Alice de Poncheville — Nous, les enfants sauvages

Alice de Poncheville, « Nous, les enfants sauvages » — éd. l’École des Loisirs (collection Medium) — 2015

9782211221986-0-2703710J‘ai découvert l’écrivaine Alice de Poncheville il y a une poignée d’années dans un salon du livre. je ne sais plus si je m’y trouvais en tant qu’auteure invitée ou bien si j’aidais là des libraires à « tenir le stand », mais je me souviens bien de ma rencontre avec elle, Alice.

Avez-vous déjà eu un coup de foudre sur un prénom, un port de danseuse, une voix grave, un pli nasogénien ? Moi, oui. Un coup de foudre prémonitoire. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je me suis emparée mécaniquement des livres en majesté sur les piles et je suis rentrée à la maison avec quatre ou cinq de ses œuvres. Que je me suis empressée d’oublier par manque de temps puis par manque de visibilité car j’ai la manie de ranger au fur et à mesure les livres que j’achète dans les rayonnages de ma bibliothèque pour le plaisir de fureter avant de les retrouver. (Quoi ? oui, bien sûr que je lui ai parlé. Mais la timidité me faisant souvent imiter le cri de la patate écrasée, mes rares grommelots se sont écrasés au sol.)

Ses livres, donc, disais-je, sont restés à l’auberge de la tranche tournée pendant quelques mois.  C’est en cherchant une nouvelle lecture à démarrer que je suis tombée à nouveau sur ses livres issus des  collections Mouche, Neuf et Medium de l’École des Loisirs. Je lis le premier : enchantement. Le second : jubilation. Et ainsi de suite. Nom de Dieu, mais quelle ânesse je faisais ! j’avais un trésor à domicile et ne le savais pas. Je détenais un magot à mon insu et je pouvais y accéder sans carte ni pendule.

C’est d’autant plus précieux pour moi que je suis affligée d’un handicap : la littérature jeunesse du XXIème siècle me parle moyennement. Je devrais sans doute le dire de façon moins abrupte, mais c’est la vérité, et c’est autant ennuyeux que pour un musicien de souffrir de misophonie. Du coup, ces livres me font tous globalement le même effet et j’ai l’impression d’y trouver toujours les mêmes thèmes de société avec les mêmes éléments langagiers et la même syntaxe. Les phrases sont courtes avec à peine assez de place à l’intérieur pour un « sujet-verbe-complément », le temps de narration est systématiquement au présent de l’indicatif, et il faut croire que les petits lecteurs d’aujourd’hui sont plus égocentrés que leurs aînés,  puisque les éditeurs semblent affirmer avec leurs publications que cette jeune génération comprend le sens d’un texte uniquement si le personnage principal est désigné par un pronom personnel à la première personne du singulier. « Je m’appelle Machin.e. J’ai 7/9/12 ans. Mon petit frère a un cancer. Maman fait des ménages pour compléter son R.S.A. Papa a un petit copain. Ma prof a une haleine de poney. Je pète des fois sous la douche et mon meilleur ami veut monter un bar à sushis en Pennsylvanie. Miroir, mon beau Narcisse… Je caricature, certes, mais vous voyez de quoi je parle.

Heureusement, par intermittence, je m’enivre de bonheur en lisant des exceptions comme Éric Pessan, Marie Chartres, Olivier de Solminihac, Florence Seyvos, Nathalie Kupermann, Christian Oster et, donc, Alice de Poncheville.

Poncheville a une écriture naturaliste, poétique et musicale. En France, nous avons deux catégories d’écrivains qui fusionnent peu souvent : celle des conteurs et celle des stylistes. Comme si les fées se montraient parcimonieuses au-dessus de leur berceau à la naissance de leurs tapuscrits. Poncheville, elle, n’a pas reçu le don. Elle est née avec. Magicienne, guérisseuse, sourcière, ses potions et ses formules font mouche dans « Mon Amérique », « Je suis l’arbre qui cache la forêt » ; « La fille du loup maigre » ; « Le hêtre vivant » ; « Le don d’Adèle », etc.

Son dernier roman, Nous, les enfants sauvages, trouve le moyen d’être encore mieux abouti. C’est l’histoire d’enfants perdus, d’orphelins, thème que l’on a adoré lire sous les plumes d’un Dickens ou d’un James Matthew Barrie au siècle dernier. Les enfants de Poncheville pourraient leur ressembler, mais ils sont du XXIème siècle et par conséquent ils évoluent dans une dystopie écologique car voyez-vous, ils doivent se colleter avec les problématiques de leur époque.

Voici le synopsis proposé sur le site de sa maison d’édition :

« Une fois la drôle de bête glissée dans son sac, Linka songea qu’elle allait peut-être s’attirer de gros ennuis. L’article 1 était explicite : toute personne en contact avec une vie non humaine devait l’éliminer. C’était ainsi depuis que l’épidémie de PIK3 avait décimé la population et provoqué l’abattage de tous les animaux du pays.
Non humaine, la bête l’était assurément, mais de quel animal s’agissait-il ? Même dans les vieux documentaires animaliers qu’on leur montrait à l’orphelinat, Linka n’avait jamais croisé ce drôle de poisson aérien qui changeait de forme à volonté. Elle l’avait appelée «Vive » et, malgré la surveillance constante dont elle faisait l’objet, la jeune fille était parvenue à la cacher.
Avec Vive à ses côtés, Linka se sentait étrangement plus forte et capable d’affronter les menaces qui l’entouraient : Mme Loubia et le professeur Singre, prêts à« reconditionner » Linka au moindre faux pas ; les Brigades vertes et les Fantassins, toujours à l’affût des déserteurs et des rebelles ; et ce mystérieux Docteur Fury, un vagabond qui cherchait à récupérer Vive… »

L’auteure menace le lecteur d’un avenir très plausible. Par conséquent, il s’approprie immédiatement l’histoire de Linka en la faisant sienne page tournée après page tournée. Cette histoire a commencé « dans le aujourd’hui » du lisant et la  catastrophe se produira « dans son demain ». Ce texte est politique dans le sens étymologique du terme, écologique et délicieusement subversif. Il est un appel discret à la désobéissance et à la révolution par la jeunesse.

