La pluie fait des claquettes

Journal du temps qu'il fait

IL A PLU TROIS JOURS d’affilée et le même espoir renaît : peut-être que ce matin, le courrier administratif que j’avais soigneusement oublié dans la boîte aux lettres depuis une semaine aura été suffisamment mouillé pour qu’un petit tas détrempé le remplace. Alors, en ajoutant un peu de farine et de la colle blanche, je pourrai fabriquer de menus objets que je finirai par poster, avec beaucoup de retard, en réponse aux lettres de rappel dont les menaces ne manqueront certainement pas d’aller crescendo.

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La Tranche supérieure

Journal du temps qu'il fait
J’AI COUTUME DE DIRE QUE je ne suis pas visuelle, parce que je suis de ces personnes qui privilégient leurs autres sens pour observer et apprendre le Monde. C’est d’ailleurs avantageux pour appréhender ce qui est immédiatement invisible dans le microcosme et dans le macrocosme, par exemple, car l’absence du besoin de repères visuels m’évite de renoncer à leur découverte ou à nier ce que je n’y vois pas.

Cela étant posé, quand je dis que je ne suis pas visuelle, j’affirme également  autre chose : j’affirme refuser les images mentales proposées, voire imposées par autrui. Ce qui peut sembler paradoxal, puisque je suis passionnée par la littérature, donc par l’imaginaire de mes semblables. Certes.

Mais, pour que cet imaginaire me nourrisse, donc que j’accepte de l’ingérer, il doit passer par mes filtres.

Mais, pour que cet imaginaire me nourrisse, donc que j’accepte de l’ingérer, il doit passer par mes filtres. Autrement dit, je réclame le droit de recevoir l’imaginaire d’un tiers, si et seulement si je peux user de mes propres émonctoires pour le raffiner et le digérer. Et donc, je peux confesser ici que pendant fort longtemps (j’adore ce belgicisme), j’ai aimé, pour ne pas dire chéri les couvertures des livres les plus sobres, pour ne pas dire les plus nues.

Mais voici qu’à l’aurore de ce millénaire nouveau, je dois reconnaître que la Toile a chamboulé mes focales. Au siècle dernier, pour choisir des livres à découvrir sur les étagères d’une librairie ou d’une bibliothèque municipale, un premier coup d’œil discriminatoire permettait d’écarter les tranches illustrées ou tout au moins colorées. Celles-ci semblaient promettre des lectures sucrées et grasses comme des snacks, tandis que les « aliments nobles » étaient en apparence certifiés par des tranches vides d’illustration ou de couleur vive. C’est ainsi que je dois mes plus grandes marées aux tranches de Folio ou de 10/18 dans le département des Poches, ou de la Collection Blanche de Gallimard dans les Grands Formats.
Oui, mais ça, c’était avant. Les supports du monde virtuel ont cassé les barreaux de mon échelle et la lecture boulimique de sites de presse et la fréquentation des réseaux sociaux m’ont obligée à consommer des milliers d’images, puis à y consentir, pour enfin en avoir presque le besoin tant aujourd’hui l’illustration a remplacé le commentaire de texte.
Et c’est en regardant ma bibliothèque que j’en ai pris la pleine mesure.
Mon œil fut un matin favorablement attiré par les tranches qui contenaient une icône ou qui étaient colorées. Pire, j’eus l’impression fugace que la zone de la récompense dans mon mésencéphale se surdosait en dopamine. En revanche, en contemplant les tranches nues, j’eus le sentiment de me trouver face à des murs aveugles.
Je perdais, à mon tour, la faculté de former par moi-même des images mentales à partir d’un nom d’auteur suivi d’un titre.
Ainsi, le Crime et châtiment de Dostoïevski dans une version poche à la tranche très dépouillée, datant de 1975, me laissa les yeux comme crevés. Affolée, j’ai cherché le Tropique du Capricorne d’Henry Miller édité en 1946 aux éditions du Chêne. Ce fut peine perdue : aucune image, aucune promesse de voyage. Le souffle court, je vérifiai en suivant l’effet sur moi des tranches « icônées » des Donna Tartt ou bien encore des couleurs menthe et chocolat d’une collection des éditions du Chemin de Fer : aussitôt  dopamine, aussitôt ocytocine, aussitôt reddition par injection de Méphédrone directement dans mon nerf optique. Bref, j’étais trahie par mon propre réseau cortical…
Quoi faire ? Méditer les yeux ouverts sur des tranches de Folio en écoutant Le Magnificat de Monteverdi ? Je ris, mais je devrais me hâter de faire breveter la méthode  et d’ouvrir un centre de coaching.
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, le constat est amer : lire des textes dépourvus d’images, c’est demander à son imaginaire de faire tomber ses résistances pour entrer en résistance.
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La Tomboy

Journal du temps qu'il fait

J’INTERVIENS DANS UNE classe pour faire écrire un conte aux élèves et je tombe sur une magnifique Tomboy de huit ans qui me lance alors que j’approche de son pupitre :

– Moi, j’adore Le Club des Cinq. Je les ai presque tous dans ma chambre. Et toi, tu connais ?

