Chronique des confins #1

Chronique des confins, roman

La nuit de Régis Martin avait été chambardée. Il était sorti après cinq verres — il renonçait à se soûler tout seul, espérait rencontrer quelqu’un dans le même état d’esprit. Il filocha pour éviter la police, conscient de sa démarche bancale. Il serra dans sa poche l’attestation de déplacement dérogatoire rédigée ce matin pour acheter des cigarettes, espérant qu’elle ferait illusion s’il croisait tout de même les forces de l’ordre. Larrieu avait mis un filtre à l’entrée de son tabac mais il manipulait les espèces avec les mains nues. Martin n’y avait pensé qu’après avoir rangé la monnaie dans son portefeuille.

La rue Gambetta était vide comme si l’armée russe la surveillait. Hier encore, les bouteilles et les verres circulaient sous les arbres, en bas des immeubles, de chaises en bancs, poussés par des mains expertes.Aujourd’hui, la fête était terminée. Les gens se réveillaient avec une gueule de bois et la peur d’être contaminés par une cochonnerie entre la grippe et la peste, on ne savait pas trop bien quelles informations étaient les bonnes. Martin heurta de plein fouet un grand type mou à l’angle de la rue Simonge qui lui aussi se moquait de respecter les consignes.
— Désolé, mon vieux ! Je ne vous ai pas vu.
— Quoi ? Putain, mec, tu m’as pas calculé ? Mais j’encule ta mère, sale bâtard ! Par la barbe du Prophète, je te crache à la gueule ! T’es dead, man ! Wallah je vais te tuer au corona.
Le jet de salive arriva en plein dans le visage de Régis Martin et l’ivresse quitta son sang.
Une attaque de panique le fit vomir aussitôt.


La reine d'épée, droite

nouvelles

Depuis le point du jour jusqu’à ce début d’après-midi d’automne à l’avancée timide, Rose Mandel avait reçu dans son cabinet de consultation — acheté après la crise de 2008, trois clients dont un homme qui était précisément celui à qui elle tirait les cartes au moment où elle remarqua une pliure au coin de l’une de celles qu’elle avait écartées sur un coin de la table.
Elle fut tentée de la retourner mais elle venait de confirmer au client que son avenir professionnel se tricotait serré sur de trop fines aiguilles. Inutile, donc, de charger la barque davantage : il était suffisamment excédé par ses révélations.
— Refaites un nouveau tirage, pour voir… je ne vous paie pas pour que vous m’annonciez que je vais continuer à bouffer des tartines de merde !
Il triturait la navette de la fermeture Éclair sur la manche de son blouson. Son regard — qui doutait et menaçait la taromancière en alternance, donnait un éclat minéral à ses yeux enfoncés sous d’épais sourcils froncés. La voyante recula contre le dossier de sa chaise.
— Je n’ai pas dit cela, rectifia-t-elle sur un ton qui se voulait suave. J’ai dit que de nouvelles difficultés se profilent à l’horizon. Votre clientèle va diminuer et il faudrait probablement que vous preniez un emploi secondaire en attendant que vos affaires repartent. Mais voyez, ici, il y aura tout de même une embellie. Comptez à peu près six mois avant qu’elle n’arrive.
Elle désignait les cartes concernées pour appuyer ses propos. L’homme suivait son doigt mais il ne voyait que des cartons colorés.
— Vous vous trompez. Recommencez le tirage, j’ai dit ; je… je ne m’étais pas bien concentré sur cette question quand vous me faisiez choisir les cartes. Vous comprenez, ce n’est pas le moment.
Il répéta « ce n’est pas le moment » pour lui-même.
Rose Mandel soupira puis elle ferma le jeu en rassemblant les cartes et procéda à un nouveau mélange.
— Voyons si les cartes ont un conseil à vous donner.
Elle respira profondément. L’homme sentait Pour un homme de Caron, un accord de lavandes et de vanille sur un fond boisé qui la transporta au temps de ses promenades enfantines dans la garrigue, derrière la maison de son grand-père qui, lui racontait sa mère, avait échappé à une prison allemande avec un autre Français en enfilant une tenue d’infirmier. Rose savait que c’était un mensonge. À l’époque où elle était au collège, un documentaire sur Arte avait donné à la fin d’un reportage la liste des entreprises de la région où elle avait grandi, qui n’avaient pas collaboré. L’entreprise de ferronnerie de son grand-père n’y figurait pas. Aujourd’hui, elle gagnait sa vie en racontant à son tour des histoires. Et quand elle approchait de certaines vérités les gens lui donnaient plus d’argent pour qu’elle s’en éloigne. La faribole était une valeur plus désirable et par là-même fructueuse qui laissait pourtant Rose de marbre. Elle perdait parfois des clients avec sa justesse. Quand elle rentrait chez elle, elle était seule et muette. Parler pour ne rien dire était bon pour les idiots. Les paroles franches coulaient une chape sur le tréfonds de son être, constitué de honte et de boue.

