Pastiche par temps bleu, pastiche délicieux #1

   « JE SUIS NÉ LE 10 MARS 1951 A L’HÔPITAL LARIBOISIÈRE AU 2 DE  LA RUE Ambroise-Paré, dans le dixième arrondissement de Paris. Il faisait un doux soleil de fin d’hiver si j’en crois les photos que j’ai pu regarder dans les coupures des journaux trouvés dans les affaires de ma mère. J’avais douze ans la première fois que je les ai eues entre les mains. Ma mère, qui à cette période était déjà brouillée avec ma tante, si je me rappelle bien l’attitude étrange qu’elle avait quand quelqu’un de la famille —ou plus précisément de ceux qui avaient survécu, venait à parler de sa sœur en sa présence. Je n’ai jamais pu en connaître le motif malgré mes recherches attentives. Je me rendais bien compte que je ne savais pas grand-chose sur cette femme dont le fantôme me tourmentait quand je n’avais pas de réponses à son sujet et je me reprochais déjà à l’époque mon manque de pugnacité. Qu’aurais-je bien pu apprendre sur cette partie de mon arbre généalogique si j’avais davantage insisté auprès de ma mère ?
J’avais douze ans. J’étudiais mon dossier avec le sérieux d’un commissaire. Pourquoi m’intéressais-je au jour de ma naissance à ce moment-là ? Sans doute car je pressentais que ma mémoire allait rapidement me faire défaut. Je voulais collecter et conserver le plus possible de documents.
Il était prévu que ma mère donne naissance à son enfant en Bretagne, dans un petit village des Côtes-d’Armor où elle s’était réfugiée avec son mari qui allait devenir mon père. Son oncle et parrain, Raymond Chevreuse, l’avait réclamée pour un de leurs rendez-vous à son domicile, dans un hôtel particulier près des Champs-Élysées. Il l’avait accueillie avec cette phrase étrange :
— A partir de maintenant, Henri devra « se tenir à carreaux » ; j’ai vérifié les signatures.

     Paris. Ma mère se tient debout à l’arrière du tramway. Elle porte ce bébé nouveau dans ses bras, serrée dans la masse des passagers. Personne ne s’est levé pour lui céder sa place. Avais-je conscience de son inquiétude ? Elle rentrait avec moi mais elle ne savait pas encore quel accueil lui serait réservé en rentrant à son domicile, 26, rue des Martyrs de la Gestapo.
Le trajet sera plus confortable dans le train de neuf heures cinquante-six où ma mère, après m’avoir nourri d’un biberon du lait tiré de son sein avant de quitter l’hôpital, s’autorisera à regarder le paysage durant un de mes trop brefs sommeils.
Une pluie faible éraflait la vitre, qui l’amusait par le réseau de ses gouttes roulantes. L’ampoule du compartiment l’éclairait doucement et la rassurait en même temps que je lui tendais un visage paisible.
J’étais un garçon dont le prénom était Patrick. Mes parent en connaissaient-ils le sens ? Ce n’est qu’après l’accident de train qui m’a fait perdre une partie de ma famille que je me suis fait appeler Howard. Le neuf mars mille neuf cent soixante-trois. La veille de mes douze ans. »

(à la manière de Patrick Modiano)

 

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Un froid sec #22

  ET DONC, IL FAISAIT CHAUD ET LA TANTE EUT SOIF SUR LE TRAJET. ELLE DIT Tiens le panier, ma caille, passe devant et prends-moi des citrons. Après, tu m’attends au stand de Michel. t’auras qu’à manger des crevettes , si par hasard je traîne.

