Éloge de la vertu comestible de l’Enfance de Sarraute

SarrauteLe mois de janvier est une montgolfière lourdement chargée de laquelle on jette d’un côté les accumulations de l’année qui lui a précédé pour la bourrer jusqu’à la gueule de l’autre main d’affaires soldées et inutiles. Et ma foi, il serait malhonnête de nier que la perspective de ce point de fuite prenant la tangente a son importance dans la vision subjective avec laquelle nous observons ce procédé depuis par exemple le cœur d’une mégalopole — celle-là même dont l’espace polynucléaire poli et mégalo contient des éléments architecturaux qui s’étendent et se rejoignent amoureusement sur de longues distances et qui démontre visuellement que je ne l’ai pas choisie pour exemple au hasard, puisque l’ensemble des urbains et des agrestes rêvent eux aussi de rejoindre les montgolfières.
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C’est sans doute aussi la raison pour laquelle le mois de janvier dans sa transition frustrante entre les avoirs est très mésestimé. Ce principe des vases communicants entre les kilos de Noël que l’on rejette plus violemment qu’un pain au gluten et les vêtements que l’on achète pour les abandonner comme des chiots dalmatiens jurant sur nos tapis mondrianisés sitôt que nous sommes rentrés est également appelé le principe de Peter, car ce phénomène de janvier, comme le nom dudit principe, fait péter dans la soie des tissus adipeux grâce (mais pas que) à l’incontournable monodiète de soupe aux choux.
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Cette montgolfière, donc, voit sa progression en yoyo animée par des conseils inutiles et grossophobes pour perdre du lest. D’habitude je n’en ai cure de détox, mais aujourd’hui j’ai entendu une recommandation qui m’a ravie et qui dit à peu près ceci : IL FAUT ATTENDRE TRENTE SECONDES ENTRE CHAQUE BOUCHÉE QUE L’ON MASTIQUE POUR PERDRE DU POIDS.
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Elle m’a ravie parce qu’elle m’a fait penser à l’écrivaine Nathalie Sarraute (dont la fille est un pied de nez permanent aux tenants de l’inné comme à ceux de l’acquis mais ceci est un autre débat depuis que l’on sait qu’un tien vaut mieux que deux, tu l’auras).
Alors, avant que de poursuivre, je dois tout d’abord énoncer qu’au panthéon des écrivaines françaises publiées dans la première moitié du siècle dernier, Nathalie Sarraute n’a jamais eu ma préférence. C’était d’ailleurs le plus souvent par Violette Leduc que j’avais de ses nouvelles, quand celle-ci racontait ses anecdotes avec Beauvoir et elle.
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Ses livres me tombaient invariablement des mains jusqu’à ce que je tende un orteil pour m’emparer de son autobiographie Enfance, publiée au format poche et dont un exemplaire après en avoir bien bavé successivement dans une cave, un grenier puis une cuisine, s’emboucanait gravement dans une bouquinerie. Un long séjour dans ma bibliothèque lui a permis de se restaurer le contre-plat et la tranche de queue et il était déjà bien mis de ses folios quand je l’ai enfin lu.
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La bonne fortune et l’enchantement se disputaient affectueusement sous mon crâne tant j’étais ravie de l’intérêt de ce texte, dont je vous recommande évidemment la lecture aujourd’hui si elle est encore dans la liste de vos manquements.
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Dès les premières pages de ce témoignage rédigé sous la forme d’un dialogue entre Sarraute et son double, on est choqué par l’ascétisme d’une gosse qui auprès d’une Colette vieillissante, par exemple, bouleverserait davantage encore tant sa talentueuse aînée était une gourmande qui l’assumait et qui de son propre aveu s’attendait à « partir de la gueule » un jour ou bien l’autre.
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Voici ce qu’elle raconte, et qui démontre qu’en la matière nos naturopathes font du neuf avec du vieux. (Attention, pour ceux qui y sont sensibles, certains passages de cet extrait contiennent du placement de points de suspension.)
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« Dans cet hôtel… ou dans un autre hôtel suisse du même genre où mon père passe de nouveau avec moi ses vacances, je suis attablée dans une salle éclairée par de larges baies vitrées derrière lesquelles ont voit des pelouses, des arbres… C’est la salle à manger des enfants où ils prennent leurs repas, sous la surveillance de leurs bonnes, de leurs gouvernantes.