Un changement ténu comme une brume dans l’ambiance de son bureau lui fit reprendre ses esprits. Le consultant la regardait de travers, comme la moitié des gens du village depuis qu’elle assumait son activité. Avant son coming out, l’attraction principale ici était le feu tricolore au carrefour de la grand-rue. Quand il devenait clignotant après neuf heures trente, les conducteurs devenaient comme fous et ne respectaient plus rien. Regarder Rose Mandel entrer et sortir de son cabinet de consultation était autrement passionnant. Les gens formaient de petits attroupements, au début, auxquels ils renoncèrent car chacun voulait pouvoir la consulter en toute discrétion. Si ce n’était aujourd’hui, ils en auraient peut-être le besoin plus tard, aussi, et sans se concerter, ils se montrèrent moins ostensibles dans leur surveillance.

L’image d’une femme gestante en plein travail apparut soudain dans l’esprit de Rose.
— Votre femme est enceinte ?
— Oui, c’est prévu pour le mois prochain.
Une lueur de respect passa dans le regard de son client, du même éclat que le rayon de soleil dans lequel flottaient des particules de poussière. La fumée d’un encens serpentait en volute, la flamme d’une bougie de neuvaine à Sainte-Rita tremblotait en grésillant. Une carte tomba du paquet. Rose cessa de mélanger. C’était celle qui avait attiré son attention, tout à l’heure ; celle avec la pliure. Elle se pencha au-dessus de sa chaise pour la ramasser.
— Ah ! La Reine d’Épée. Un accouchement par césarienne, à mon avis. Et je le sens pour dans pas longtemps. Mais elle est droite, donc tout ira bien ensuite. La mère et l’enfant seront en bonne santé.
Le client, au contraire, semblait en mauvaise forme, tremblant et tout blanc. Cette sorcière lui racontait une connerie de plus.
— Vous êtes complètement siphonnée ! Le gynéco a dit « grossesse normale  et accouchement par voie basse ». Vous êtes pas douée, hein ! Ça vaut pas soixante balles, votre voyance ; je vous préviens, je vous paye pas un pélot.
Rose, qui avait une conscience aiguë de son physique de lâche et de ses pieds plats, ne protesta pas. Chacun se leva contrarié. L’homme remit dans sa poche le portable et les clefs dont il s’était soulagé en les posant devant lui au début de la séance. Rose, les bras croisés, l’attendait. Il ne fit pas deux pas qu’il ressortit le portable de sa poche. L’extrait le plus flamboyant des Carmina Burana éclata dans le bureau.
— Allô ? Oui, c’est moi… pardon ? mais vous aviez dit que c’était pour le mois prochain… que ça tomberait pour mon anniversaire ! … okay… si les deux vont bien, c’est le principal… Bon, ben tant mieux, tant mieux… quoi ? Mais le gynéco avait dit « voie basse » ; vous vous foutez de ma gueule ? Pourquoi j’ai pas été prévenu avant ?Il se tourna vers la voyante. Sa mine ahurie soulagea Rose. Elle eut quand même envie d’aller boire un verre. Elle regarda par la fenêtre, eut un geste vague qui repoussait cette idée puis chercha des yeux son sac à main.
— Non, pardon, pardon, Madame. Je suis content, mais oui, je suis content… j’ai trois heures de trajet, j’arrive direct. Merci Madame, j’arrive.
Le consultant glissa son portable dans son blouson.
— Madame, vous êtes une putain de grande voyante. La meilleure ! Mon fils est arrivé en avance, par césarienne, comme vous venez de le dire. Je file direct pour aller le voir. Je vous dois combien, déjà, vous m’avez dit ?
Rose s’était mise à marcher dans la pièce. Elle regagna sa table et lui demanda cent euros. Sans moufter, le consultant tendit un billet. Rose le glissa dans son cahier de comptes. Elle hésita à prendre une nouvelle fois la parole, s’empêcha en ajustant sa mise : une mèche de ses cheveux derrière une oreille, un tiraillement sur son pull pour paraître droite. Finalement, elle lui dit tout à trac :
— Toutes mes félicitations, petit frère. Et mon neveu va s’appeler comment ?
L’homme rougit en mettant sa casquette.
— Je me doutais que tu m’avais reconnu. On ne peut pas ne pas reconnaître quelqu’un de son sang, même trente ans après.
Un silence éloquent du côté de Rose. Peut-être aurait-elle dû feindre jusqu’au bout.
— Je te reconnaîtrais n’importe comment, bien sûr. Tu n’as pas changé. Toujours aussi lâche.
Son frère lui tendit une main. Elle n’osa pas la refuser.
— Je voulais voir ce que tu devenais. Ton nom commence à circuler, et comme c’est celui de la famille, je voulais voir à quel point tu nous faisais encore honte. J’aurais dû assumer ma démarche et me présenter à toi. On en reste là, je suppose ?
Rose lui répondit sans trembler :
— J’ai renoncé à la famille, Amaury. Je ne changerai pas d’avis. Au revoir et prends soin de toi.
Amaury se rembrunit.
— Très bien, alors ce n’est pas la peine que je te donne le prénom de mon fils, puisque tu n’en as toujours rien à foutre de nous.
— En effet. Mais je suis contente de savoir que la famille s’agrandit. J’espère du fond du cœur qu’il s’en sortira mieux que Maman et toi.
Après que son frère eut quitté son bureau, Rose Mandel alluma une cigarette et décapsula une bière triple avec un angle de son briquet. Elle étendit les jambes sur son bureau, à même les cartes du tirage, se renversa contre le dossier de son siège et ne tarda pas à envoyer des bouffées mêlées de rots. Quelle famille de queues de race, bon sang ! Vraiment, elle ne regrettait pas d’avoir coupé les ponts.