Elle avait filé au bar de Saturne boire « juste une bière ». Elle n’en aurait pas pour longtemps.
     Camille était à l’aise parmi les étalages qui entouraient Saint-Estin. Le square à sa droite, de l’autre côté de la rue, montrait au travers des grilles de son entrée son ruisseau aux canards, le pont de bois suspendu qui traversait la largeur de son allée principale et une partie des arbres centenaires.
     Elle se penchait sur les citrons , les choisissait d’un coup d’œil rapide. Tante Ludivine n’aurait plus le temps de l’emmener à l’aire de jeux puisqu’elle avait sa mise en place à préparer. Il y eut un mouvement de foule dans son dos, de gens qui poussent un peu pour se servir. Camille se dit qu’ils étaient sans gêne, purée ! mais elle resta imperturbable. Quelqu’un pourtant la poussait avec une telle insistance qu’il la collait de tout son torse, comme pour saisir à son tour des fruits au-dessus d’elle. Son panier lui rentrait carrément dans le derrière. Elle remarqua alors les mains d’homme qui prenaient appui à même les fruits, de chaque côté de son petit corps d’enfant. Au même instant, il la força à baisser la tête avec le haut de son buste. Le panier appuya alors contre son postérieur. Elle voulut rester polie, ne pas se faire remarquer : elle tendit ses fesses en arrière pour repousser le panier, mettre un terme à son désagrément. Le « panier » appuya alors plusieurs fois. L’homme empoigna soudain ses cheveux et elle comprit. Elle poussa un cri mêlé de rage et de peur en se dégageant , surprenant l’homme qui s’éloigna aussitôt mais d’un pas mesuré, le sourire aux lèvres. Un vieux type d’une quarantaine d’années, replet et dégarni ; des habits de bonne facture et, elle fût bien au regret d’avoir découvert ce détail intime, une odeur très épicée qu’elle avait maintenant dans ses cheveux. Son souffle rauque, dégueulasse, résonnait encore dans son esprit. Elle abandonna le panier de citrons sous l’étal et courut au square où elle vomit de la bile devant une haie d’arbrisseaux fleuris. Elle n’en dit jamais rien à personne, à commencer par Tante Ludivine, parce qu’on dirait qu’elle était folle et qu’elle voyait le mal partout.
*
      C’était la première fois que Camille revenait dans l’avenue Salengro depuis l’agression. Elle marchait le regard baissé, levait de temps en temps le nez. Elle reconnaissait mal l’endroit. Les maisons mitoyennes et les immeubles compacts n’avaient pas de singularité. La neige répandue sur les toits, le haut des portails et le sommet des haies vives, comme d’un sac de farine éventré, appuyait davantage encore leur ressemblance. Camille s’enhardit alors à relever la tête. Tout était transformé. Même le square semblait différent.
     Elle aperçut Cali Bénac à l’intersection de la rue Lafayette. Agenouillé derrière un gobelet, il était vêtu de sous-vêtements usés et de grosses chaussures dans lesquelles il était pieds nus. Il tremblait et claquait des dents. Sans doute lui avait-on volé ses vêtements à coups de gifles, car son visage était tuméfié. Violence gratuite, il n’était pas plus épais qu’un enfant. Un fil de cuivre serrait la filasse de sa chevelure couverte de crasse. Une troupe de merdailles le filmaient avec leurs portables en espérant que par chance, il tombât raide mort juste là, maintenant. Cali Bénac échouait à imiter une statue, les mains jointes et la tête baissée, comme certains mendiants à la sortie des messes. Il n’arrivait pas à tenir la pose et crachait merde ! merde ! merde, putain ! à chaque fois qu’il basculait d’un côté ou de l’autre. Il y avait quelques centimes et trois mégots dans son gobelet. Ce gars-là mourra bientôt, Camille en mettait sa tête à couper. Comment cet avorton terminé au pipi était-il encore de ce monde, ça restait un mystère. Il avait fréquenté plusieurs écoles au gré des escales de Stéphane Bénac, son père, un pêcheur à pied dingue de coques sauvages. Bénac avait fui le nord du pays après la disparition de sa femme, parce que le bruit avait couru qu’il l’avait sauvagement assassinée, puis avait dissimulé les restes de son cadavre dans un baril de poissons pour en masquer l’odeur, ce genre de détail sordide. Certains osèrent avancer que son cadavre était introuvable parce qu’il l’avait mangé. Or, Séverine Bénac avait seulement coupé les ponts en laissant son fils pour partir à son aise mais Bénac avait une sale gueule et écoutait sa fantaisie sans que le destin ne le punît jamais. Il n’y avait pas de raison pour qu’il s’en sorte à bon compte et la fugue de sa femme n’était pas suffisante pour lui pardonner sa morgue.
     On s’en prit à sa voiture qu’il retrouva dans un fossé au petit matin, à sa grange qui prit feu alors que l’orage craquait trop loin, puis à son chien, tué d’une balle dans la tête. Deux jours après, il traversait le pays au volant de sa camionnette avec son fils et quelques affaires de rechange dans un sac à dos. Villebasse était loin de la mer. Cela lui fut égal. Il avait choisi l’endroit pour ça. Pour que cette ville remplace la mère de Cali. Elles avaient en commun de n’avoir rien de ce qui pouvait rendre heureux Stéphane Bénac. Si Cali grandissait dans un nouveau terreau, peut-être que le cours de son existence irait tout droit, comme un plant de tournesol. Le bien-être et l’amour n’avaient rien à voir là-dedans.