L’agroalimentaire, les élevages intensifs et les phytosanitaires ont conduit par les abus délétères des entreprises et de l’État à la propagation d’un virus qui a décimé la population. Le gouvernement  a fait enfermer les orphelins dans des Maisons des Enfants numérotées et décimer toute vie animale pour endiguer la contamination. De nouveaux emplois ont été créés pour s’adapter à cette destruction massive.

Les enfants sont dressés à obéir sans esprit critique, sans culture, sans mémoire, sans histoire, sans amour. Il faut toute la douceur et la pudeur de la plume de Poncheville pour en être bouleversé sans qu’elle ait recours à l’hyperbole ou d’autres formes de démonstration excessives, ce qui empêche le lecteur de mettre une distance et l’implique corps et âme dans cette magnifique aventure qui est aussi un précieux roman d’apprentissage.

Linka, en rencontrant Vive (= vivere), va découvrir sa part animale et la force et le potentiel de tous les animaux. Elle va commencer à désobéir puis à entrer en résistance depuis l’intérieur, sans savoir que des groupes souterrains ont démarré la révolte en organisant une société parallèle qui ouvre les yeux des enfants se joignant à eux.

« Tandis que Linka reprenait son souffle, Vive frissonna, fit volte-face et  vint se coller dans le dos de Linka. Une chaleur  étonnante coula alors le long de sa colonne vertébrale puis dans tous ses os, jusqu’au bout de ses mains et de ses pieds. Sa vision changea brutalement, les herbes grossirent, les mouches quadruplèrent de volume, le pré sembla s’élargir. Ses membres prirent une force qu’elle ne soupçonnait pas. Son cou bougea puissamment comme l’encolure d’un cheval. L’air pénétrait dans ses narines, les transformant en naseaux frémissants. Linka huma les odeurs variées des herbes, toutes plus délicieuses les unes que les autres.  Les muscles de ses cuisses se tendirent et, d’une détente, ils la propulsèrent à deux mètres. Linka frémissait comme un cheval, pensait comme un cheval, elle était même tout entière devenue cheval. Un cheval longtemps endormi sous sa peau s’éveillait dans son corps de jeune fille. (p.114-115) »

Sa petite sœur Oska est de ceux-là, qui va rejoindre un groupe de résistants et exprimer pleinement son goût pour la flore et ses vertus thérapeutiques. Leur ami Milos, troisième héros et témoin de cette histoire, est le personnage que Poncheville a affligé du conflit de loyauté digne de  ceux que vivent tous les enfants. Il tardera à ouvrir les yeux et c’est son héritage familial avec son lot de « vérités » qui l’aideront à faire des choix et à prendre sa place.

L’importance de connaître l’Histoire et de connaître son histoire, la transmission par les anciens (avec leur éthique et leur secours), savoir d’où l’on vient et partant de là quels choix opérer est également un des moteurs et une des clés de ce roman dont le suspense et les aventures intimes aussi bien que politiques des trois jeunes héros raviront aussi bien les adolescents que les adultes.

***

Ce qu’ils en disent :

Bob et Jean-Michel

Les sandales d’Empédocle

Saefiel

Les mots de la fin

Toute la culture

Marie B.

Adepte du livre

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Ressources inhumaines — 68 premières fois

QUAND J’AI OUVERT le roman de Frédéric Viguier à la première page, je craignais de bailler devant un vide sidéral ou de me récrier devant la pauvreté du style, tant je m’attendais à un témoignage dans la plus pure tradition « autofictionnelle » de la pauvre-caissière-qui-avait-pourtant-un-bac-+12 ou à l’avis d’une écrivaine sur l’ambiance des grandes surfaces.

Et bien, je me suis fait avoir. En beauté. Ce texte est un des meilleurs premiers romans de la rentrée que j’aie lu, et je suis sûre de son immense succès à venir.
Pourquoi ? Parce que.
Parce que la construction de cette histoire est redoutablement efficace. Parce que Viguier est un manipulateur intelligent. Parce qu’il se doute tellement que le lecteur le voit faire, parce que ça le fait tellement jubiler qu’il intervient quelques fois aux côtés de son narrateur pour commenter ce qu’il va ou pas nous donner à voir. Je sais, c’est culotté, mais habile.
« Elle » est en formation BTS et doit faire un stage en entreprise. « Elle » est déshumanisée par ce pronom personnel sujet, elle, et pourtant il la personnifie dans son genre et cela nous suffit à la connaître intimement. Elle entre par ce biais dans un hypermarché de bord de route, et cette jeune femme habitée par un vide sidéral dont elle a conscience va vouloir habiter ce lieu et s’en remplir comme une poche dans un rayon textile où elle va initier une valse très centrifuge de ses supérieurs hiérarchiques.
Je n’en dis pas davantage, car je ne veux ni déflorer, ni spoiler ce texte magistral d’une très grande acuité sur le milieu de la grande distribution et d’une efficace justesse avec la psychologie de ses personnages. Il y en a moult parmi ses futurs lecteurs qui vont frétiller de la tripe. Frédéric Viguier sait aller terriblement crescendo et c’est un régal.
Le lecteur pourra se douter dès la première page qu’il va se faire mener par le bout du nez grâce aux subtilités qu’on y rencontre parmi des phrases qui paraissent pourtant d’une simplicité énumérative confondante :

« Elle est devenue chef du secteur textile, dans une grande surface commerciale, parce qu’elle le mérite.
Dans le jargon professionnel, on appelle « hypermarchés » des magasins qui proposent sur des surfaces de plus de cinq mille mètres carrés une offre en libre-service de produits alimentaires et non alimentaires. »