Hubert Mingarelli (1956-2020) — Une histoire de tempête

extraits, mes conseils de lecture

Après le cheval, sa vie a continué. Elle était affreusement longue, c’était un océan sans fin. Elle a continué pour lui, mais par pour moi. Je n’écoutais plus du tout. Je pensais à nouveau à mes trois pages, je pensais à elles comme à un enfant laid que l’on finira par aimer quand même. J’essayais de me persuader qu’en les retravaillant elles finiraient par être tout à fait bonnes. Ensuite j’ai pensé à l’histoire elle-même. Il me semblait l’avoir. Je veux dire que je l’aimais. Pour la centième fois, je me la suis racontée. Je voulais y déceler les failles, s’il y en avait . Elle se passait pendant la Première Guerre mondiale. C’était l’histoire d’un homme qui n’avait pas été mobilisé à cause d’une de ses jambes qui ne pliait pas. Il marchait difficilement. Il avait un fils, et le regard que ce dernier portait sur lui le tourmentait. Il en souffrait. Car le garçon avait des amis dont les pères se battaient sur le front. L’homme sentait dans le regard de son fils un reproche, une sorte de honte qu’il ne soit pas comme tous les pères de ses amis, sur le front. En sorte que pour rien au monde il ne lui aurait avoué pourquoi il allait chaque matin à la gare, et en quoi consistait vraiment son travail. Il lui mentait, il prétendait qu’il allait charger des munitions pour le front. Il lui semblait qu’ainsi aux yeux de son fils, il participait au combat, malgré sa jambe malade. Il allait bien chaque matin à la gare, mais ce n’était pas pour charger des munitions dans les wagons. Il y allait pour changer de vêtements. Dans les toilettes, il revêtait un costume noir et un haut-de-forme, et muni d’une liste de noms et d’adresses qu’on lui avait remis la veille, il s’y rendait en claudiquant et remettait à ces gens la lettre du ministère leur annonçant la mort au combat d’un fils, d’un père, d’un mari. Et d’une voix neutre il adressait les condoléances du ministre en personne. Il était la voix du ministre et de la patrie. Il avait l’impression de tuer une seconde fois ceux dont il prononçait le nom. C’était cela, son travail, voilà ce qu’il faisait du matin jusqu’au soir, et vraiment pour rien au monde il n’aurait voulu que son fils l’apprenne.