 

Lucia Berlin, Pasadena et les rednecks

Je n’ai pas le temps de faire des comptes-rendus de lecture mais comme ce recueil est formidable et Lucia Berlin une écrivaine immense, je vous préviens que si vous aimez la « littérature de redneck » ; Pasadena et ses métèques ; les instantanés à la Raymond Carver et le grain de Violette Leduc, alors il est fait pour vous.

La nouvelle qui ouvre son recueil :

     UN GRAND ET VIEIL INDIEN EN LEVI’S DÉLAVÉ ET BELLE CEINTURE zuni. Longs cheveux blancs, retenus par un bout de ficelle framboise sur la nuque. Ce qui est étrange, c’est que pendant à peu près une année on se trouvait au lavomatic toujours au même moment. Mais pas aux mêmes moments. Par exemple, j’y allais certaines fois le lundi à sept heures du matin ou le vendredi à six heures et demie du soir et il était déjà là.

Mme Armitage, c’était différent, même si elle était vieille aussi. C’était à New York, au San Juan, dans la 15e Rue. Portoricains. Mousse qui déborde par terre. J’étais alors une jeune mère et je lavais les couches le jeudi matin. Elle habitait au-dessus de chez moi, au 4-C. Un jour à la laverie elle m’avait donné une clé en disant que si je ne la voyais plus le jeudi c’est qu’elle serait morte alors aurais-je l’obligeance de venir découvrir son cadavre ? C’est terrible de demander ça à quelqu’un ; en plus, j’étais obligée de faire ma lessive le jeudi, à l’époque.
Elle est morte un lundi et je ne suis jamais retournée au San Juan. C’est le concierge qui l’a trouvée. J’ignore dans quelles circonstances.
Pendant des mois, au Angel’s, l’Indien et moi, on ne s’est pas parlé mais on se tenait côte à côte sur des chaises jumelées en plastique jaune, comme dans les aéroports. Elles glissaient sur le lino déchiré, on en avait mal aux dents.
En général, il sirotait du Jim Beam tout en regardant mes mains. Pas directement, mais dans le miroir en face, au-dessus des lave-linge Speed Queen. Au début, ça m’était égal. Un vieil Indien qui regarde mes mains dans ce miroir sale, entre un jaunissant REPASSAGE 1,50 DOLLAR LA DOUZAINE et des « prières de la sérénité » orange fluo. MON DIEU DONNEZ-MOI LA SÉRÉNITÉ D’ACCEPTER LES CHOSES QUE JE NE PEUX PAS CHANGER. Et puis j’ai commencé à me demander s’il avait un truc spécial avec les mains. C’était énervant, d’être observée en train de fumer ou de se moucher, de feuilleter des magazines vieux de plusieurs années. Lady Bird Johnson descendant les rapides.
Finalement, il m’a surprise à observer mes propres mains. Il en souriait presque de m’avoir pincée. Pour la première fois, nos regards se croisaient dans la glace, sous NE PAS SURCHARGER LES MACHINES.
Il y avait de la panique dans mes yeux. Je les ai sondés avant d’en revenir à mes mains. Affreuses taches de vieillesse, deux cicatrices. Mains pas indiennes, nerveuses, esseulées. J’y voyais des enfants, des hommes et des jardins.
Les siennes, ce jour-là (le jour où j’ai remarqué les miennes), reposaient sur chacune de ses cuisses fermes et bleues. La plupart du temps, elles tremblaient beaucoup et il les laissait tressauter sur ses genoux, mais ce jour-là il se dominait. Ses phalanges couleur brique blanchissaient sous l’effort.
La seule fois où j’avais parlé avec Mme Armitage hors de la laverie, c’était quand ses W.-C. avaient débordé et que ça ruisselait chez moi à travers le lustre. Les ampoules étaient restées allumées et les éclaboussures faisaient des arcs-en-ciel. M’agrippant le bras de sa main glacée de mourante, elle avait dit : « C’est un miracle, n’est-ce pas ? »
