Un froid sec #9

ENSUITE JE TOURNE autour de la maison. Un caillou suffirait à crever le vitrage simple des fenêtres, et puis non ; le froid deviendrait un problème : un chiffon isolerait mal, un carton céderait au supplice de la pluie. Je ne saurais pas escalader la façade et tout est clos : même la grange ne communique pas. Trois fois le tour et la tête me tourne. Je change de sens. Le chien s’amuse à mordiller les talons de mes chaussures qui ont piétiné la neige au pied des murs. Comme sous la tiédeur d’un milieu d’après-midi, la terre rend un jus poisseux dans les traces de mes semelles, le même qui reflue autour des plates-bandes, des buissons nus et des objets abandonnés un peu partout sur le terrain. Cette petite crème en gorgeant les ornières alourdit l’atmosphère et mon vertige. Il faut que je rie ; que je puise un peu de courage et de pugnacité dans cette détente hystérique. Je retourne sur mes pas et stationne à nouveau devant la porte d’entrée. Je m’adresse au chien en faisant le clown : « Viens Chinook ! on rentre à la maison, j’allume un feu et je te réchauffe une brisure de riz, ça te va ? » Je le convie d’un geste à entrer et tourne la poignée en poussant de l’autre main. Il s’engouffre et file à fond de train au moment où je réalise que la porte n’était pas verrouillée. Je ramasse mon barda et pénètre à sa suite dans le hall d’entrée.

*Je tourne l’interrupteur en reniflant des odeurs mêlées de maison ancienne, d’âtre éteint, de lavande et de renfermé. Il n’y avait pas de sang visible dehors, déjà recouvert par la neige à mon arrivée, aussi les taches séchées dans le couloir me prennent au dépourvu. L’intérieur est rangé et propre si je ne tiens pas compte de la poussière. Ce n’est pas le sang d’un gibier. Ce n’est pas une question d’intuition, mais une évidence. Je suis du regard la traînée jusqu’au fond du couloir, mais je veux d’abord ouvrir les portes qui précèdent celle que les taches désignent.
Les pièces, sans surprise, me donnent leur intérieur banal de maison de campagne : une grande cuisine avec table et plan de travail immenses, évier en marbre gris, buffet et placards en bois sombre, un salon avec un canapé recouvert d’un patchwork aux canards appliqués, cheminée équipée, cellier, réduit, buanderie : tout est outillé, meublé, appareillé d’objets récupérés ou de meubles hérités. J’ai découvert tardivement que les foyers les plus modestes avaient au moins une table basse et une paire de rideaux à chaque fenêtre, un tapis dans l’entrée et un meuble pour ranger plusieurs paires de chaussures, et que n’importe quel clapier à lapin, y compris du plus mauvais goût ou garni des derniers immondices glanés à Emmaüs peut donner le sentiment qu’on est reçu chez un bourgeois quand on y entre, une fois qu’on a mis les pieds chez ma mère.
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