Le juge Holden et la cartomancie

(Crédit photo de la couverture de Méridien de Sang : ©Antoine Faure)

« Imaginez deux hommes qui font une partie de cartes sans avoir rien d’autre à parier que leur vie. Qui n’a pas entendu des histoires comme celles-là ? Une carte retournée. Et pour ce joueur-là tout l’univers se sera péniblement traîné jusqu’à cet instant qui va lui révéler s’il doit périr de la main de l’autre ou l’autre de la sienne. Quelle justification plus irrécusable pourrait-il y avoir du mérite d’un homme ? Cette élévation du jeu à sa dignité suprême n’admet aucune discussion quant à la notion de destin. Le choix d’un homme plutôt que d’un autre est une préférence absolue et irrévocable et il faudrait être assurément bien stupide pour croire qu’une aussi lourde décision est sans autorité ou sans signification, à votre choix. Dans ces parties qui ont pour objet l’anihilation du vaincu les décisions sont tout à fait claires. L’homme qui tient tel assortiment de cartes dans sa main est du même coup rayé de l’existence. C’est la nature même de la guerre dont l’enjeu est à la fois le jeu et la puissance et la justification. Vue sous cet angle la guerre est la forme la plus vraie de la divination. C’est la confrontation de la volonté d’un homme et de la volonté d’un autre au sein de cette volonté plus vaste qui se trouve contrainte de choisir parce qu’elle est ce qui les unit. La guerre est le jeu suprême parce que la guerre est en fin de compte une manifestation forcée de l’unité de l’existence. La guerre, c’est Dieu.
Brown examinait le juge. Vous êtes fou Holden. Pour de bon.
Le juge souriait. »

Un des chefs-d’oeuvre de Cormac McCarthy est assurément son roman western Méridien de sang (1985), dont Antoine Faure parle très bien dans son article que je vous invite à consulter :
Clic !
J’y ai relevé cette citation de MacCarthy, car je lis rarement des auteurs qui évoquent aussi finement le monde des cartes. Depuis un millier d’années, de la Chine à l’Europe en passant par l’Arménie, la Perse et l’Empire byzantin, les cartes ont eu pour principales fonctions le jeu de hasard et la divination, en effet, et quand il ajoute que le jeu est la nature même de la guerre (un de ses enjeux est le jeu), et que par là-même, la guerre est la forme la plus vraie de la divination, je ne peux m’empêcher de penser à l’une des origines les plus anciennes du clavier d’interprétation des cartes en cartomancie, qui est précisément inspirée des affrontements belliqueux entre les Croisés et les Sarrasins.
Un des quatre enseignes est le pique dans le jeu dit du 32, qui est une correspondance de l’épée dans le tarot de Marseille. Cette épée est courbe, comme celles des Mamelouks, et représente le combat rapproché. Quand on sort son épée, l’ennemi est déjà sur nous, l’attaque est inéluctable, il faut toucher juste. Le huit de pique (ou huit d’épée, comme l’illustre la photo tirée du film Le Juge et l’assassin de Bertrand Tarvernier) annonce au consultant une blessure physique ou morale, douloureuse. La sentence tombe. D’où l’analogie également avec la Justice. Il m’étonnerait que McCarthy ignorait tout cela, aussi je vais me renseigner au sujet de son éventuelle culture dans ce domaine. Toute information de la part d’un lecteur de ce blog est d’ores et déjà la bienvenue, d’avance merci.

Jean-Claude Brialy tient un VIII d’épée dans « Le Juge et l’assassin » de Bertrand Tavernier (photo extraite par Arnaud Malherbe)

Auteur : Anna de Sandre

Anna de Sandre vit en Occitanie dans un patchwork de matières sauvages où le jaune pousse comme du chiendent. Elle écrit en littérature générale et en jeunesse (sous le pseudo Anne Pym), notamment pour Gallimard, L'École des Loisirs et La Manufacture de Livres.

5 réflexions sur « Le juge Holden et la cartomancie »

  1. L’arbre de la connaissance , sa tentation encyclopédique sur le fonctionnement du monde sont porteurs,selon la bible, d’une malédiction qui frapperait l’humanité, qui y perdrait son innocence, sa capacité de transcendance, de spiritualité , de repères moraux et solidaires. Cette humanité, éclairée du chaos du monde deviendrait, elle même agent de ce chaos dans lequel règne la loi du fort et du hasard….Les deux auteurs que vous citez, Cornac Mac Carthy et Bernanos s’inscrivent dans cette lignée…L’évolution du monde où règne en maître l’efficience portée par la science et la technologie, molochs tout puissantes , dévoreurs de toutes les ressources, construit un monde déshumanisé où l’irrationalité de l’échange et sa poétique n’ont pas de place….Dans cette logique, l’art divinatoire ne peut guère se tromper, au bout du chemin , il y a l’Apocalypse qui guette, jette en avant garde , ses douze cavaliers porteurs de tous les fléaux possibles….Est il possible d’échapper à cette immémoriale grille de lecture ? Je ne sais pas, il y a des tentatives,souvent maladroites mais surtout occultées sous les boisseaux d’un obscurantisme qui a nom « Savoi »

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