Il s’appelait Tony. C’était un Apache Jicarilla venu du nord. Un jour, je ne l’avais pas vu mais j’ai deviné que c’était sa belle main qui était là sur mon épaule. Il m’a donné trois pièces de dix cents. Je n’ai pas compris, j’ai failli dire merci, avant de réaliser qu’il tremblait au point de ne pas pouvoir mettre en route les séchoirs. Sobre, c’est dur. On doit tourner la flèche d’une main, insérer la pièce de l’autre, appuyer sur le bouton-poussoir, puis tourner la flèche dans l’autre sens pour la pièce suivante.
Il est revenu un peu plus tard, ivre, juste au moment où son linge commençait à être flasque et sec. Il n’a pas réussi à ouvrir le hublot, a cuvé sur la chaise jaune. Mes affaires étaient propres, j’étais en train de les plier.
Angel et moi on l’a allongé sur le sol de la salle de repassage. Brûlant. C’est à Angel qu’on doit toutes les prières et devises des Alcooliques Anonymes. NE PENSE PAS ET NE BOIS PAS. Il lui a mis une chaussette mouillée et froide sur le front et s’est agenouillé près de lui.
— Mon frère, crois-moi… Je suis passé par là… Moi aussi, j’ai roulé dans le caniveau comme toi. Je sais ce que tu ressens.
Tony n’a pas ouvert les yeux. Quiconque prétend savoir ce que ressent quelqu’un d’autre est un imbécile.
Le lavomatic Angel’s se trouve à Albuquerque, Nouveau-Mexique. 4e Rue. Boutiques minables et dépotoirs, dépôts-ventes avec lits de camp, caisses de chaussettes orphelines, éditions 1940 de Good Hygiene. Silos à grain et motels pour amants, ivrognes et vieilles femmes teintes au henné qui lavent leur linge ici. Les toutes jeunes mariées chicanas aussi. Serviettes, nuisettes roses, petites culottes qui disent Jeudi. Leurs maris portent des salopettes bleues avec leur nom calligraphié sur les poches. J’aime guetter leur apparition dans le hublot des séchoirs. Tina, Corky, Junior.
Il y a aussi les itinérants. Matelas sales, chaises hautes rouillées, attachées au toit de vieilles Buick cabossées. Carters d’huile qui fuient, vaches à eau qui fuient. Lave-linge qui fuient. Les hommes attendent dans les voitures, torse nu, broyant leurs canettes de bière quand elles sont vides.
Mais ce sont surtout des Indiens qui viennent là. Indiens Pueblo de San Felipe, Laguna et Sandia. Tony est le seul Apache que j’aie jamais rencontré, au lavomatic ou ailleurs. J’aime pour ainsi dire bigler pour voir ces séchoirs pleins de fringues indiennes brouiller cet éclatant tourbillon de bleu, orange, rouge et rose.
Et moi aussi, j’y vais. Je ne sais pas trop pourquoi, pas seulement pour les Indiens. C’est loin de chez moi. Alors qu’à deux pas il y a le Campus – climatisation, soft rock en fond sonore. New Yorker, Ms, Cosmopolitan. Fréquenté par les femmes des professeurs adjoints qui paient des friandises et des Cocas à leurs enfants. Le Campus a cette affiche, comme la plupart des laveries : DÉFENSE DE TEINDRE SON LINGE. J’ai fait toute la ville avec un couvre-lit vert avant d’arriver au Angel’s et son affiche jaune : VOUS POUVEZ MOURIR ICI A TOUT MOMENT.
Bon, j’ai bien vu que ça ne devenait pas violet foncé mais vert kaki, mais j’ai quand même eu envie de revenir. J’aimais bien les Indiens et leur linge. Le distributeur de Coca détraqué et le sol inondé me rappelaient New York. Portoricains épongeant, épongeant. Le téléphone toujours HS, comme au Angel’s. Serais-je allée découvrir le cadavre de Mme Armitage un jeudi ?
— Je suis le chef de ma tribu, m’a dit l’Indien.
Il était assis là, à siroter son vin fortifié, en regardant mes mains.
Il m’a raconté que sa femme faisait des ménages. Ils avaient eu quatre fils. Le plus jeune s’était suicidé, le plus âgé était mort au Vietnam. Les deux autres étaient chauffeurs de bus.
— Tu sais pourquoi je t’aime bien ? me dit-il.
— Non, pourquoi ?
— Parce que t’es une Peau-Rouge.
Il désignait mon visage dans la glace. C’est vrai que j’ai le teint rouge, et non, je n’avais jamais vu d’Indien au teint rouge.
