L’arrière-cuisine d’André Markowicz


André Markowicz est un poète et un traducteur. Il a notamment traduit l’intégralité de l’œuvre romanesque de Dostoïevski. 
Je dis « notamment », car il il parle longuement et avec passion de son rapport au texte qu’il doit traduire et dans son article que je partage ici, il est question du début du roman « Les carnets du sous-sol ».

« Le Sous-sol, le début.
Et donc, enfin, je serai en état de changer le texte du début de ma traduction, dont je sais qu’il est fautif depuis presque vingt ans. En tout cas, quand il m’arrive qu’on me demande de dédicacer l’édition Babel des « Carnets du sous-sol », je corrige le début au stylo. — De quoi s’agit-il ?
On m’avait reproché d’être beaucoup trop violent, beaucoup trop vulgaire. Quand je regarde le texte, quand je relis et que je réfléchis à la façon dont c’est écrit, dont c’est construit, je sais que je n’ai pas été assez violent. — Je n’ai pas été assez radical, j’ai adouci, et adouci instinctivement, — pas parce que je trouvais qu’il fallait adoucir.
Si vous voulez bien, nous irons phrase à phrase, dans ce soliloque énoncé et écrit.
Le russe transcrit, le mot à mot russe, ensuite, ma traduction publiée, puis mes commentaires.
*
« Ia tchélovek bol’noï… Ia zloï tchélovek. Neprévlikatel’njyï ïa tchélovek ».
Je [suis un] homme malade.. Je [suis] méchant homme (homme méchant). Pas attirant je [suis] homme.
— Le russe n’emploie pas le verbe être au présent. Ce qui frappe ici, évidemment, c’est la construction en cercle : « Ia tchélovek » — je suis un homme. Ça commence par ça, ça finit par ça. L’attribut change de place, selon l’intonation. Mettre l’attribut à la fin, c’est une façon d’insister dessus (parce que ça place normale est avant), mais c’est aussi une façon très familière de parler. Et le dernier attribut, « neprévlikatel’nyï » (pas attirant), il est extraordinaire parce que le mot est très long, très rêche, très « pas attirant ». Donc, je ce que je traduis, c’est
1) le cercle
2) d’une façon ou d’une autre, une façon de surprendre et de repousser le lecteur à la fois.
C’est pour ça que je pense que j’ai eu raison de traduire comme je l’ai fait : « Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. » — Je traduis le cercle, et je garde un mot qui va revenir par la suite : « méchant ». Et, naturellement, il y a trois fois, « je suis un homme », comme une trinité, apparemment, sans Dieu.
*
Ensuite, j’ai traduit comme ça : « Je crois que j’ai quelque chose au foie. » En russe, c’est : « Ia doumaïou, chto ou ménia bolit pétchen' ». Littéralement : « je pense que j’ai mal au foie. »
Et donc, d’une façon, j’ai traduit juste juste. D’autant plus que le mot « bolit’ (j’ai mal) est proche du mot « boleet » (est malade). Et donc, traduire « j’ai quelque chose au foie », rendait compte des deux. Mais, mais… Ce que je n’avais pas vu, ce que je n’étais pas arrivé à voir, tellement c’était énorme, c’est le verbe « je pense ». — Parce que, quand vous avez mal au foie, ou ailleurs, ce n’est pas que vous pensez que vous avez mal, c’est que vous sentez que vous avez mal, ou que vous avez mal. A la rigueur, vous pouvez vous demandez où vous avez mal, si c’est au foie, ou à côté, ou en-dessous, mais, le mot essentiel, je ne l’avais pas traduit : évidemment qu’il faut traduire « je pense que j’ai mal au foie », et pas autre chose. — Et, une fois que vous avez compris que le personnage du sous-sol a un corps entièrement mental, — qu’il « pense » qu’il a mal, alors, on comprend mieux pourquoi il a mal spécifiquement au foie, parce que, naturellement, il voit le monde en jaune (couleur que Dostoïevski détestait), parce qu’il est bilieux.