L’hypermarché, dans lequel elle travaille, est situé stratégiquement en bordure d’une grande route touristique. Son enseigne est visible de loin. La nuit, elle éclaire de rouge le bitume, et le jour elle barre l’horizon comme un écran de cinéma qui n’aurait rien à montrer d’autre qu’un titre sans générique, sans humanité, sans personne malgré la foule.
L’organisation d’un hypermarché est très simple : il y a le directeur, qui parle essentiellement avec ses chefs de secteur et très peu avec les responsables de rayon. Et puis, il y a les chefs de secteurs qui parlent avec leurs responsables de rayon, et très peu avec les employés du libre-service. Et puis, il y a les responsables de rayon qui parlent avec leurs employés du libre-service, et très peu avec les stagiaires. Et puis, il y a les employés du libre-service qui parlent avec les stagiaires, et les stagiaires qui parlent entre eux.
Elle a été recrutée, il y a vingt ans, comme stagiaire […] »
Cette première page est tenue par « Elle » à son début et à sa fin : « Elle est devenue chef du secteur textile (…)» ; « elle a été recrutée, il y a vingt ans, comme stagiaire (…) »
On sait d’où elle est partie et où elle est arrivée, et on sent déjà à quel point une entreprise de la grande distribution est un voleur d’âme quand l’auteur fusionne pratiquement « Elle », son personnage, avec « elle », l’enseigne.
Et les anaphores qui nous présentent l’organigramme en nous amusant, croyez-m’en, ne sont qu’amuse-bouches.
Frédéric Viguier est un auteur et metteur en scène nîmois (La sexualité des volcans ; L’escabeau ; Le bâton, etc.) dont j’attends, déjà, le second roman.

***/***

Ils en parlent eux aussi, dans le cadre de l’opération de la rentrée littéraire 68 premières fois :

Sabine Faulmeyer
Céline Huet

Voici le temps des assassins — Gilles Verdet

Gilles Verdet, Voici le temps des assassins, éditions Jigal —  février 2015 (231 pages)
 
Une vieille tradition veut qu’un lectorat non coutumier du fait s’adonne à la consommation immodérée de polars durant la période estivale. Je pensais ne pas en faire partie et me voici pourtant en contradiction avec mon absence habituelle d’empathie pour les flics et les délinquants, puisque j’ai dans mon escarcelle du James Ellroy et du Gilles Verdet.

Oui, vous avez raison, personne ne sait qui est James Ellroy et qui plus outre, on s’en fiche un peu.

Gilles Verdet, donc, est un romancier et un nouvelliste de talent. Je le dis en toute objectivité, puisqu’il a obtenu le Prix Prométhée de la Nouvelle.

C’est un parisien amoureux de sa Paname ; un chat parigot et dandy en équilibre sur les toits de Paris ; un arpenteur infatigable qui emprunte aux félins leur goût pour la chasse à plume, croquant ainsi des tableaux d’atmosphère et des portraits de chair avec une langue gourmande et pas toujours châtiée.

Gilles Verdet a l’œil américain, la culture d’un gentilhomme et le rythme d’un fixé au jazz. J’ajoute que le travail artisanal du style, l’humour et la justesse des dialogues participent dans une heureuse homéostasie à son credo.

Dans son dernier roman policier, « Voici le temps des assassins », la poésie s’impose et Verlaine et Rimbaud frappent avec leurs rimes, de concert avec la Mort qui, elle, frappe avec un sens singulier de la discrimination, car les cœurs cessent de battre dans le corps d’anarchistes qui semblent avoir tous un lien, mais lequel ?

Braquage, meurtres, trahison, semaine sanglante et quais de la Seine tourbillonnent dans une sarabande où le héros de l’histoire, Paul, réchappe, survit, enquête, aime, boit, réfléchit et photographie pour le plus grand bonheur du lecteur.

Capuchon sur le Montblanc, le personnage de Paul est un sensoriel particulièrement auditif et mélomane qui sait aimer et désirer les femmes sans aucun cliché sexiste.

Gilles Verdet nous offre un roman noir et engagé qu’un de la Manchette appréciera en connaisseur.

Présentation de son éditeur :

« Verlaine, Rimbaud et consorts… Quand les poètes maudits servent de socle au polar !

Un casse à Saint-Germain-des-Prés qui tourne mal. Un braqueur au tapis, Simon, flingué à bout portant par deux princesses saoudiennes qui se tirent avec le butin… Paul en réchappe et s’enfuit sans comprendre… Ailleurs, une femme s’immole en chuchotant un poème… Puis c’est au tour des autres, les amis de Paul, de mourir au son des rimes : écrasé, flingué sur les vers de Verlaine, suriné, étouffé en écoutant Rimbaud… Tous d’anciens anars rescapés des temps d’avant… Avant la semaine sanglante… Avant que l’eau noire de la Seine ne réveille des souvenirs oubliés… Avant le temps des assassins…
 Dans ce roman, où l’on croise les spectres de Rimbaud et de Verlaine, Gilles Verdet nous entraîne à sa suite sur les quais de Seine, pour une semaine sanglante peuplée des fantômes du passé, ses vieux potes anars – tendance canal historique et époque communautaire –, tous plus morts les uns que les autres sans avoir bien su pourquoi… Ils ont été flingué, suriné, écrasé ou étouffé… du dur et du définitif mais toujours en rime ! De la Commune de Paris, aux manif’ à la Bastoche, Paul, embarqué dans une spirale infernale, va enquêter et essayer de comprendre en remontant le temps, tout en recueillant davantage de questions que de réponses… C’est un roman sonore où la musique, le Jazz, le son des rues et les cris des marchés racontent une histoire… C’est un polar romantique écrit par un gamin de Ménilmontant, rêveur et amoureux des pavés parisiens… C’est aussi et surtout un roman noir qui a du sens, sensible, engagé, combatif, littéraire, poétique, révolté et écrit… Oui, écrit… et avec une sacrée belle plume… ! »

Ils en parlent aussi :
 Jérome Cayla
Les 8 plumes
 Au pouvoir des mots
Claude Le Nocher
Cassiopée
Jean-marc Volant
Jeanne de Bascher
Velda ,
 etc.
 