Mais la guerre dure et le garçon grandit et fait part à son père de son intention de s’engager. Le désarroi du père est immense. La peur ne le quitte plus. Il rêve la nuit qu’il vient frapper à la porte de sa propre maison vêtu de noir pour s’annoncer à lui-même la mort de son fils. »

«Hubert Mingarelli, Une histoire de tempête, éd. du Sonneur (p.22-24)

Olga Tokarczuk — Sur les ossements des morts (extrait)

mes conseils de lecture

9782882502605-d1ff6  Après avoir prudemment défait les bandelettes immondes, j’ai pu voir ses pieds. Quel étonnement ! J’ai toujours pensé que la partie la plus intime et la plus personnelle de notre corps était les pieds, et non les parties génitales, le cœur, ou même le cerveau, organes, somme toute, sans grande importance et que l’on surestime à tort. C’est dans les pieds que se concentre tout le savoir sur l’homme ; c’est vers les pieds que converge l’essentiel de ce que nous sommes et que s’établit notre rapport à la terre. Le contact avec la terre, son point de jonction avec notre corps, renferme tout le mystère : bien que nous soyons constitués de particules de la matière, nous n’en faisons pas partie, nous en sommes séparés. Les pieds sont notre prise de connexion. À présent, les pieds nus du mort étaient pour moi la preuve de son origine incertaine. Ce n’était pas un humain. Il ne pouvait être qu’une forme innommable, de celles qui – selon notre cher Blake – précipitaient les métaux dans l’immensité et transformaient l’ordre en chaos. Peut-être était-il une sorte de démon. Les êtres démoniaques se reconnaissent toujours à leurs pieds, car ils ont leur propre manière de marquer le sol. Les pieds du cadavre, longs et étroits, aux orteils fins, aux ongles noircis et difformes, semblaient préhensiles ; son gros orteil se détachait des autres, comme le pouce. Ils étaient couverts de poils noirs. A-t-on jamais vu ça ? Matoga et moi échangions des regards dubitatifs. Au fond d’une armoire presque vide, nous avons trouvé un costume couleur café, à peine taché, qui avait dû très peu servir. Moi, je n’avais jamais vu Grand Pied avec. La plupart du temps, été comme hiver, il portait des bottes en feutre, à la russe, un pantalon élimé assorti à une chemise à carreaux et une doudoune sans manches. Habiller le mort m’a fait soudain penser à une caresse. À vrai dire, je ne crois pas qu’il ait connu une telle dou-ceur de toute sa vie.

      Nous le tenions délicatement sous les bras en lui enfilant ses habits. Son poids reposait sur ma poitrine et, après une vague de répulsion tout à fait naturelle, à la limite de la nausée, l’idée m’est venue de blottir ce corps contre moi, de lui tapoter gentiment le dos et de lui susurrer à l’oreille d’une voix rassurante : « Ne t’en fais pas, ça ira. » Je ne l’ai pas fait, à cause de la présence de Matoga. Il aurait pu le prendre pour de la perversion.
      Les gestes non accomplis s’étant transformés en pensées, j’ai éprouvé soudain de la pitié pour Grand Pied. Il se peut que sa mère l’ait abandonné et qu’il ait été mal-heureux tout au long de sa triste vie. De longues années de malheur dégradent l’homme bien plus qu’une maladie mortelle. Je n’ai jamais vu d’invités chez lui, pas de famille, pas d’amis qui seraient venus lui rendre visite. Même ceux qui pratiquaient la cueillette des champignons ne s’arrêtaient jamais devant sa porte pour échanger quelques mots. Les gens avaient peur de lui et ne l’aimaient pas. Je crois qu’il ne fréquentait que les chasseurs, et encore rarement. D’après moi, il devait avoir une cinquantaine d’années. Je donnerais beaucoup pour voir sa huitième maison, peut-être y découvrirais-je Neptune et Pluton en aspect de conjonction, avec Mars placé quelque part dans l’ascendant ; toujours est-il qu’avec sa scie dentée entre ses mains noueuses, il faisait penser à un prédateur ne vivant que pour semer la mort et infliger la souffrance. Afin de lui enfiler sa veste, Matoga fut obligé de le sou-lever et de le mettre en position assise, et nous avons alors remarqué que sa langue enflée retenait quelque chose dans sa bouche. Après un moment d’hésitation, la main tremblante et les dents serrées de dégoût, j’ai réussi à attraper délicatement l’objet par son extrémité et j’ai vu que je tenais entre mes doigts un petit os, long, fin et pointu comme un poignard. La bouche du mort laissa échapper un gargouillis rauque et de l’air, suivis d’un sifflement léger ressemblant à un soupir. Nous bondîmes en arrière en lâchant le corps. Matoga devait sans doute ressentir la même chose que moi : l’horreur. D’autant plus qu’entre les lèvres de Grand Pied apparut du sang rouge foncé, presque noir. Un petit ruisseau funeste coulait de sa bouche. Nous étions pétrifiés de frayeur.
 