Quand Patrice Chéreau lisait le texte, je lui avais demandé de dire « je pense que j’ai mal au foie ». Et, ce que tu peux faire au théâtre, demander un changement sur scène, vous voyez le temps qu’il a fallu pour l’obtenir dans un livre…
*
« Vprotchem, ia ni chicha ne smysliou v moïeï bolezni i ne znaïoiu naverno, chto ou menïa bolit. »
Du reste je [que dalle]* ne [entend, comprends]* dans ma maladie et ne sais pas à coup sûr où j’ai mal [qu’est-ce qui me fait mal].
C’est très difficile de faire un mot à mot : « ni chicha », ce n’est pas « que dalle », c’est moins moderne que « dalle », c’est moins vulgaire, pour le coup — mais ce n’est pas « rien ». Et le verbe « smysliou », ce n’est pas « comprendre », — un verbe qui va revenir par la suite. C’est un synonyme, ici, plus familier de comprendre. — Tout le travail de la traduction est donc de jouer sur le mineur et le majeur en traduisant, ne pas aller trop loin, ne pas aller pas assez loin… Et donc, je propose, ici, de traduire ce jeu sur les nuances familières du soliloque. « De toute façon, ma maladie, je n’y comprends rien, j’ignore au juste ce qui me fait mal ». — Le fait est qu’il faudrait que je me débarrasse du mot « comprends » ici, parce que j’en aurai besoin ailleurs. Et, là, au moment où j’écris, ce mot-là, je ne sais pas encore ce que je vais en faire.
*
« Ia ne létchous’ i nikogda ne létchilsia, khotia méditsinou i doctorov ouvajaïou »
Je ne me soigne pas et jamais ne me suis soigné, quoiquoi la médecine et les docteurs je respecte.
Là encore, l’intonation est délibérément émotionnelle, avec un accent fort sur la position du dernier verbe, « je respecte », employé inversé, ce qui le met en valeur. Je traduis :
« Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs ».
Ici, il me manque le « et » du mot à mot. Je l’avais enlevé, parce que je m’étais dit que c’était plus insistant. Arrivé à la cinquantaine, je comprends que le « et » est encore plus fort, qu’il donne une espèce de côté factuel sans qu’il y ait besoin d’une insistance particulière. Et je pense que j’ai eu raison de ne pas essayer d’inverser le verbe « respecter » — une phrase comme « même si, la médecine et les docteurs, je les respecte », me paraît plus hachée que familière. Enfin, je ne sais pas.
*
Parce que, la familiarité, et le côté hoquetant, ils viennent dans la phrase suivante, qui est invraisemblable :
« K tomou-je ia échtcho i souévéren do kraïnosti ; no, khot’s nastol’ko, chtob ouvajat’ méditsinou.. »
Ici, il y a toute une série de chose qui n’entrent pas dans un mot à un mot. Littéralement, ça donne ça :
« En plus je [suis encore] [en plus] superstitieux à l’extrême : enfin, ne serait-ce qu’assez pour respecter la médecine. »
Trois façons différentes, et familières, montrant l’oralité, d’insister sur « en plus »…
J’ai traduit :
« En plus, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. »
J’ai l’impression qu’il me manque, aujourd’hui, un « qui plus est », par exemple. Je voudrais proposer : « En plus, qui plus est, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis »… Ça donnerait un peu plus, par l’incongruité, me semble-t-il, une idée de ce que je ressens quand je lis le russe. Parce que l’essentiel est évidemment de reproduire toutes les répétitions, quelles qu’elles puissent être.
*
(Ja dostatotchno obrazovan, chtob ne byt’ souïévernym, no ja souéveren ».
(Je suis assez éduqué pour être ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux.
Là, ça va. J’ai traduit :
« Je suis assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux. »
*
« Net’s, ia ne hotchou letchisja so zlosti »
Non*, je ne veux pas me soigner par méchanceté.