Bibliographie :
Une arrière-saison en enfer, Gallimard Série  Noire
Larmes Blanches, Buchet Chastel
La Sieste des hippocampes, Éditions du Rocher




Kate Braverman – Bleu éperdument

Il existe des numéros d’urgence pour dire qu’on se sent seul et qu’on voudrait dormir sur le poitrail d’un ours à lunettes, pour pleurer qu’on s’est fait pouillave par une ceinture bleue de krav maga ou bien encore pour alerter qu’on veut mettre fin à ses jours en musardant en tenue queer dans un champs pétrolier syrien, mais bordayle de mayrde, il n’y a en revanche aucun numéro d’urgence pour hurler qu’on est en train de lire « Bleu éperdument » de Kate Braverman (éd. Quidam), et que ça bécave grave !


Je ne ferai pas de recension sur ce puissant recueil de nouvelles car d’autres en ont fait de belles et pointues, aussi je vous conseille de les consulter.



Ils, elles savent en parler :

Tendu sur le tambour d’A. Waliszek

L’extrait d’un work in progress de l’écrivaine Astrid Waliszek :
Mark Simon
« (…) Quand je ne suis pas au jardin, je lis des livres d’horticulture. Je vais en faire un jardin persan, un jardin d’Eden où se côtoieront les quatre coins du monde. Avec un plan en croix, en ombre une glycine, le vieux banc sous une treille, un rosier blanc sauvage en contre-point.

Je l’ai dessiné et j’ai sérié les plantes d’abord par couleurs, ensuite par le temps qu’il faut pour atteindre la floraison et enfin par la qualité du feuillage, caduque ou persistant. C’est du temps qui passe, un jardin : une pivoine mettra près de trois ans avant de fleurir, alors que les coréopsis et les capucines, du jaune soleil au rouge sang, passant par l’or du couchant et l’orange, viendront très vite au printemps. Je descendrai la gamme des couleurs dans un autre des carrés, jusqu’au blanc — le blanc des lys. Que je ne planterai pas, leur odeur est bien trop lourde. Roses, cosmos et pavots, plutôt.

J’ai posé une chaise au bord du jardin-à-venir. Il faut que j’apprenne l’immobilité. Que je reste une journée entière là, à regarder où passeront les ombres selon l’endroit où je planterai la glycine et le pied de vigne. Une journée entière, qui servira de modèle aux autres, à partir de laquelle je peux imaginer ce qu’elles deviendront au fil des saisons.

J’ai passé vingt minutes assise — juste assez longtemps pour savoir l’hiver. C’est bien trop effrayant de penser une journée entière. Il faudra un noisetier tortueux, les branches comme une sculpture l’hiver. Il faudra aussi que je fasse attention à la façon dont je conduirai la glycine. Quant au pied de vigne, je ne le taillerai que peu : il portera juste assez de fruits pour que les abeilles ne soient pas envahissantes à la fin de l’été — un buddleia sera parfait pour des papillons, c’est bien plus agréable comme bestioles. Je me demande s’il y a des buddleias dans les jardins persans.

Je veux du blanc, beaucoup de blanc. Je veux les infinies nuances du blanc des roses dès qu’il y a une trace de rose — elles sont un rappel de la chair, de la nacre d’un poignet à la blancheur diaphane d’une nuque, du blanc frileux de l’intérieur d’une cuisse à la blancheur mate d’une pommette. Des blancs très légèrement bleutés aussi, comme des fleurs de poirier, comme des drapés de David. Les fleurs les reproduisent, ces nuances mouvantes (…) »

L’arrière-cuisine d’André Markowicz


André Markowicz est un poète et un traducteur. Il a notamment traduit l’intégralité de l’œuvre romanesque de Dostoïevski. 
Je dis « notamment », car il il parle longuement et avec passion de son rapport au texte qu’il doit traduire et dans son article que je partage ici, il est question du début du roman « Les carnets du sous-sol ».

