Runaway train

J’adore les textes qui démarrent par une scène de train. Ci-dessous, trois extraits dans le désordre de romans et nouvelle d’Alexandre Civico (Atmore Alabama, son dernier qui vient de sortir chez Actes Sud), Tim Gautreaux (Le Dernier arbre) et Mark Twain (Du cannibalisme dans le train)

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        index À l’un des arrêts facultatifs d’une certaine ligne ferroviaire, quelque part en Louisiane, un grand gaillard blond prénommé Jules descendit d’une voiture de voyageurs, au cœur d’un hameau comprenant douze maisons et une petite gare rectangulaire. Il fut le seul voyageur à quitter le convoi, et dès que son pied droit toucha le quai en mâchefer du dépôt, le chef du train ôta le marchepied de sous son talon gauche, les freins pneumatiques lâchèrent un soupir sonore et le train s’ébranla dans un fracas métallique d’attelages qui s’entrechoquent.

Le mécanicien se pencha par la fenêtre de sa cabine.

Se rappelant les instructions qu’il avait reçues, Jules se dirigea vers le sud en suivant un embranchement envahi d’herbes folles, et il trouva bientôt une locomotive à vapeur Shay attelée à une voiture de service et à cinq wagons plats sans chargement. Le mécanicien se pencha par la fenêtre de sa cabine.

« C’est vous qu’on envoie pour l’expertise ? »
Jules posa son sac, leva les yeux vers le mécanicien, puis regarda derrière l’homme les arbres imposants qui sortaient d’une eau noire comme du pétrole. »
Tim Gautreaux, Le dernier arbre, éd. Seuil
***

     CVT_Atmore-Alabama_80Le premier train du jour surgit du brouillard. Deux gros yeux jaunes, en colère, jaillissent soudain, éclairant le museau renfrogné de la locomotive qui tire derrière elle des dizaines de wagons et de containers. Williams Station Day, dernier samedi d’octobre. L’odeur de carton-pâte des petits matins froids. Une brume épaisse couvre la matinée comme un châle.

Williams Station Day, dernier samedi d’octobre.

À l’approche de la gare, le train pousse un mugissement de taureau à l’agonie. La foule assemblée là pour le voir passer lance un grand cri de joie, applaudit, se regarde applaudir, les gens se prennent à témoin, oui, le Williams Station Day a bien officiellement commencé. Je regarde Eve, ses yeux aux teintes orangées brillent d’un éclat enfantin. Certains wagons sont bariolés aux couleurs de l’événement, d’autres aux couleurs de la sainte Amérique. La ville d’Atmore fête sa fondation, cent ans plus tôt, autour de la voie ferrée, seule et unique raison de son existence. On célèbre aujourd’hui l’établissement d’une vague gare devenue une vague ville. Le serpent monstrueux traverse, raide, Atmore pendant un bon quart d’heure, un kilomètre au moins de wagons et de containers avance à une allure modérée, bruyamment, devant une population qui revient tous les ans se célébrer elle-même. L’air est encore frais. Le brouillard ne devrait pas se lever avant une heure. Une bénévole sous un barnum blanc distribue des cafés chauds aux lève-tôt, aux fervents. Je vais en chercher deux, en tends un à Eve qui prend le gobelet entre ses mains pour se réchauffer. Elle boit une gorgée, se brûle la langue, s’en fout, scrute à nouveau l’immense chenille de fer. Je regarde Eve qui regarde le train, indifférente à ce qui l’entoure, aux autres, aux hommes, casquette et chemise à carreaux. Le train s’éloigne, quelques applaudissements épars jaillissent, la journée va pouvoir commencer. »

Alexandre Civico, Atmore Alabama, éd. Actes Sud
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51sUG7twCrL    Le 19 décembre 1853, je quittai Saint-Louis par le train du soir en partance pour Chicago. Il n’y avait que vingt-quatre passagers en tout, ni femmes, ni enfants. Nous étions d’excellente humeur et on fit bientôt agréablement connaissance. Le voyage promettait d’être plaisant et aucun d’entre nous, je pense, n’avait le plus vague pressentiment de l’horreur que nous allions bientôt subir.

Le vent, que n’arrêtaient ni arbres ni collines,

À onze heures du soir, ils se mit à neiger dru. Peu après avoir quitté le petit village de Welden, nous pénétrâmes dans cette immense solitude de la prairie qui s’étend sur des lieues et des lieues, monotone et inhabitée, jusqu’aux lointains Jubilee Settlements. Le vent, que n’arrêtaient ni arbres ni collines, ni même quelque rocher égaré, soufflait avec violence sur le désert uniforme en faisant tourbillonner la neige, le vaporisant comme les embruns à la crête des vagues d’une mer démontée. La couche de neige devint rapidement profonde ; et nous sûmes, car le train réduisait sa vitesse, que le moteur luttait avec une difficulté croissante. De fait, il frôlait parfois l’arrêt définitif au milieu des grandes congères qui s’amoncelaient comme des tombes colossales en travers de la voie.

Mark Twain, Du cannibalisme dans le train, éd. Omnibus

Auteur : Anna de Sandre

Anna de Sandre vit en Occitanie dans un patchwork de matières sauvages où le jaune pousse comme du chiendent. Écrivaine et conseillère littéraire, elle écrit des romans, des nouvelles, de la poésie et des albums en littérature générale et en jeunesse.

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