Sa voix est presque agressive et ses yeux me disent que je vais forcément la décevoir.
– Ah mais oui ! Figure-toi que je les ai tous lus.
– C’est vrai ?
– Comme je te le dis. Et ma préférée, c’est Claude ; elle est formidable. En revanche, je n’aime pas du tout sa cousine Annie : c’est une vraie tartouille. »

Anna de Sandre : ten points / Tomboy : in ze poquette

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Iago

Journal du temps qu'il fait, roman en cours, Un froid sec

IL AVAIT ENTENDU QUE dans les grandes villes, des migrants envahissaient l’espace public sans autorisation. Qu’ils dormaient à même le sol et qu’ils pissaient n’importe où.

Iago faisait toujours pipi assis pour ne pas salir la lunette et avait du mal à s’endormir quand il n’était pas dans son propre lit.
Il supposait qu’un migrant était à peine plus haut que lui, qu’il le dépassait peut-être d’une courte tête, mais pas plus. Qu’on les appelait « migrants » pour cette raison, et qu’ils faisaient la même taille que leurs enfants.
Il y avait des étrangers à Villebasse. Ils vivaient dans des maisons et dépassaient largement leurs enfants. Donc, les migrants étaient autre chose encore que des étrangers.
Iago aurait bien voulu croiser leurs enfants rescapés de la mer pour savoir à quoi ils aimaient jouer. Il avait entendu dire qu’il ne fallait pas leur donner à manger. Mais Iago donnait du pain aux pigeons alors que c’était interdit, alors s’il croisait un migrant, il lui donnerait du pain pareil.
Il marcha le long du canal en baissant la tête contre le vent. Les prunus sortaient de minuscules  bourgeons sous un ciel borné. Il pensa que ce serait une bonne idée d’en couper bientôt pour Camille. Que les filles, si tu leur offres des fleurs, tu peux leur glisser plus facilement un doigt dans la fente. Les dessins des toisons qu’il fournissait à coups de stylo noir lui vinrent à l’esprit et il baissa davantage la tête. Il traversa l’avenue Foch sans savoir où mener ses pas ensuite, mais il avait dit à sa mère qu’il voulait mettre le nez dehors, alors il était sorti. Sans but. Ne joue pas au petit mec avec moi, avait-elle réagi, mais il ne voulait plus qu’elle le commande à sa guise.
Il se faufila à l’improviste dans l’espace entre deux maisons et arriva devant un carré non clôturé entre les jardins. Le Chien, qu’il rencontrait pour la première fois, était assis et reniflait quelque chose sur le sol. C’était un lérot mort. Sûrement tué puis balancé d’une des maisons. Le Chien l’aperçut à son tour et mesura son approche en remuant la queue.
« Donne ! » lui dit Iago. Et Le Chien obtempéra comme s’il avait toujours été à sa main.
Le lérot gisait sur le flanc. Son pelage était intact. Le garçon en déduisit que c’était la peur qui avait arrêté son cœur. Le Chien se retira en laissant la proie aux pieds du gamin fasciné qui se demandait si une grande frayeur pouvait tuer aussi les humains, ce qui, si cela s’avérait, ne faisait pas son affaire.
Iago s’accroupit au bord de la petite dépouille, coudes sur les cuisses et poings sous le menton pour le regarder à son aise. La petite bête n’avait pas senti sa mort. Le garçon revit les images des noyés au milieu des hors-bord des sauveteurs, celles que sa mère n’avait pas eu le temps d’évacuer en brandissant la télécommande. Elles l’avaient bouleversé durablement alors qu’ici, il scrutait sereinement le corps de l’animal. Il découvrait que l’émoi face à la mort était à géométrie variable en fonction de la nature de ses victimes.
Il glissa une paume sous le lérot et ouvrit le haut de son anorak à capuche. Puis il se redressa lentement et ferma les pressions sur la bestiole avec précaution […] »