« Le Sous-sol, le début.
Et donc, enfin, je serai en état de changer le texte du début de ma traduction, dont je sais qu’il est fautif depuis presque vingt ans. En tout cas, quand il m’arrive qu’on me demande de dédicacer l’édition Babel des « Carnets du sous-sol », je corrige le début au stylo. — De quoi s’agit-il ?
On m’avait reproché d’être beaucoup trop violent, beaucoup trop vulgaire. Quand je regarde le texte, quand je relis et que je réfléchis à la façon dont c’est écrit, dont c’est construit, je sais que je n’ai pas été assez violent. — Je n’ai pas été assez radical, j’ai adouci, et adouci instinctivement, — pas parce que je trouvais qu’il fallait adoucir.
Si vous voulez bien, nous irons phrase à phrase, dans ce soliloque énoncé et écrit.
Le russe transcrit, le mot à mot russe, ensuite, ma traduction publiée, puis mes commentaires.
*
« Ia tchélovek bol’noï… Ia zloï tchélovek. Neprévlikatel’njyï ïa tchélovek ».
Je [suis un] homme malade.. Je [suis] méchant homme (homme méchant). Pas attirant je [suis] homme.
— Le russe n’emploie pas le verbe être au présent. Ce qui frappe ici, évidemment, c’est la construction en cercle : « Ia tchélovek » — je suis un homme. Ça commence par ça, ça finit par ça. L’attribut change de place, selon l’intonation. Mettre l’attribut à la fin, c’est une façon d’insister dessus (parce que ça place normale est avant), mais c’est aussi une façon très familière de parler. Et le dernier attribut, « neprévlikatel’nyï » (pas attirant), il est extraordinaire parce que le mot est très long, très rêche, très « pas attirant ». Donc, je ce que je traduis, c’est
1) le cercle
2) d’une façon ou d’une autre, une façon de surprendre et de repousser le lecteur à la fois.
C’est pour ça que je pense que j’ai eu raison de traduire comme je l’ai fait : « Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. » — Je traduis le cercle, et je garde un mot qui va revenir par la suite : « méchant ». Et, naturellement, il y a trois fois, « je suis un homme », comme une trinité, apparemment, sans Dieu.
*
Ensuite, j’ai traduit comme ça : « Je crois que j’ai quelque chose au foie. » En russe, c’est : « Ia doumaïou, chto ou ménia bolit pétchen' ». Littéralement : « je pense que j’ai mal au foie. »
Et donc, d’une façon, j’ai traduit juste juste. D’autant plus que le mot « bolit’ (j’ai mal) est proche du mot « boleet » (est malade). Et donc, traduire « j’ai quelque chose au foie », rendait compte des deux. Mais, mais… Ce que je n’avais pas vu, ce que je n’étais pas arrivé à voir, tellement c’était énorme, c’est le verbe « je pense ». — Parce que, quand vous avez mal au foie, ou ailleurs, ce n’est pas que vous pensez que vous avez mal, c’est que vous sentez que vous avez mal, ou que vous avez mal. A la rigueur, vous pouvez vous demandez où vous avez mal, si c’est au foie, ou à côté, ou en-dessous, mais, le mot essentiel, je ne l’avais pas traduit : évidemment qu’il faut traduire « je pense que j’ai mal au foie », et pas autre chose. — Et, une fois que vous avez compris que le personnage du sous-sol a un corps entièrement mental, — qu’il « pense » qu’il a mal, alors, on comprend mieux pourquoi il a mal spécifiquement au foie, parce que, naturellement, il voit le monde en jaune (couleur que Dostoïevski détestait), parce qu’il est bilieux.
Quand Patrice Chéreau lisait le texte, je lui avais demandé de dire « je pense que j’ai mal au foie ». Et, ce que tu peux faire au théâtre, demander un changement sur scène, vous voyez le temps qu’il a fallu pour l’obtenir dans un livre…
*
« Vprotchem, ia ni chicha ne smysliou v moïeï bolezni i ne znaïoiu naverno, chto ou menïa bolit. »
Du reste je [que dalle]* ne [entend, comprends]* dans ma maladie et ne sais pas à coup sûr où j’ai mal [qu’est-ce qui me fait mal].
C’est très difficile de faire un mot à mot : « ni chicha », ce n’est pas « que dalle », c’est moins moderne que « dalle », c’est moins vulgaire, pour le coup — mais ce n’est pas « rien ». Et le verbe « smysliou », ce n’est pas « comprendre », — un verbe qui va revenir par la suite. C’est un synonyme, ici, plus familier de comprendre. — Tout le travail de la traduction est donc de jouer sur le mineur et le majeur en traduisant, ne pas aller trop loin, ne pas aller pas assez loin… Et donc, je propose, ici, de traduire ce jeu sur les nuances familières du soliloque. « De toute façon, ma maladie, je n’y comprends rien, j’ignore au juste ce qui me fait mal ». — Le fait est qu’il faudrait que je me débarrasse du mot « comprends » ici, parce que j’en aurai besoin ailleurs. Et, là, au moment où j’écris, ce mot-là, je ne sais pas encore ce que je vais en faire.
*
« Ia ne létchous’ i nikogda ne létchilsia, khotia méditsinou i doctorov ouvajaïou »
Je ne me soigne pas et jamais ne me suis soigné, quoiquoi la médecine et les docteurs je respecte.
Là encore, l’intonation est délibérément émotionnelle, avec un accent fort sur la position du dernier verbe, « je respecte », employé inversé, ce qui le met en valeur. Je traduis :
« Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs ».
Ici, il me manque le « et » du mot à mot. Je l’avais enlevé, parce que je m’étais dit que c’était plus insistant. Arrivé à la cinquantaine, je comprends que le « et » est encore plus fort, qu’il donne une espèce de côté factuel sans qu’il y ait besoin d’une insistance particulière. Et je pense que j’ai eu raison de ne pas essayer d’inverser le verbe « respecter » — une phrase comme « même si, la médecine et les docteurs, je les respecte », me paraît plus hachée que familière. Enfin, je ne sais pas.
*
Parce que, la familiarité, et le côté hoquetant, ils viennent dans la phrase suivante, qui est invraisemblable :
« K tomou-je ia échtcho i souévéren do kraïnosti ; no, khot’s nastol’ko, chtob ouvajat’ méditsinou.. »
Ici, il y a toute une série de chose qui n’entrent pas dans un mot à un mot. Littéralement, ça donne ça :
« En plus je [suis encore] [en plus] superstitieux à l’extrême : enfin, ne serait-ce qu’assez pour respecter la médecine. »
Trois façons différentes, et familières, montrant l’oralité, d’insister sur « en plus »…
J’ai traduit :
« En plus, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. »
J’ai l’impression qu’il me manque, aujourd’hui, un « qui plus est », par exemple. Je voudrais proposer : « En plus, qui plus est, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis »… Ça donnerait un peu plus, par l’incongruité, me semble-t-il, une idée de ce que je ressens quand je lis le russe. Parce que l’essentiel est évidemment de reproduire toutes les répétitions, quelles qu’elles puissent être.
*
(Ja dostatotchno obrazovan, chtob ne byt’ souïévernym, no ja souéveren ».
(Je suis assez éduqué pour être ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux.
Là, ça va. J’ai traduit :
« Je suis assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux. »
*
« Net’s, ia ne hotchou letchisja so zlosti »
Non*, je ne veux pas me soigner par méchanceté.
Ici, le « net’s » ne veut pas dire « non ». Le « s » à la fin du mot indique une façon de s’adresser à quelqu’un, quelqu’un qui vous est supérieur, et que, dans le contexte, vous envoyez balader. Bref, c’est une marque de déférence agressive. Allez traduire ça.
J’avais traduit :
« Oui, c’est par méchanceté que je ne me soigne pas ». — Et là encore, j’ai eu tort, évidemment. — D’abord, j’avais remplacé le « non » par un « oui ». Parce que la phrase que j’avais trouvé me semblait le demander. Mais, aujourd’hui, je pense que je vais traduire comme : « Non, c’est par méchanceté que je ne veux pas me soigner ». Ou bien : « Non, si je ne veux pas me soigner, c’est par méchanceté » — parce que, l’essentiel, ce n’est pas seulement qu’il ne veut pas se soigner, c’est qu’il ne veut pas se soigner « par méchanceté ». — Avec, en plus, cette chose introduisible : en russe, ce n’est pas seulement « méchanceté », mais aussi, ici, « colère », voire « caractère mauvais ». Zlost’, c’est la rage. Zlo, c’est le mal…
*
« Vot vy etovo, naverno, ne izvolite ponimat’s »
Tenez, vous, ça, sans doute, ne daignez pas comprendre ».
C’est la même intonation que la phrase précédente, avec le même défi à un auditoire non défini, mais désigné. De là, ma traduction, qui ne change pas :
« Ça, messieurs, c’est une chose que vous ne comprenez pas. » — Je ne traduis pas « daignez comprendre », parce que j’ai mis un « messieurs » qui n’est pas dans le texte, — qui n’y est pas, mais qui y est, dans le « s » de la phrase précédente, que je ne peux pas traduire.
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Nou-s, a ia ponimaiou »
Eh bien (s), moi, je comprends.
Et regardez comme j’avais traduit :
« Moi, si ! »
Je n’avais pris en compte ce nouveau « s », et je n’avais répété le mot « je comprends ».
Donc, maintenant, ça va donner :
« Eh bien, moi, je comprends ». J’aurais voulu traduire : « Ben moi, je comprends », mais j’hésite sur le « ben » écrit. Je me dis que le lecteur, et l’acteur, le dira (lira) de toute façon.
Et donc, maintenant, voilà ce que donne le début :
« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je pense que j’ai mal au foie. De toute façon, je n’y entends rien, à ma maladie, et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas et je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. En plus, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. (Je suis assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux.) Non, si je ne veux pas me soigner, c’est par méchanceté. Ça, messieurs, c’est une chose que vous ne comprenez pas. Eh bien, moi, je comprends… »
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Je pourrais continuer…
mais, ici, ça va comme ça. »