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, éd. Noir sur Blanc

Un froid sec #26

extraits, Un froid sec

 

Un nuage occulta les lumières bleu et or des deux lunes et la nuit recouvrit de sa mélasse Virgile, Mattéo et la scène de crime. Alors, tout put se faire. Ils déplacèrent sur la plus courte distance possible le corps du clerc significateur à l’aide d’un chariot à ridelles opaques subtilisé dans l’ancienne filature. En agissant ainsi, à la nuit, ils comprenaient soudain pourquoi le noir était la couleur fétiche des corsaires : c’est parce qu’il est le complice qui assiste d’une main et qui absout de l’autre.

      Le plus court chemin pour à peu près tout étant la ligne droite, les deux complices avaient évalué que le 36, rue des Alouettes était l’endroit le plus rapide d’accès pour se débarrasser du cadavre. Il était impensable qu’ils n’aient pas envisagé un seul instant la solution la plus pragmatique qui était de faire glisser le corps lesté de pierres dans le Petit-Canal, mais quelle espèce d’adolescent choisirait la facilité pour expédier l’aventure la plus excitante, finalement, de toute sa morne vie ? Pas Virgile ni Mattéo ; ça non ! ils n’étaient pas de cette trempe. L’obscure Villebasse leur offrait une distraction comme une mère chatte offrirait une proie déjà tuée pour amuser ses petits et les deux garçons venaient de s’inventer un code de l’honneur qui leur interdisait de refuser pareille bonne fortune. C’est pourquoi, tout ce qu’ils jetèrent dans le Petit-Canal fut leurs portables éteints, cela afin de ne pas être tracés.
      Ils ne croisèrent personne, hormis Cali, clochard de son état, emmitouflé dans des vêtements d’occasion aux couleurs mariales des deux lunes mais assombries de salissures, qui n’osait pas marcher autrement qu’à petits pas, qui se hâtait, cependant, les bras croisés sur la poitrine. Il avait glissé une bouillotte entre sa chemise et son gros pull. Mattéo connaissait l’anecdote car un copain de classe qui fréquentait le Bar de Saturne la lui avait racontée. Sa bouillotte lui tenait chaud sur le trajet de l’aller ; ensuite, il la vidait dans les toilettes du bar, s’installait au comptoir pour descendre quelques bières brunes, et quand il était bien pété, il demandait à Thierry ou à Chantal de « lui refaire la pression de la bouillotte ». Ainsi, il ne sentait pas le froid non plus au retour, confit dans les propriétés calorifères de son ivresse, et il avait des munitions pour traverser le reste de la nuit. L’heure avancée indiqua que le gars rentrait chez lui, dans une tente igloo cachée quelque part.
      Il zigzaguait avec une grâce pitoyable, marchait avec précaution sur le trottoir gelé, les mains serrées sur la bouillotte de bière cachée sous son vieux paletot. Mattéo et Virgile descendirent sur la chaussée quelques mètres avant de le croiser. Le chariot était dur à manœuvrer dans les sloches durcies de la neige ; il s’agissait de ne pas le faire verser.
    Soudain, les feux d’une voiture qui s’engageait dans la rue des Alouettes firent trembler les jeunes garçons. Les antibrouillards ajoutaient un air menaçant au véhicule, un air de véhicule militaire blindé ou d’une invention monstrueuse en acier galvalnisé. La voiture roula au pas dans la rue étroite pour leur laisser le temps de regagner le trottoir.
    « Okay, on traverse ! » marmonna Virgile.
« Non, t’es con ! Le mec, il va nous voir de près avec ses projos braqués sur nous. On remonte ! »
    Leur hésitation fit que le conducteur dut marquer l’arrêt, le temps qu’ils dégagent le passage. Dans la panique, ils tirèrent le chariot à hue et à dia. La confusion perdura jusqu’à ce que le chauffeur lève son frein à main. « Je vais vous aider, ça ira plus vite ! » Cali arriva à son tour à leur hauteur. Il bafouilla : « poussez-vous, j’ai mon CASES de cariste ! » comme s’il avait oublié sa bouillotte de contrebande ; comme s’il pensait que quelqu’un pouvait espérer compter sur lui.
Même longtemps après, Mattéo n’évoqua jamais avec son ami ce qui suivit. Ni ceci, ni ce dont ils avaient été tantôt les sujets, tantôt les témoins depuis le drame de Sorraya dans l’ancienne filature.
    Depuis tout à l’heure, un vent boulait des plumets de neige ; il les puisait sur les voitures garées, sur les murets, époussetait la neige depuis la moindre aspérité des lignes horizontales, les gouttières ou les corniches. Tout à coup, il prit une vigueur de bourrasque qui saisit tout le monde et les éclairages ne projetèrent plus que des traces de lumière sur des panneaux de flocons tassés et tourbillonnants. Ça faisait comme des murs à quelques centimètres des visages. Tout le monde perdit aussitôt la vue. Alors, Virgile, Mattéo et leur macabre chargement disparurent.

