Runaway train

J’adore les textes qui démarrent par une scène de train. Ci-dessous, trois extraits dans le désordre de romans et nouvelle d’Alexandre Civico (Atmore Alabama, son dernier qui vient de sortir chez Actes Sud), Tim Gautreaux (Le Dernier arbre) et Mark Twain (Du cannibalisme dans le train)

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        index À l’un des arrêts facultatifs d’une certaine ligne ferroviaire, quelque part en Louisiane, un grand gaillard blond prénommé Jules descendit d’une voiture de voyageurs, au cœur d’un hameau comprenant douze maisons et une petite gare rectangulaire. Il fut le seul voyageur à quitter le convoi, et dès que son pied droit toucha le quai en mâchefer du dépôt, le chef du train ôta le marchepied de sous son talon gauche, les freins pneumatiques lâchèrent un soupir sonore et le train s’ébranla dans un fracas métallique d’attelages qui s’entrechoquent.

Le mécanicien se pencha par la fenêtre de sa cabine.

Se rappelant les instructions qu’il avait reçues, Jules se dirigea vers le sud en suivant un embranchement envahi d’herbes folles, et il trouva bientôt une locomotive à vapeur Shay attelée à une voiture de service et à cinq wagons plats sans chargement. Le mécanicien se pencha par la fenêtre de sa cabine.

« C’est vous qu’on envoie pour l’expertise ? »
Jules posa son sac, leva les yeux vers le mécanicien, puis regarda derrière l’homme les arbres imposants qui sortaient d’une eau noire comme du pétrole. »
Tim Gautreaux, Le dernier arbre, éd. Seuil
***

     CVT_Atmore-Alabama_80Le premier train du jour surgit du brouillard. Deux gros yeux jaunes, en colère, jaillissent soudain, éclairant le museau renfrogné de la locomotive qui tire derrière elle des dizaines de wagons et de containers. Williams Station Day, dernier samedi d’octobre. L’odeur de carton-pâte des petits matins froids. Une brume épaisse couvre la matinée comme un châle.

Williams Station Day, dernier samedi d’octobre.

À l’approche de la gare, le train pousse un mugissement de taureau à l’agonie. La foule assemblée là pour le voir passer lance un grand cri de joie, applaudit, se regarde applaudir, les gens se prennent à témoin, oui, le Williams Station Day a bien officiellement commencé. Je regarde Eve, ses yeux aux teintes orangées brillent d’un éclat enfantin. Certains wagons sont bariolés aux couleurs de l’événement, d’autres aux couleurs de la sainte Amérique. La ville d’Atmore fête sa fondation, cent ans plus tôt, autour de la voie ferrée, seule et unique raison de son existence. On célèbre aujourd’hui l’établissement d’une vague gare devenue une vague ville. Le serpent monstrueux traverse, raide, Atmore pendant un bon quart d’heure, un kilomètre au moins de wagons et de containers avance à une allure modérée, bruyamment, devant une population qui revient tous les ans se célébrer elle-même. L’air est encore frais. Le brouillard ne devrait pas se lever avant une heure. Une bénévole sous un barnum blanc distribue des cafés chauds aux lève-tôt, aux fervents. Je vais en chercher deux, en tends un à Eve qui prend le gobelet entre ses mains pour se réchauffer. Elle boit une gorgée, se brûle la langue, s’en fout, scrute à nouveau l’immense chenille de fer. Je regarde Eve qui regarde le train, indifférente à ce qui l’entoure, aux autres, aux hommes, casquette et chemise à carreaux. Le train s’éloigne, quelques applaudissements épars jaillissent, la journée va pouvoir commencer. »

Alexandre Civico, Atmore Alabama, éd. Actes Sud
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51sUG7twCrL    Le 19 décembre 1853, je quittai Saint-Louis par le train du soir en partance pour Chicago. Il n’y avait que vingt-quatre passagers en tout, ni femmes, ni enfants. Nous étions d’excellente humeur et on fit bientôt agréablement connaissance. Le voyage promettait d’être plaisant et aucun d’entre nous, je pense, n’avait le plus vague pressentiment de l’horreur que nous allions bientôt subir.