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Ils sont groupés aussi loin que possible de moi, à l’autre bout de la longue table… les visages de certains d’entre eux sont grotesquement déformés par une joue énorme, enflée… j’entends des pouffements de rire, je vois les regards amusés qu’ils me jettent à la dérobée, je perçois mal, mais je devine ce que leur chuchotent les adultes : « Allons, avale, arrête ce jeu idiot, ne regarde pas cet enfant, tu ne dois pas l’imiter, c’est un enfant insupportable, c’est un enfant fou, un enfant maniaque… »
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— Tu connaissais déjà ces mots…
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— Ah ça oui… je les avais assez entendus… mais aucun de ces mots vaguement terrifiants, dégradants, aucun effort de persuasion, aucune supplication ne pouvait m’inciter à ouvrir la bouche pour permettre qu’y soit déposé le morceau de nourriture impatiemment agité au bout d’une fourchette, là, tout près de mes lèvres serrées… Quand je les desserre enfin pour entrer ce morceau, je le pousse aussitôt dans ma joue déjà emplie, enflée, tendue… un garde-manger où il devra attendre que vienne son tour de passer entre mes dents pour y être mastiqué jusqu’à ce qu’il devienne aussi liquide qu’une soupe…
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« Aussi liquide qu’une soupe » étaient les mots prononcés par un docteur de Paris, le docteur Kervilly…
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— C’est curieux que son nom te revienne aussitôt, quand tant d’autres, tu as beau les chercher…
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— Oui, je ne sais pas pourquoi d’entre tant de noms disparus le sien se lève… Ma mère m’avait fait examiner par lui pour je ne sais quels petits troubles, juste avant que je parte rejoindre mon père… Ce qui me fait penser, puisque à ce moment-là elle habitait Paris avec moi, que je devais avoir moins de six ans…
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« Tu as entendu ce qu’a dit le docteur Kervilly ? Tu dois mâcher les aliments jusqu’à ce qu’ils deviennent aussi liquides qu’une soupe… Surtout ne l’oublie pas, quand tu seras là-bas, sans moi, là-bas on ne saura pas, là-bas on oubliera, on n’y fera pas attention, ce sera à toi d’y penser, tu dois te rappeler ce que je te recommande… promets-moi que tu le feras… — Oui, je te le promets, maman, sois tranquille, ne t’inquiète pas, tu peux compter sur moi… » Oui, elle peut en être certaine, je la remplacerai auprès de moi-même, elle ne me quittera pas, ce sera comme si elle était toujours là pour me préserver des dangers que les autres ici ne connaissent pas, comment pourraient-ils les connaître ? Elle seule peut savoir ce qui me convient, elle seule peut distinguer ce qui est bon pour moi de ce qui est mauvais.
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J’ai beau leur dire, leur expliquer… « Aussi liquide qu’une soupe… c’est le docteur, c’est maman qui me l’a dit, je lui ai promis… Ils hochent la tête, ils ont des petits sourires, ils n’y croient pas… —Oui, oui, c’est bien, mais quand même dépêche-toi donc, avale… » Mais je ne peux pas, il n’y a que moi ici qui sais, moi ici le seul juge… qui d’autre ici peut décider à ma place, me permettre… quand ce n’est pas encore le moment… je mastique le plus vite que je peux, je vous assure, mes joues me font mal, je n’aime pas vous faire attendre, mais je n’y peux rien : ce n’est pas encore devenu « aussi liquide qu’une soupe »… Ils s’impatientent, ils me pressent… que leur importe ce qu’elle a dit ? Elle ne compte pas ici… personne ici sauf moi n’en tient compte…
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Maintenant quand je prends mes repas la salle à manger des enfants est vide, je les prends après les autres ou avant… je leur donnais le mauvais exemple, il y avait des plaintes des parents… mais peu importe… je suis toujours là, à mon poste… je résiste… je tiens bon sur ce bout de terrain où j’ai hissé ses couleurs, où j’ai planté son drapeau… »
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 À lire sans modération, y compris dans le cadre d’un jeûne alternatif. À vos assiettes !
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Nathalie Sarraute — Enfance, éd. Gallimard, 1983 — collection Folio (p.14-16)
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