Un froid sec #25

extraits, Un froid sec

Depuis son accident de voiture, Jourdan parcourait à pied la distance entre son domicile et la zone d’activités à deux kilomètres au nord de la ville. L’air glacé se nichait dans son estomac, expulsait à la manière d’un coucou la douleur née d’avoir survécu à ce jour funeste. La morsure de l’air lui faisait moins mal que cette brûlure. Malgré neige et brouillard, le Petit-Canal lui donnait l’impression de l’escorter jusqu’à son travail avec le déroulé de son ruban d’un noir miroitant. Il pensa au Mississippi, et donc à Huckelberry Finn et à son radeau. Il y avait bien eu une scierie à Villebasse, avant la crise de 2008. Faute de repreneur, elle avait fermé à la retraite du vieux Choisson. Les jeunes ne voulaient plus travailler de leurs mains. Ils voulaient gagner vite, avec un clavier et une caméra. C’est pourquoi Aymeric Jourdan, arrivé en 2010 avec Cécile, n’avait jamais vu un rondin de scierie dériver sur le Petit-Canal. Faute de munitions — précisément de rondins fauchés sur un train de bois, il ne pouvait pas construire de radeau et fuir Villebasse comme Huck avait fui Saint-Pétersbourg pour échapper aux poings du vieux Finn. Certes, Aymeric n’était pas un héros de roman picaresque. Mais les coups reçus, il les avait en commun avec le garçon et il aurait pu en parler avec éloquence si la honte ne l’avait pas contraint au silence. Cécile ne tapait pas aussi dur que le vieux Finn, ça, non, mais assez tout de même pour que tout le monde le prenne pour un homme maladroit, à souvent se présenter avec des ecchymoses ou des écorchures.

Soudain, un bruit sortit de sous ses pieds. Impression fausse, il le savait, puisque ça venait de l’eau. Un son clair, faible et plaintif. Il boulait sur les immeubles alentour. Deux ou trois promeneurs se hâtaient, sanglés dans leurs manteaux, la face rouge et les paupières baissées sous les mauvais flocons. Le bruit était la plainte d’un animal. Aymeric hésita ; s’approcha quand même du bord. Une masse dérivait, se débattait, griffait l’eau en brisant les blocs gelés de sa surface, retombait. Le mugissement du vent entonna alors un canon avec les cris de Le Chien. Mais personne ne pouvait comprendre la chanson du vent[…] »