Le vent, que n’arrêtaient ni arbres ni collines,

À onze heures du soir, ils se mit à neiger dru. Peu après avoir quitté le petit village de Welden, nous pénétrâmes dans cette immense solitude de la prairie qui s’étend sur des lieues et des lieues, monotone et inhabitée, jusqu’aux lointains Jubilee Settlements. Le vent, que n’arrêtaient ni arbres ni collines, ni même quelque rocher égaré, soufflait avec violence sur le désert uniforme en faisant tourbillonner la neige, le vaporisant comme les embruns à la crête des vagues d’une mer démontée. La couche de neige devint rapidement profonde ; et nous sûmes, car le train réduisait sa vitesse, que le moteur luttait avec une difficulté croissante. De fait, il frôlait parfois l’arrêt définitif au milieu des grandes congères qui s’amoncelaient comme des tombes colossales en travers de la voie.

Mark Twain, Du cannibalisme dans le train, éd. Omnibus

Poucet

Le Petit Poucet vu par…

Benoît Broyart

On aurait eu tort de penser qu’il était le souffre-douleur de ses frères. Ce n’était pas exactement ça. Pas de coups de leur part ou si peu, jamais rossé en tout cas ou si peu que c’en était insignifiant.Mais disons que sa place de cadet ne lui avait apporté aucun avantage, qu’on s’occupait très peu de lui.Il n’était pas le chouchou, ce petit dernier que l’on aurait pris soin de couver, sachant qu’après lui, le berceau resterait vide. Il écoutait beaucoup et parlait peu mais son silence passait le plus souvent pour de l’idiotie, un manque de curiosité. On ne faisait pas attention à lui. Quoiqu’il fasse, tout le monde dans la maisonnée s’en fichait. À sept ans, il était donc le dernier venu d’une fratrie abondante. Ses parents, bûcherons, passaient leurs nuits chacun de leur côté. Ils étaient trop pauvres pour ne pas partager la…

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Lucia Berlin, Pasadena et les rednecks

Je n’ai pas le temps de faire des comptes-rendus de lecture mais comme ce recueil est formidable et Lucia Berlin une écrivaine immense, je vous préviens que si vous aimez la « littérature de redneck » ; Pasadena et ses métèques ; les instantanés à la Raymond Carver et le grain de Violette Leduc, alors il est fait pour vous.

La nouvelle qui ouvre son recueil :

     UN GRAND ET VIEIL INDIEN EN LEVI’S DÉLAVÉ ET BELLE CEINTURE zuni. Longs cheveux blancs, retenus par un bout de ficelle framboise sur la nuque. Ce qui est étrange, c’est que pendant à peu près une année on se trouvait au lavomatic toujours au même moment. Mais pas aux mêmes moments. Par exemple, j’y allais certaines fois le lundi à sept heures du matin ou le vendredi à six heures et demie du soir et il était déjà là.