Il aimait bien mon prénom, le prononçait à l’italienne : Lou-tchi-a. Il avait combattu en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale. Effectivement on voyait une plaque d’identité militaire parmi ses beaux colliers argent et turquoise. Elle était toute déformée. « Une balle ? » Non, il avait l’habitude de la mordiller quand il était effrayé ou émoustillé.
Une fois il a proposé qu’on aille s’allonger dans son camping-car, histoire de se reposer.
— En eskimo, ça se dit « rire ensemble ».
J’ai désigné l’affichette vert fluo : NE PAS LAISSER LES MACHINES SANS SURVEILLANCE. On s’est mis à glousser tous les deux, à rire ensemble sur nos chaises en plastique jumelées. Puis on est restés là, tranquilles. Plus de bruit, sinon les flic-flac de l’eau, rythmés comme les vagues de l’océan. Sa main de bouddha tenait la mienne.
Un train passe. Il me flanque un coup de coude. « Grand cheval d’acier ! » et on se remet à rigoler.
J’ai plein de préjugés sur les gens – genre tous les Noirs apprécient forcément Charlie Parker, les Allemands sont des affreux, tous les Indiens ont un sens de l’humour bizarre comme ma mère – l’une de ses blagues favorites, c’était : Toto achète une paire de lacets. « Et avec ça ?, dit le vendeur. — Avec ça je vais attacher mes chaussures ». À table, sa maman insiste : « Allez, Toto, mange tes haricots, c’est bon pour la peau ! — Mais je ne veux pas avoir la peau verte ! » Tony me débitait les mêmes quand il n’y avait pas affluence à la laverie.
Un jour qu’il était ivre, salement torché, il s’est bagarré avec des immigrants sur le parking. On lui avait piqué sa bouteille de Jim Beam. Angel a dit qu’il lui en paierait une demi-pinte s’il voulait bien l’écouter dans la salle de repassage. J’ai transvasé mon linge du lave-linge au séchoir tandis qu’il lui délivrait le « À Chaque Jour Suffit Sa Peine ».
Lorsque Tony est revenu, il m’a fourré ses pièces dans la main. J’ai mis ses fringues dans un séchoir tandis qu’il s’escrimait sur la capsule de sa bouteille. Je n’avais pas eu le temps de m’asseoir qu’il me braillait :
— Je suis un chef ! Je suis un chef de tribu apache ! Merde !
— Merde toi-même, Chef.
Il était assis là, à écluser, et à regarder mes mains dans la glace.
— Hé, ça va bien, la branlette apache ?
Qu’est-ce qui m’avait pris ? Quelle horreur. Je croyais peut-être qu’il en rirait. D’ailleurs, il en a ri.
— Et toi, c’est quoi ta tribu, la Peau-Rouge ? a-t-il dit, en observant mes mains qui sortaient une cigarette.
— Tu sais que ma première clope a été allumée par un prince ? Tu me crois ?
— Ben oui, je te crois. Tu veux du feu ?
Il me l’a allumée et on s’est souri. Nous étions très proches et puis il a cuvé et je me suis retrouvée toute seule dans la glace.
Il y avait une jeune fille, pas dans le miroir mais assise près de la vitrine. La vapeur faisait boucler ses cheveux – vaporeux botticellien. J’ai lu toutes les affichettes. DIEU DONNE-MOI LE COURAGE. BERCEAU NEUF JAMAIS UTILISÉ – BÉBÉ MORT.
Elle a mis ses vêtements dans un panier turquoise et elle est partie. J’ai déplacé les miens sur la table, vérifié ceux de Tony, et inséré une autre pièce de monnaie. J’étais seule avec lui. J’ai regardé mes mains et mes yeux dans le miroir. Jolis yeux bleus.
Un jour, j’étais sur un yacht, au large de Vina del Mar. J’ai tapé ma première cigarette et demandé au prince Ali Khan une allumette. Il a dit « Enchanté. » En fait, il n’en avait pas.
J’ai plié mon linge, et quand Angel est revenu je suis retournée chez moi.
Je ne sais plus quand je me suis aperçue que je n’avais plus revu ce vieil Indien. »
(Lavomatic’s Angel, première nouvelle extraite du recueil Manuel à l’usage de femmes de ménage de Lucia Berlin – traduction Valérie Malfoy)

