Un froid sec #11

Rose voulait une cuisine sensuelle, chaude, débordante, avec au centre une table immense et lourde, qui signifierait par son poids que ses hôtes vivaient là depuis toujours, qu’elle était intransportable et transmissible à des générations qui devraient rester près d’elle pour jouir de son espace, de sa capacité d’accueil, de sa convivialité, de la compacité de son bois de poirier sous les mains posées à plat de convives bons vivants mais bien élevés.Elle la voulait avec un plan de travail bricolé des mains d’un vrai père, des ustensiles chinés et des meubles encombrants. Une couleur dominante rouge, une odeur de pain frais ou de soupe épaisse, et un rideau bonne-femme galonné d’un ruban de lin sur la fenêtre qui donnerait sur le jardin. Pour tout dire, le confort d’ un intérieur cossu obtenu non pas avec l’argent du maître de maison, mais avec du temps et du désir.Or, Dwaine subvenait mal à leurs besoins. Il n’ était pas nourricier, ne servait pas d’amour pétri, cuit et doré dans son assiette, n’abîmait pas ses mains dans la vaisselle ou la cuvette des toilettes et ne lui transmettait aucune recette. Rose perdait souvent ce combat où son beau-père gardait le lit tandis que son estomac étrécissait, et elle avait beau ne pas vouloir faire à sa place, l’enjoindre par l’inertie à faire ces choses que son beau-père devait prendre en charge, c’était lui qui toujours gagnait, quand excédée Rose finissait par jeter une poignée de riz dans l’huile d’olive avant un repas où elle restait seule, l’appétit coupé, pendant que beau-papa vomissait aux toilettes pour lui faire regretter le plaisir qu’elle avait eu à cuisiner. Soit, son cancer de l’œsophage n’était pas pour rien non plus dans ces nausées régulières. Disons simplement que la mauvaise foi de Rose faisait qu’elle s’en foutait.Rose rangea les courses en silence. Elle comptait sortir ensuite pour contempler les traînées de poudre sur les branches et les capuchons sur les crêtes des toits en allant au Bar de Saturne, mais la voix geignarde de Dwaine la cueillit devant la porte d’entrée. « Rose, nom de Dieu, viens ici sale merdeuse ! »Elle ouvrit la porte de sa chambre et se retourna pour lui présenter son dos. Puis elle entra en marche arrière, histoire de l’humilier un peu.— Ça sent la girafe crevée, ici. — Tu te crois drôle ? Merde, Rose, J’ai été malade toute la nuit, j’ai pas fermé l’œil et toi, sale petite conne, tu te fous de moi parce que je suis en position de faiblesse ? Attends que la vie t’apprenne combien tu vas en chier quand tu m’auras plus, crois-moi. Je ne me suis pas cassé une jambe le jour où j’ai épousé ta mère, mais j’aurais dû, putain !Rose ignora ses paroles et traversa la chambre comme s’il n’y avait personne.— Ferme cette fenêtre, bordel ! Je me les gèle ! Ça fait une heure que je t’attends, Sagan. Tu faisais quoi ? Tu terminais ton best-seller ou tu te branlais avec une carotte ? Rose ne toucha pas à la fenêtre ouverte et se dirigea vers la sortie.— Tu la fermeras toi-même. Le repas est prêt. Tu as faim, tu lèves ton cul. Je suis pas ta bonniche.

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