Mme Armitage, c’était différent, même si elle était vieille aussi. C’était à New York, au San Juan, dans la 15e Rue. Portoricains. Mousse qui déborde par terre. J’étais alors une jeune mère et je lavais les couches le jeudi matin. Elle habitait au-dessus de chez moi, au 4-C. Un jour à la laverie elle m’avait donné une clé en disant que si je ne la voyais plus le jeudi c’est qu’elle serait morte alors aurais-je l’obligeance de venir découvrir son cadavre ? C’est terrible de demander ça à quelqu’un ; en plus, j’étais obligée de faire ma lessive le jeudi, à l’époque.
Elle est morte un lundi et je ne suis jamais retournée au San Juan. C’est le concierge qui l’a trouvée. J’ignore dans quelles circonstances.
Pendant des mois, au Angel’s, l’Indien et moi, on ne s’est pas parlé mais on se tenait côte à côte sur des chaises jumelées en plastique jaune, comme dans les aéroports. Elles glissaient sur le lino déchiré, on en avait mal aux dents.
En général, il sirotait du Jim Beam tout en regardant mes mains. Pas directement, mais dans le miroir en face, au-dessus des lave-linge Speed Queen. Au début, ça m’était égal. Un vieil Indien qui regarde mes mains dans ce miroir sale, entre un jaunissant REPASSAGE 1,50 DOLLAR LA DOUZAINE et des « prières de la sérénité » orange fluo. MON DIEU DONNEZ-MOI LA SÉRÉNITÉ D’ACCEPTER LES CHOSES QUE JE NE PEUX PAS CHANGER. Et puis j’ai commencé à me demander s’il avait un truc spécial avec les mains. C’était énervant, d’être observée en train de fumer ou de se moucher, de feuilleter des magazines vieux de plusieurs années. Lady Bird Johnson descendant les rapides.
Finalement, il m’a surprise à observer mes propres mains. Il en souriait presque de m’avoir pincée. Pour la première fois, nos regards se croisaient dans la glace, sous NE PAS SURCHARGER LES MACHINES.
Il y avait de la panique dans mes yeux. Je les ai sondés avant d’en revenir à mes mains. Affreuses taches de vieillesse, deux cicatrices. Mains pas indiennes, nerveuses, esseulées. J’y voyais des enfants, des hommes et des jardins.
Les siennes, ce jour-là (le jour où j’ai remarqué les miennes), reposaient sur chacune de ses cuisses fermes et bleues. La plupart du temps, elles tremblaient beaucoup et il les laissait tressauter sur ses genoux, mais ce jour-là il se dominait. Ses phalanges couleur brique blanchissaient sous l’effort.
La seule fois où j’avais parlé avec Mme Armitage hors de la laverie, c’était quand ses W.-C. avaient débordé et que ça ruisselait chez moi à travers le lustre. Les ampoules étaient restées allumées et les éclaboussures faisaient des arcs-en-ciel. M’agrippant le bras de sa main glacée de mourante, elle avait dit : « C’est un miracle, n’est-ce pas ? »
Il s’appelait Tony. C’était un Apache Jicarilla venu du nord. Un jour, je ne l’avais pas vu mais j’ai deviné que c’était sa belle main qui était là sur mon épaule. Il m’a donné trois pièces de dix cents. Je n’ai pas compris, j’ai failli dire merci, avant de réaliser qu’il tremblait au point de ne pas pouvoir mettre en route les séchoirs. Sobre, c’est dur. On doit tourner la flèche d’une main, insérer la pièce de l’autre, appuyer sur le bouton-poussoir, puis tourner la flèche dans l’autre sens pour la pièce suivante.
Il est revenu un peu plus tard, ivre, juste au moment où son linge commençait à être flasque et sec. Il n’a pas réussi à ouvrir le hublot, a cuvé sur la chaise jaune. Mes affaires étaient propres, j’étais en train de les plier.
Angel et moi on l’a allongé sur le sol de la salle de repassage. Brûlant. C’est à Angel qu’on doit toutes les prières et devises des Alcooliques Anonymes. NE PENSE PAS ET NE BOIS PAS. Il lui a mis une chaussette mouillée et froide sur le front et s’est agenouillé près de lui.
— Mon frère, crois-moi… Je suis passé par là… Moi aussi, j’ai roulé dans le caniveau comme toi. Je sais ce que tu ressens.
Tony n’a pas ouvert les yeux. Quiconque prétend savoir ce que ressent quelqu’un d’autre est un imbécile.
Le lavomatic Angel’s se trouve à Albuquerque, Nouveau-Mexique. 4e Rue. Boutiques minables et dépotoirs, dépôts-ventes avec lits de camp, caisses de chaussettes orphelines, éditions 1940 de Good Hygiene. Silos à grain et motels pour amants, ivrognes et vieilles femmes teintes au henné qui lavent leur linge ici. Les toutes jeunes mariées chicanas aussi. Serviettes, nuisettes roses, petites culottes qui disent Jeudi. Leurs maris portent des salopettes bleues avec leur nom calligraphié sur les poches. J’aime guetter leur apparition dans le hublot des séchoirs. Tina, Corky, Junior.