Ici, le « net’s » ne veut pas dire « non ». Le « s » à la fin du mot indique une façon de s’adresser à quelqu’un, quelqu’un qui vous est supérieur, et que, dans le contexte, vous envoyez balader. Bref, c’est une marque de déférence agressive. Allez traduire ça.
J’avais traduit :
« Oui, c’est par méchanceté que je ne me soigne pas ». — Et là encore, j’ai eu tort, évidemment. — D’abord, j’avais remplacé le « non » par un « oui ». Parce que la phrase que j’avais trouvé me semblait le demander. Mais, aujourd’hui, je pense que je vais traduire comme : « Non, c’est par méchanceté que je ne veux pas me soigner ». Ou bien : « Non, si je ne veux pas me soigner, c’est par méchanceté » — parce que, l’essentiel, ce n’est pas seulement qu’il ne veut pas se soigner, c’est qu’il ne veut pas se soigner « par méchanceté ». — Avec, en plus, cette chose introduisible : en russe, ce n’est pas seulement « méchanceté », mais aussi, ici, « colère », voire « caractère mauvais ». Zlost’, c’est la rage. Zlo, c’est le mal…
*
« Vot vy etovo, naverno, ne izvolite ponimat’s »
Tenez, vous, ça, sans doute, ne daignez pas comprendre ».
C’est la même intonation que la phrase précédente, avec le même défi à un auditoire non défini, mais désigné. De là, ma traduction, qui ne change pas :
« Ça, messieurs, c’est une chose que vous ne comprenez pas. » — Je ne traduis pas « daignez comprendre », parce que j’ai mis un « messieurs » qui n’est pas dans le texte, — qui n’y est pas, mais qui y est, dans le « s » de la phrase précédente, que je ne peux pas traduire.
*
Nou-s, a ia ponimaiou »
Eh bien (s), moi, je comprends.
Et regardez comme j’avais traduit :
« Moi, si ! »
Je n’avais pris en compte ce nouveau « s », et je n’avais répété le mot « je comprends ».
Donc, maintenant, ça va donner :
« Eh bien, moi, je comprends ». J’aurais voulu traduire : « Ben moi, je comprends », mais j’hésite sur le « ben » écrit. Je me dis que le lecteur, et l’acteur, le dira (lira) de toute façon.
Et donc, maintenant, voilà ce que donne le début :
« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je pense que j’ai mal au foie. De toute façon, je n’y entends rien, à ma maladie, et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas et je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. En plus, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. (Je suis assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux.) Non, si je ne veux pas me soigner, c’est par méchanceté. Ça, messieurs, c’est une chose que vous ne comprenez pas. Eh bien, moi, je comprends… »
*
Je pourrais continuer…
mais, ici, ça va comme ça. »

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3 commentaires sur “L’arrière-cuisine d’André Markowicz

  1. Des traductions remarquables et exceptionnelles (comme ont pu le faire Jaques Darras ou Brice Matthieussent de l'anglais), et ses commentaires qui sont toujours passionnants. Moi qui souhaite reprendre l'apprentissage du russe, s'il pouvait donner des cours ou des points de vocabulaire et grammaire, ce serait génial.

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  2. Les scrupules, les exigences que se donne André Markovicz sont très éclairantes du difficile travail de traducteur. Ses explications sont, en elles mêmes, un e entrée dans le livre. Il m'arrive de me poser la question de savoir si je perçois l'auteur ou seulement son traducteur. Je lisais, ce week-end, « Hérétiques » de Leonardo Padura, je me demandais si la traduction avait su rendre toute la richesse de la langue. La confrontation de sa traduction au texte offerte par Markowitz permet au lecteur de s'immiscer entre les deux et de faire un voyage plus personnel vers l'auteur…

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