Tête-Dure

Francesco Pittau, Tête-Dure, éd. les Carnets du Dessert de Lune, à paraître en février 2015, 100 pages.
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1a7fa-tc3aate-dure2bcouv27Francesco Pittau est un écrivain et un concepteur fertile. Très.
Sur son livret de famille sont répertoriés depuis une vingtaine d’années pas moins d’une centaine d’albums pour la jeunesse, des recueils de poésie (jeunesse et grandes personnes) et des nouvelles que l’on peut également lire sur son blog.
Son approche des chapelles éditoriales est relativement œcuménique, puisqu’il publie ses textes indifféremment aux éditions Gallimard, Albin Michel, Seuil, aux Grandes Personnes et aux Carnets du Dessert de Lune.
Imaginez le jour où l’INSEE recensera la population en comptabilisant les ouvrages des écrivains au même titre que leurs enfants : les enquêtes auront à ce moment-là une durée indéterminée, et ce sera de la faute de Francesco Pittau.
Rendez-vous compte que cet écrivain est un polygame de l’imagination. Ses différents imaginaires le fécondent à chacun des cycles ovulatoires de son lobe occipital et de son précuneus — de quoi rendre jaloux toutes les Harper Lee et tous les Jerome David Salinger du 6ème arrondissement de Paris. Quand on étudie une bibliographie, même très longue, on ne réalise pas très bien à quel point la prolificité peut parfois être délétère. Souvenons-nous pour illustrer ce propos de cette andouille britannique de Thomas Austin qui fit venir en Australie douze couples de lapins de Grande-Bretagne pour câlinourser un chouia son mal du pays : cinquante ans plus tard, 600 millions de ces grandes oreilles avaient envahi 60% du territoire. Autant vous dire que la France a peur…
Oui, Francesco Pittau est un tantinet énervant, car en plus d’avoir la vocation, il a le talent. Il excelle dans tous les genres jusques et y compris le genre romanesque. C’est d’ailleurs de son dernier roman dont il est question dans ce billet.
Le texte s’ouvre sur un samedi d’automne, au début des années soixante. Un Peau-Rouge tente de sauver son scalp en piquant un sprint sur le balatum d’une cuisine et pourtant, nous sommes plongés au cœur de l’intimité d’une famille d’immigrés italiens. Tête-Dure n’est pas celui que l’on pense ; Tête-Dure est le surnom du fils de la maison et quand la violence du quotidien le déborde, il s’évade en territoire indien avec ses personnages de plomb. Dès cette scène d’ouverture, le mode de fonctionnement de cet enfant de six ans va être démontré au moyen de son jeu de prédilection.

« Tête-Dure sait que le pire va survenir. L’Indien est d’ores et déjà condamné. C’est sûr, comme eux et deux font quatre. Le destin est en marche. Inutile d’espérer échapper à son destin. (…) Tête-Dure attend l’inattendu. Il pense à contrecarrer le destin. Il pense à changer le cours de l’action, mais il sent confusément que ce n’est pas bien, qu’il faut laisser le ruisseau couler dans son sens naturel. Alors, il pose l’Indien sur le sol et, d’un doigt assuré, il le pousse vers l’ombre de la chaise. Y a pas de vautours dans les environs. Y en a jamais eu. Un pigeon, peut-être. Ou un canari. Ou un moineau. Un de ceux qui sautillent sur le trottoir, de pavé en pavé, entre les feuilles mortes. Un cloc sourd retentit. L’Indien n’a pas le temps de réagir qu’un autre coup de feu, pan ! claque, suivi d’un autre, et d’un autre encore. Puis le silence, plus épais que tout à l’heure, retombe comme une couverture de laine. Il pourrait remplir une bouche, ce silence, tant il est épais et solide. Tête-Dure soupire. Il aurait pu changer le cours des choses, mais il ne l’a pas fait. Il attrape le soldat (qui est dissimulé derrière un pied de la chaise), le lève à hauteur de ses yeux et l’examine avec une moue de mépris.

