Les abeilles de Canta

Un froid sec — #17

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LA LUNE BLEUE ÉTAIT APPARUE au-dessus de Villebasse quelques années auparavant à côté de la pleine lune de décembre et les gens s’en étaient accommodés comme d’un changement de saison. Aucune amélioration de leur sort ne coïncida avec son apparition, et ses influences subtiles s’épanouirent comme les fruits du hasard, en toute discrétion. Mercure rétrogradait en faisant un carré à Neptune, mais depuis la révélation que le fer des pointes de flèche de l’Âge de bronze était extra-terrestre, qui pouvait en avoir encore quelque chose à foutre ?

Il n’était bon qu’à recevoir une balle dans la peau mais il avait la noblesse des princes sylvestres que les braconniers et les garde-chasse graciaient parfois.

Le Chien avait ses quartiers dans le bois de Douceborde. Ses visites en ville passaient tantôt pour des fuites depuis un jardin mal grillagé, tantôt pour les errances du compagnon d’un sans-abri, bien que personne ne savait auquel d’entre eux on aurait bien pu l’associer.

Son pelage noir et feu plaisait aux chasseurs quand ils le trouvaient sur une de leurs pistes. Dommage, il avait déjà atteint l’âge adulte : c’était trop tard pour le dresser à traquer le gibier, garder un troupeau ou protéger les poules. Il n’était bon qu’à recevoir une balle dans la peau mais il avait la noblesse des princes sylvestres que les braconniers et les garde-chasse graciaient parfois.
Peu de gens disaient que si le fascisme arrivait, alors ils quitteraient la France. On rétorquait d’ailleurs à ceux-là qu’ils n’avaient jamais quitté Villebasse, donc bon. Que tout de même, c’était bien une des bizarreries de cette ville que les natifs travaillaient et mouraient ici, que ceux qui venaient de l’extérieur n’en repartaient pas non plus. Certains commencèrent un rapprochement oiseux avec la lune bleue, disant qu’elle n’en était pas à sa première apparition. À partir de son association avec les grandes guerres, les engueulades fusaient et tout cela tournait court.
David Canta était apiculteur depuis toujours et se gardait de donner son avis. Seule la vie en monarchie de ses abeilles l’intéressait, et son Hexagone à lui n’était pas la France mais l’alvéole.
Aujourd’hui, la lune bleue se détachait sur l’horizon, basse et lourde comme une lune d’été. Sa couleur apparente indiquait au moins qu’elle avait une température élevée. Or, la neige était bien présente et son manteau épais rappelait des hivers très anciens.
Les Setters de Cédric formaient un cercle parfait. Leur course harmonieuse et la puissance de leur galop ajoutaient à la beauté étrange de leur rencontre. Le Chien les avait rejoints comme s’il honorait un rendez-vous. La menace du fusil de Cédric lui mordit bien un peu l’échine, mais pas davantage que la morsure d’une puce.
David Canta la balaya d’un geste vers l’épaule de son voisin, qui lui obéit. Il recula pour casser son arme et la glissa sous son aisselle.
L’apiculteur sourit en approchant de la meute. Il entra dans le cercle et écarta légèrement les mains de ses cuisses, paumes ouvertes. Il faisait à présent partie d’un convoi de cowboys et les indiens tournaient de plus en plus vite en négligeant la fatigue de leurs montures.
La lune bleue arriva au milieu du ciel. Son opposition au soleil embrumait la scène, donnait un halo flou aux chiens qui écumaient. Le charmeur d’abeilles aima cet instant comme il aimait la danse de ses insectes. L’agitation était pour lui la langue du désordre. Elle produisait des formules magiques qui le stimulaient et qui précédaient ses choix.

Le nectar circulait de bouche en bouche, de jabot en jabot avant d’être déposé dans les alvéoles avec davantage d’ardeur semblait-il.

Canta avait un intérêt particulier pour la lune bleue. Il notait soigneusement ses phases dans le ciel sans s’étonner qu’elle en ait et bénissait discrètement cette plagiaire aux cycles plus longs que ceux de la vieille lune.

Les abeilles l’avaient intrigué les années précédentes en se mettant à produire davantage au moment où la lune bleue passait devant une constellation de terre. Le nectar circulait de bouche en bouche, de jabot en jabot avant d’être déposé dans les alvéoles avec davantage d’ardeur semblait-il. Stupéfait, l’apiculteur récolta une première fois puis sans cesse un miel plus abondant que dans le Canaan de la Bible. Les essaims crevaient dans tout le pays sous les pesticides et ses collègues tiraient le diable par la queue mais il était connu qu’au marché de Villebasse, on pouvait encore se procurer des pots de miel en allant directement sur son stand. Et des pots de pas moins d’une livre !
Il était conscient de sa veine insolente et se méfiait du sort qu’un jaloux pourrait lui réserver, à lui ou bien à ses ruches et c’est pourquoi il était entré en affaire avec une espèce de chamane qui venait réciter aux solstices et aux équinoxes des prières de protection devant ses ruches en brûlant des tresses de sauge blanche. Canta aurait pu diffuser ses observations dans le milieu afin d’aider ses collègues mais la sagesse, ou bien l’intuition, lui conseillait de ne pas trop la ramener avec des croyances de trou-du-cul.

Auteur : Anna de Sandre

Je vis en Occitanie dans un patchwork de matières sauvages où le jaune pousse comme du chiendent. Écrivaine et conseillère littéraire, j'écris des romans, des nouvelles, de la poésie et des albums indifféremment en littérature générale et en jeunesse.

Une réflexion sur « Les abeilles de Canta »

  1. Votre texte, empli d’associations savoureuses , m’a évoqué un prince sylvestre « un chien trônant sur un tracteur dominant un cercles de ses congénères, photographié par Pentti Sammallathi.
    Vous pourrez le trouver sur espritsnomades.com…
    Heureux de vous avoir lu !

    Aimé par 1 personne

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