Un froid sec #21

 LA NEIGE AVAIT CONQUIS VILLEBASSE, ET VILLEBASSE ÉTAIT TOMBÉE comme un territoire sans armée. L’armada de flocons envahissait depuis plusieurs semaines les rues et les interstices à un rythme régulier ; aucun signe ne montrait qu’un vent tiède en viendrait à bout dans quelques jours. Les gens avaient beau être accommodés au froid intense, aux glissades et aux déblayages à la pelle, on constata que la fatigue et l’exaspération cet hiver-là devinrent les principaux acteurs de bagarres inédites. Et cette lune bleue, qui occultait la transparence du jour comme un voile, pesait d’un poids que l’on ajoute à une charge déjà trop lourde dans les cœurs chiffonnés par la dépression saisonnière.

     L’épaisse blancheur offrait cependant, à qui savait regarder avec les yeux de l’enfance, un lieu dépaysant pendant les déplacements quotidiens, une aventure à domicile qui devenait un voyage à bon prix alors même que l’on était en pleine saison. Seuls, le Domicile de Saturne, la mairie et l’église Saint-Estin, avec leurs formes reconnaissables, servaient encore de point de repère parmi les masses ensevelies.
     Camille Daguin flottait elle aussi dans les rues, avec à peine plus de consistance, lui semblait-il, que la voltige des confettis, mais elle ne chutait pas au sol en bout de course et n’était pas indifférente à ce qu’elle traversait. Cette pensée inepte la réconforta. Elle n’était pas dupe, mais son amour naissant pour Iago lui donnait le QI d’une sauce blanche.
     L’avenue Salengro, qu’elle remontait à petits pas pour ne pas se casser la gueule, mal chaussée de bottines aux semelles trop lisses, avait été le théâtre d’une mauvaise aventure, du temps qu’elle était à l’école primaire, et qui l’avait marquée durablement d’une angoisse qui ne la laissait jamais tout à fait tranquille quand elle sortait. C’était jour de marché, au début d’un mois de juin ; elle avait accompagné sa tante Ludivine pour de la lotte et du citron qui manquaient dans la cuisine de son restaurant alors qu’elle tenait fermement à la proposer sur sa carte du midi. Une femme de haute stature et pudiquement désignée comme fantasque, que ses fréquentations de bar appellaient “la grande Lulu”. Tante Ludivine l’avait initiée peu après l’incident à un ou deux arts ésotériques afin de « mieux l’armer dans sa vie de presque femme ». Un veuvage précoce et inattendu additionné d’une absence d’enfant excusait ses ivresses de plus en plus éclatantes, bien que tout le monde savait qu’elle buvait déjà en cachette (depuis toujours, pouvait-on dire), car il était connu qu’à partir du collège, ( celui que fréquentait aujourd’hui Camille), Ludivine Daguin était déjà une mignonne à mignonnettes.

Un froid sec #20

  LE CRI DÉCHIRA L’AIR ET ILS CESSÈRENT LEUR JEU ; LE GROS MATTEO reposa son pied, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière. Ah ! Virgile, ton chien a enfin bouffé la mère Anglade. Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts. Et ça a fait comme un cri de bête, mais c’était pas un chien. Ils tendirent tous l’oreille : un autre cri se fit entendre. Un faucon en chasse ? Ça recommença, plus fort et plus longtemps ; un cri de peur et de colère. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un bébé intrigué et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.

     Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo fit un pas en avant puis s’arrêta net. Il se retourna vers ses camarades. C’est la voix de Sorraya ; venez, faut aller voir !
     Julie le regarda avec une gratitude qui n’empêcha pas sa prudente réserve. Tu veux pas plutôt qu’on appelle les flics ? Il me reste du forfait et j’arrive à capter un peu, ici. De quels flics tu parles ? demanda Corentin.
     Les bâtiments, sans vitres et dans la lumière de la lune bleue ressemblaient à un monstre blafard qui ouvrait des bouches noires et des yeux crevés. Les ouvriers avaient abandonné le chantier de rénovation depuis des mois et le peu qui restait à faire pour les mettre aux normes avait pesé sur les piles des bulletins de vote.
Corentin arriva le premier dans l’ancienne réserve d’où provenaient les clameurs. Un homme au pantalon baissé sur les chevilles était couché sur Sorraya. Il maintenait les poignets de la fille et remuait ses fesses en grognant. Sorraya à présent pleurait sous son pull qu’il avait relevé sur sa tête.
     Corentin avait déjà été le témoin de ce genre de scène. Ils étaient trois et la fille plus jeune encore que Sorraya. Dans la rue Pablo Neruda, derrière le centre communal d’action sociale. Presque devant tout le monde. Les deux qui ne la violaient pas attendaient leur tour en faisant le gué. Ils laissèrent tranquillement Corentin arriver à leur hauteur et quand il les regarda droit dans les yeux ils l’attaquèrent aussitôt. Il décrivit chez lui un jeu idiot qui avait mal tourné, on baigna et soigna son visage tuméfié et il garda pour lui la honte de n’avoir su défendre une gamine contre des salopards. Il devint agressif avec sa petite sœur, lui faisant des misères à chaque fois qu’elle se maquillait pour sortir, lui mit une claque une fois où on voyait largement le haut de ses seins mais cette petite conne ne comprit pas que c’était pour son bien.
     Aujourd’hui, le violeur était seul. Il continuait à pénétrer Sorraya en gémissant de plus en plus fort. Les sons qui sortaient de sa bouche résonnaient dans l’espace de la réserve et c’était insupportable.
     Mattéo et Julie arrivèrent derrière leur ami et s’immobilisèrent à leur tour. Julie pensa qu’ils ressemblaient aux joueurs d’une partie de un, deux, trois, soleil et elle s’en voulut. C’était tombé sur Sorraya. Ça pouvait encore tomber sur n’importe laquelle d’entre elles. N’importe laquelle de n’importe quelle femme. La règle faisait perdre le premier qui bougeait et l’homme n’arrêtait pas de bouger. Il avait perdu ; il devait être éliminé. Julie saisit un moellon à ses pieds et s’approcha le plus près qu’elle le put.

Vincent Dutois, Le Cadastre des misères

« Frappait-on à leur porte, ils se coupaient le souffle, au risque de l’asphyxie. Ces deux musaraignes tressaillaient à la chute d’une feuille. Ils sortaient de préférence à l’heure du repas des autres, à la brune ou les jours de forte pluie. Elle, parlait un ton plus bas que ce qui est audible et fixait un point là-bas sur le côté gauche ; lui, un mot le chauffait aux joues aussi fort qu’un cordial, un deuxième lui affolait le cœur, un troisième l’aurait tué. Un four, un feu, un homme debout, une table, avec la nappe citron, et des chaises en vis-à-vis, habillaient la cuisine, qui regardait au sud ; deux chambres identiques, avec chacune un lit en bois tourné, une malle, un broc, sous une ampoule nue, ouvraient au nord. La sœur vécut plus longtemps que son frère, elle fut emmenée vers la fin par on ne sait qui, quels secours, à l’abri des regards, enterrée en mars ; la maison aux volets clos disjoints s’écaillait, un petit chat mi-sauvage tremblait chaque hiver au soleil blanc sur la margelle. »

Allée V, n°122, extrait de « Cadastres des misères » de Vincent Dutois, éd. La Mèche Lente, mai 2019 (p.25-26)

Les amoureux indécrottables du Spoon River d’Edgar Lee Masters vont adorer ces chroniques d’un cimetière. Vincent Dutois maîtrise l’art du bref à la perfection et croque ses personnages à l’huile et au couteau.

Chez l’éditeur (clic !)

L’avis de Pascale Busson-Martello

Un froid sec #19

  DEPUIS QUE LE CHIEN était entré dans Villebasse, aux premiers jours de cet hiver particulièrement froid, on avait le sentiment que la mort survenait davantage qu’à l’habitude ici et aux alentours très proches. Ce n’était pas remarquable par tout le monde, mais tout de même, la coïncidence était citée parfois au Domicile de Saturne après que les clients les plus fidèles avaient fini de perdre leur monnaie de la semaine en méchantes bières et qu’il ne leur restait plus qu’à prolonger la conversation pour ne pas rentrer trop vite.