Pourquoi faut-il que le soldat gagne à chaque fois ? Pourquoi faut-il toujours que ce soit ce soldat si propre, si sûr de lui, si arrogant, qui sorte vainqueur. Tête-Dure le déteste. Alors, saisi d’une rage brutale, il jette au loin le soldat, qui rebondit sur le revêtement avec de petits clic-clic-clic qui se mêlent à un autre clic – celui du bouton de la radio, suivi presque aussitôt d’une voix tonitruante surprise au milieu d’une phrase. »

 Tête-Dure est un petit garçon qui a déjà intégré les codes de la famille et de la classe sociale dans lesquelles il évolue : les dominants sont violents avec les dominés, et les dominés respectent cette règle de fer. Le mari bat l’épouse, la mère bat l’enfant, le patron exploite l’ouvrier.
La conscience politique s’exprime au bistrot, se forme en écoutant la radio par bribes. L’ivresse à coups de Celta Pils permet de cracher la haine de ce système broyeur entre des hommes qui pensent garder un minimum de respect et de dignité dans leur virilité et leurs habits du dimanche. Les immigrés détestent leur pays d’accueil comme des rats pris au piège, leurs femmes se réfugient dans la religion et mettent leur fierté d’esclaves domestiques au service de leurs maris.

« Tête-Dure se frotte les yeux. Il s’ennuie un peu. Il regarde les pieds de Papa. Papa porte de fines chaussures noires, luisantes comme deux morceaux de glace. Papa est délicat des pieds ; il souffre de toutes sortes d’excroissances cornées et il passe un temps fou, le soir, à les soigner. Il dit qu’il a des oignons, des yeux-de-perdrix, ou d’autres choses avec des noms bizarres. À l’aide de petits ciseaux pointus, il taille dans tout ça et il gémit quand il va trop profond dans la chair, et pour amoindrir la douleur, il aspire une grosse goulée d’air, puis il jure, il maudit la Sainte Vierge et tous les saints. Il leur promet les feux de l’Enfer et une vie dissolue.

Il s’emporte, gueule qu’on ne vend que des chaussures d’une qualité de merde. Il hurle qu’il souffre le martyre, que tous les marchands de chaussures sont des escrocs capitalistes à la solde des Juifs. C’est pour cette raison qu’il fuit leurs boutiques lumineuses et feutrées pour parcourir sous un ciel gris les marchés à la recherche des chaussures qui apporteront enfin un peu de réconfort à ses pieds malmenés. Jamais il n’a trouvé cette paire de chaussures salvatrices, mais il ne perd pas l’espoir de mettre la main dessus. Et quand il ne parle pas des douleurs causées par les chaussures, il parle des Dégâts du Monde, des Forces Souterraines qui dominent le Monde, des Puissances Occultes qui travaillent à la destruction de ce qui constitue son Monde à lui. – Ces salauds d’Américains ! Ces saloperies de Capitalistes !

Ces Juifs ! Ils vont nous tuer ! Kennedy va déclarer la guerre et c’est encore « les Innocents » qui vont payer ! Tas de saloperies ! »

Papa a une voix qui résonne et qui fait mal aux oreilles quand la colère le prend, une voix rocailleuse, une voix qui exagère parfois les sifflantes, qui chuinte. Une voix que Tête-Dure reconnaîtrait sans hésiter même au milieu d’une foule qui jacasse, simplement parce que Papa farcit son français de mots italiens dont les accents toniques sont comme des ponctuations dans la monotonie du français. »

Le père est communiste et anticlérical, raciste, antisémite et paranoïaque. La mère est dévote et hystérique. Tête-Dure est un objet ballotté au gré des humeurs des adultes. C’est pourtant devant ses yeux d’enfant soumis que les scènes de ce récit égrènent des pépites de poésie également sonore. L’enfant observe le tout avec une acuité incroyable. Particulièrement auditif, il restitue les ambiances qui bruitent avec des onomatopées et des néologismes d’une musicalité intense. Et c’est là la force du style de Francesco Pittau dans ce roman qui éclaire deux journées pourtant sombres où la misère, la violence et la bêtise rompent la moindre molécule d’oxygène.
Au milieu des insultes, de la crasse, de la vindicte, des menaces et des coups, ça « clic-cliquette », ça « tiquetique » et ça « frtt-frtt » dans une rhapsodie chuchotante.
Quand le père, écrasé par la frustration et ses contradictions, fuit dans l’alcool, le jeu et ses rêves de rentes, la mère se recroqueville autour de son ventre et de ses vertus de femme pieuse et ménagère. Les voisins, les familles, les enfants, les chiens, tous sont assujettis, et quand quelqu’un croit tenir un bout de laisse, il en profite pour frapper celui dont le cou est dans le collier.

« PAPA a enfilé sa veste en cuir, puis il a refermé bruyamment la porte sur le champ de bataille. Son pas a tiqueté dans l’escalier.

Maman n’a pas bougé ; elle est encore affalée sur le balatum (elle ne pleure plus) et elle crache un mot, comme un bout de tendon : – Salaud…, d’une voix qui va s’affaiblissant.

Tête-Dure est immobile comme un caillou. Il est aussi comme un insecte qui attend le soleil. Il est comme un jouet en bois. Il est comme une goutte de cire froide sur la nappe en tissu. Il ne bouge pas. Il ne peut pas bouger. La lumière du jour glisse doucement sur le sol, sans heurt, irréelle et nette. Il s’entend respirer et son coeur est une bouchée de silence.

Mais Maman le rappelle d’un reniflement à la réalité. Il ne rêve pas. Le regard de Maman est une aiguille de haine dirigée vers l’intérieur de sa tête, puis vers lui, mais cela il l’imagine. Il comprend qu’elle ne le voit pas. Il a gardé le camion serré sur sa poitrine ; ses mains transpirent sur le métal et le coin du pare-chocs lui fait mal.

Maman rabat sa jupe sur ses cuisses et, avec des gestes cassés, elle se remet debout.

On voit qu’elle ne veut plus pleurer, ni maudire, ni se lamenter.

Elle évite de regarder en direction de Tête-Dure, qui sent le nœud de sa gorge descendre lentement jusqu’à l’aine. Puis s’effiler, puis se dissoudre.

