les 18 ans de la nénette dans le 3ème… Ou cela doit faire grandir ou elle ne doit pas fréquenter les bahuts que je connais… (Et ne me dis pas que je fais la sortie des lycée, sinon la tournée sera pour toi ;o)

    J'aime

  4. La culpabilité dûe à l'ambivalence des sentiments, ce que je veux contre ce que je dois. Et dans ce non dit assourdissant, toute la violence de la relation entre une femme aux prises avec la folie et une jeune fille qui ne peut s'empêcher d'accorder son pas à celui de sa mère.

    J'aime

  5. Quelle écriture, Anna de Sandre ! Tenir un livre de vous entre les mains ce doit être quelque chose. Cette espèce de dureté qu'il nous faut alors entendre en nous, la nôtre de dureté, pour accueillir ce qui, de toujours, nous constitue.

    J'aime

  6. PHA:

    Que voilà une idée qu'elle est bonne…En lecteur attentif, nous devrions fournir, par avance, un stock de commentaires dans lesquels Anna pourrait piocher au fur et à mesure de ses avancées en écriture….Je commence :
    « Mieux que pas mal … »

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s