     Par exemple, Cédric Fontan avait perdu son oncle Tim à la chasse au lièvre sous la neige. Les Setters anglais avaient rebroussé chemin pour chercher une aide qui arriva trop tard : l’homme n’avait pas survécu à une crise cardiaque. Son âme en s’échappant le laissa mourir sans un cri, car la dernière volonté d’oncle Tim, ou plutôt son ultime réflexe fut de garder son honneur jusqu’au bout en n’alertant pas le gibier. Et le fait est qu’une hase gestante qui s’en venait un peu plus tard varia sa course pour tracer à cinq paumes de son corps en laissant de petites crottes.
     Sébastien Chapelle garda pour lui que Dieu avait exaucé ses prières, car nul n’avait besoin de savoir que Tim Fontan lui avait planté des cornes, et Cédric récupéra ses chiens, de braves bêtes à l’arrêt ferme, redoutables avec les bécasses.
     Autre fait divers qui eut lieu quasiment en suivant : la petite Marion des Alliot échappa à la surveillance de ses parents et fila droit à la rivière où la nouveauté d’un embâcle de glace l’attira sur la surface gelée qui céda comme casse une branche.
Le reste fut plus ordinaire, à part la quantité. C’est à la mort du clerc significateur que le rapprochement se fit à rebours, s’insinuant dans les esprits avec la rapidité d’une légende ; or, chacun sait que lorsque le soupçon devient croyance puis conviction, il n’y a plus besoin de chercher une preuve.

Le Garçon d’à côté

Les jappements d’un chien
Ont cessé longtemps après l’heure du bain.
Dans le coffre de la voiture
Des voisins
(des gens très bien),
L’empreinte humide du petit Arthur
A séché comme les mûres
Accrochées au grillage de sa maison
Qu’il n’a pas vues noircir.

On a trouvé dans son cahier
Caché dans le pupitre
De sa chambre
Plusieurs chapitres
Au sujet de la Russie
Et diverses orthographes
Du mot Vladivostok
(que j’avais entendu
dans une drôle de chanson
sur un vieux phonographe),
Et puis son père sans regrets
Et de la corde pour le pendre
Sur laquelle on a tiré.

A la frondaison précoce
Personne ne se moque
Du frère qui dépose à Terre-Cabade
Sur la tombe vieille et fleurie
Les horaires clandestins
D’un aller simple pour le vaste pays.

A quoi ressemblent les rêves des gosses
Rabougris dans leur dernier sommeil ?
Probablement à des foucades,
Comme des fossettes ou des cœurs sains
Sculptés sur de hâtifs transis… »

(extrait d’Un régal d’herbes mouillées, éd. Les Carnets du dessert de lune)

Dans la nuit de samedi à dimanche, une centaine de tombes ont été profanées au cimetière Terre-Cabade.

La perdrix Béatrix

  CE MATIN, LA PLUIE EST SI FINE qu’on ne la devine pas. Si fine, que sa percussion sur le toit de la véranda fait d’abord penser à la déambulation des oiseaux qui logent ici au jardin. Pourtant, si l’on y prête bien attention, l’on finit par s’étonner qu’ils soient si nombreux et alors le mystère est résolu.

     Une perdrix traverse le jardin entre le cerisier et le noyer, en direction du nord, comme tirant un fil d’une pelote sous son aile. Un autre volatile émet un cri singulier. Celui-là m’est inconnu, comme d’autres, et c’est pourquoi je me demande comment on peut traiter quelqu’un de tous les noms d’oiseaux. Voyez-vous, il ne suffit pas de citer la dinde, la pie, la pintade ou la bécasse pour épuiser la liste.
     Le poète Christian Beck avait choisi le prénom Béatrix pour sa fille et précisé qu’il fallait le prononcer comme la perdrix, en taisant la consonne finale. Est-ce que penser à un nom d’oiseau en nommant cette enfant, c’est la « traiter », c’est-à-dire l’insulter, mal dire et par conséquent la maléficier ?
     Certes, c’est d’abord un prénom qui évoque l’action de mettre un défunt au rang des bienheureux et l’on se demande un instant si cet homme avait pressenti le suicide de la mère de sa petite, déjà née, la pauvrette, au début de La Grande Guerre. Ce dont on est sûr en revanche, c’est de la capacité d’émerveillement de l’immense écrivaine que sa fille devint par la suite — que les titres de ses œuvres comme Grâce, Guidée par le songe ; L’épouvante, l’émerveillement ; Conte de l’enfant né coiffé, semblent confirmer.
     S’appeler Beck et avoir pour prénom Béatrix, c’est déjà avoir « la bouche bée », aussi naître par le ventre de la mère puis par la bouche du père, soit prendre racine chez l’une puis prendre langue chez l’autre, c’est, en quelque sorte, être prédisposée à connaître la langue des oiseaux car, comme l’a si justement fait remarquer Michel Butor, « un mot est hanté par tous les mots qui lui ressemblent ».
     Et puis, n’est-ce pas, la perdrix a deux coeurs…
(Illustration Emiliano Ponzi)