Puisant au robinet près de la fenêtre de la rue, Maman se passe de l’eau froide sur les paupières et sur le front, et un peu sur les joues. Il lui faut un temps fou pour faire ça. Elle a l’air vieille soudain, courbée sur l’évier en grosse faïence ; elle souffle en animal fatigué. »

Francesco Pittau est un excellent conteur, un narrateur à l’empathie aiguë qui utilise aussi bien les multiples focales de la caméra d’un cinéaste amoureux de ses personnages, que les cinq sens des organes de la perception qu’il frotte habilement, telles les cordes d’un violoncelle.
Des copeaux de Mark Twain additionnés d’un zest d’Ettore Scola, le tout mijoté dans une marmite en peau de tambour.

Le cadeau d’Isabelle Bonat-Luciani

Un poème d’Isabelle Bonat-Luciani inspiré de mon recueil de nouvelles « Le parapluie rouge ».
Je suis très touchée par ce grand cadeau.



*
*

« Cher toi,
J’ai vu tous ces fruits sur l’arbre
périr
que personne ne les cueille
dans le jardin.
Je crois qu’ils sont comme nous
au fond.
Ils attendent
les mains et les gestes.
Ils attendent peut-être
que quelqu’un se souvienne
d’une vieille recette
Ils n’attendent rien
Mais leur saveur
est prête
à livrer un coin de soi qu’on aurait pu oublier
à force de chercher à éteindre
ce qui nous a ravagés
longtemps
et qui dans de nouvelles mains
plus grandes
délestées malgré soi
viendraient se respirer
comme une réconciliation
Tu sais, comme Clara et Esther
dans le Parapluie rouge.
Un plat comme un festin
des promesses qu’on a cueillies
sur un vieil arbre
comme on ramasse ce qui nous a tenu affamés
et qui une fois dans la bouche
une fois dans le ventre
selon le soin qu’on y a apporté
selon ce qu’on aurait
autant séparé que rassemblé
ne reste que le goût
d’un lointain
qu’on aurait suffisamment tenu entre les doigts
pour attendre avec avidité
la prochaine récolte. »

Un paysage ordinaire de Derek Munn

Derek Munn, Un paysage ordinaire, Christophe Lucquin éditeur, juin 2014, 190 pages.

«(…)J’avais décidé de nettoyer l’étable. Des rayons de soleil tranchaient l’air. J’ai entendu un bruit. Tout de suite j’ai pensé, un ange. Va savoir pourquoi. D’où viennent les mots ? Je me suis arrêté pour écouter. J’avais travaillé sans penser, du coup le calme m’a fait peur. Il y avait de la poussière partout, j’en avais dans la bouche, dans le nez. Elle me remplissait la tête. Après un moment, je me suis entendu respirer. Mes pieds froissaient le sol. Pourtant, j’avais l’impression d’être immobile. Quelqu’un danse en moi, ai-je pensé. Avec toute cette poussière, l’atmosphère était fantomatique. J’avais soif. En travaillant j’avais oublié mon corps, il s’était effacé, il fallait que je récupère. Mes mains serraient le manche du balai, je mâchais de la poussière, j’ai regardé la paille, les cloisons, les mangeoires. Il me semblait qu’il n’y avait plus de couleur,, ou qu’il n’y avait qu’une seule couleur, déclinée dans toutes ses nuances. De l’or flamboyant jusqu’à la sépia. Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça. Puis il y a eu comme l’écho du bruit. Un ange, une nichée de souris, des rapaces tournant au-dessus des champs. Un cri ultime. Mon nom peut-être. Il venait de loin. Il était en moi. Je ne l’entendais pas, je ne l’avais peut-être jamais entendu. Le silence était un brouhaha constitué d’innombrables bruits, mais il manquait celui que je guettais. Un bruit composé de silence. Soudain, l’étable m’a paru plus petite, plus terne. La poussière, la paille. Le regard d’une bête. J’avais à peine avancé, je m’étais embarqué dans un travail impossible. C’était juste pour diviser le temps, le verser dans une tâche de la même façon qu’avant je mesurais un liquide, des granules, en les versant dans un récipient gradué. Depuis que la terre a été vendue, depuis que les dernières bêtes sont parties, ce que je fais ne compte plus. Il n’y a que l’argent qui travaille maintenant. Les dettes se bouffent entre elles. Je n’avais plus le courage de continuer. (…) »

(extrait des pages 66 à 68) 

Philippe Annocque a fait une belle recension du recueil de Munn sur son blog littéraire « Hublots« , et Yvain également sur son blog littéraire « Lyvres« .

Le portique du front de mer

 Manuel Candré, “Le portique du front de mer”, éd. Joëlle Losfeld, 2014 — extraits des pages 36 à 39.

« (…) Les villas les plus improbables s’étaient construites au cours des années passées, parsemant la ville et la côte d’une épaisse couche d’architecture flamboyante ou à l’austérité minimale, blanche et de toutes les couleurs, à étage, à demi enfouies dans le sol de sable comme des bunkers abandonnés. Beaucoup d’entre elles, pour répondre à un genre de mode, étaient de nature protensensibles, c’est à dire que l’ensemble des portants réagissait à la chaleur ou aux émotions de leurs occupants.
(…)
Joao nous dit une fois avoir assisté à la mort d’une de ces maisons, mais je ne saurai lui donner crédit de tout. L’une d’elles, particulièrement, qui s’était effondrée sur ses occupants, repliant dans une crispation réflexe ses voiles de métal, broyant en une seconde une famille de six, la mère, le père et quatre enfants. On ne sut pas dire ce qui avait pu provoquer ce repli fatal amis dès lors on considéra qu’il valait mieux solder l’engouement pour les villas protosensibles et pour ce qui restait de ces dernières les figer de manière irréversible en mode non actif. À partir de ce moment, la ville s’empesa d’une langueur croissante, que vint alimenter le mal des plages à sa façon, par exemple on se promenait dans les rues mais plus rien ne respirait, tout s’était figé dans un silence pénible que rien ne venait plus faire fibrer. Jamais (…) »