Un froid sec #5

© John Divola

LE FROID ME REND LUCIDE et l’hiver est la saison qui révèle le mieux ce qui remue discrètement au fond de moi. Il drape dans ses housses, soustrait les chemins à la vue, maquille les formes et fait disparaître l’habituel connaissable et pourtant : son givre révèle crûment les toiles d’araignées entravées dans les résineux, son silence amplifie les chuchotements, sa lumière change les focales, son froid choque les parfums comme un martelet frapperait des concrètes, parcelliserait leurs fragrances en éclats solides dont l’odeur rendue puissante me dévoilerait enfin ses notes de tête, de cœur et de fond en même temps que mes pensées rendues claires et dociles.

J’aime une femme malade. Je n’aimerai aucun homme comme je l’aime, elle. Tout me fait peur. Je ne sais rien faire. Je n’ai aucune ambition mais ne veux dépendre de personne. Je voudrais ne manquer de rien mais même sans rien je suis comblée d’aimer la vie. J’ai dix-neuf ans et j’aimerais être une vieille sachant faire des confitures.
Je sais déjà, à mon âge, ce que je dois savoir de moi : je dois tuer le temps pour arriver jusque-là, mais le tuer le plus lentement que je peux, parce que je veux être vieille mais ne pas mourir. Je ne ressemble plus à Mutter depuis que je sais cela, et parce que je le sais, je ne veux plus la tuer.
Mon désir de vivre nous sépare, nous différencie, m’absout des points communs que j’ai avec elle. Pardonnez-moi, Quelqu’un, parce que j’ai péché. J’ai péché par ce désir si pur de savoir qu’un jour je la dépasserai. Que malgré ses beignes, je suis plus forte qu’elle. Pardon, Mutter. Un jour, tu réussiras à mourir sans que j’y sois pour rien, et je choisirai de te survivre.

Ce matin, j’ai encore fait le choix de quitter Mutter. Je le fais invariablement dans les mêmes conditions : je me réveille d’une nuit agitée de mauvais rêves — où des ascenseurs fous dans lesquels je monte à mon corps défendant montent ou descendent avec une violence telle que je la ressens comme une intention de me tuer, où je conduis des voitures à moitié en panne et sans posséder de permis de conduire, où je manque des correspondances de bus, où je prends des trains à mauvaise destination, où j’échappe à des poursuivants aux intentions meurtrières en me réveillant brutalement —, et au soulagement que je ressens brièvement mais intensément quand prennent fin ces angoisses nocturnes en même temps que je reconnais le canapé du salon où je squatte sous une méchante couette récupérée dans un vide-grenier succède l’abattement à l’idée d’être encore et toujours moi-même, dans le même lieu, dans le même rôle, dans la même journée que je repousserai comme la quantité négligeable qu’elle est et restera jusqu’au soir où je me recoucherai.

Et puis j’entends la respiration de ma mère et je sens l’odeur des pets qu’elle lâche dans son sommeil. Je remarque le bordel que nous entretenons elle et moi avec la même flemme, et alors je me vois remplir mon sac du nécessaire, plier une carte de France ; griffonner un mot d’adieu sur un post-it que je colle sur la couverture du Télérama de la semaine posé sur la table basse, et cette belle histoire de fuite me tient lieu de bonheur, me donne de l’énergie et de l’enthousiasme quand je suis sous la douche, quand je siffle mon thé et mes tartines, et même quand j’entends Mutter ouvrir la porte de sa chambre pour aller uriner, je me dis que j’ai encore largement le temps de le faire.

A chaque fois que je choisis de partir, je retrouve le même entrain, parce qu’à chaque fois, je me crois. J’ai confiance en moi. Je me mens follement. Éperdument. Je me mens avec toute la peur que j’ai de découvrir que je suis peut-être quelqu’un de bien qui se serait fourvoyé à vivre comme une blatte coupable d’être la fille de la folle, ou au contraire que je suis peut-être pire qu’elle, puisque j’ai assez de force pour songer à l’abandonner.

C’est en regardant un vieux film avec James Belushi dans le rôle principal que l’idée ne m’a pas lâchée qu’il y avait peut-être un logement pour moi dans le coin.
Il y joue un flic affublé d’un chien ingérable en guise de coéquipier, dont le pelage fauve et noir m’a rappelé le chien sur le chemin de Bassoues. Ce clébard ne m’intéresse pas bien sûr, mais il se poste souvent à proximité de la ferme des Gilbert, inhabitée depuis la mort du vieux. Les enfants du vieux vivent trop loin pour venir l’entretenir mais elle tient encore debout sous son toit.
Il me faudra un cœur de chasseur et des manières de nounou pour m’en emparer. Je les ai. Je me sens prête. Je ne peux pas affronter Mutter aujourd’hui et attendre demain pour lever le camp.
Peu importe : demain, j’annonce mon départ et je la quitte.
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