Il y a aussi les itinérants. Matelas sales, chaises hautes rouillées, attachées au toit de vieilles Buick cabossées. Carters d’huile qui fuient, vaches à eau qui fuient. Lave-linge qui fuient. Les hommes attendent dans les voitures, torse nu, broyant leurs canettes de bière quand elles sont vides.
Mais ce sont surtout des Indiens qui viennent là. Indiens Pueblo de San Felipe, Laguna et Sandia. Tony est le seul Apache que j’aie jamais rencontré, au lavomatic ou ailleurs. J’aime pour ainsi dire bigler pour voir ces séchoirs pleins de fringues indiennes brouiller cet éclatant tourbillon de bleu, orange, rouge et rose.
Et moi aussi, j’y vais. Je ne sais pas trop pourquoi, pas seulement pour les Indiens. C’est loin de chez moi. Alors qu’à deux pas il y a le Campus – climatisation, soft rock en fond sonore. New Yorker, Ms, Cosmopolitan. Fréquenté par les femmes des professeurs adjoints qui paient des friandises et des Cocas à leurs enfants. Le Campus a cette affiche, comme la plupart des laveries : DÉFENSE DE TEINDRE SON LINGE. J’ai fait toute la ville avec un couvre-lit vert avant d’arriver au Angel’s et son affiche jaune : VOUS POUVEZ MOURIR ICI A TOUT MOMENT.
Bon, j’ai bien vu que ça ne devenait pas violet foncé mais vert kaki, mais j’ai quand même eu envie de revenir. J’aimais bien les Indiens et leur linge. Le distributeur de Coca détraqué et le sol inondé me rappelaient New York. Portoricains épongeant, épongeant. Le téléphone toujours HS, comme au Angel’s. Serais-je allée découvrir le cadavre de Mme Armitage un jeudi ?
— Je suis le chef de ma tribu, m’a dit l’Indien.
Il était assis là, à siroter son vin fortifié, en regardant mes mains.
Il m’a raconté que sa femme faisait des ménages. Ils avaient eu quatre fils. Le plus jeune s’était suicidé, le plus âgé était mort au Vietnam. Les deux autres étaient chauffeurs de bus.
— Tu sais pourquoi je t’aime bien ? me dit-il.
— Non, pourquoi ?
— Parce que t’es une Peau-Rouge.
Il désignait mon visage dans la glace. C’est vrai que j’ai le teint rouge, et non, je n’avais jamais vu d’Indien au teint rouge.
Il aimait bien mon prénom, le prononçait à l’italienne : Lou-tchi-a. Il avait combattu en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale. Effectivement on voyait une plaque d’identité militaire parmi ses beaux colliers argent et turquoise. Elle était toute déformée. « Une balle ? » Non, il avait l’habitude de la mordiller quand il était effrayé ou émoustillé.
Une fois il a proposé qu’on aille s’allonger dans son camping-car, histoire de se reposer.
— En eskimo, ça se dit « rire ensemble ».
J’ai désigné l’affichette vert fluo : NE PAS LAISSER LES MACHINES SANS SURVEILLANCE. On s’est mis à glousser tous les deux, à rire ensemble sur nos chaises en plastique jumelées. Puis on est restés là, tranquilles. Plus de bruit, sinon les flic-flac de l’eau, rythmés comme les vagues de l’océan. Sa main de bouddha tenait la mienne.
Un train passe. Il me flanque un coup de coude. « Grand cheval d’acier ! » et on se remet à rigoler.
J’ai plein de préjugés sur les gens – genre tous les Noirs apprécient forcément Charlie Parker, les Allemands sont des affreux, tous les Indiens ont un sens de l’humour bizarre comme ma mère – l’une de ses blagues favorites, c’était : Toto achète une paire de lacets. « Et avec ça ?, dit le vendeur. — Avec ça je vais attacher mes chaussures ». À table, sa maman insiste : « Allez, Toto, mange tes haricots, c’est bon pour la peau ! — Mais je ne veux pas avoir la peau verte ! » Tony me débitait les mêmes quand il n’y avait pas affluence à la laverie.
Un jour qu’il était ivre, salement torché, il s’est bagarré avec des immigrants sur le parking. On lui avait piqué sa bouteille de Jim Beam. Angel a dit qu’il lui en paierait une demi-pinte s’il voulait bien l’écouter dans la salle de repassage. J’ai transvasé mon linge du lave-linge au séchoir tandis qu’il lui délivrait le « À Chaque Jour Suffit Sa Peine ».
Lorsque Tony est revenu, il m’a fourré ses pièces dans la main. J’ai mis ses fringues dans un séchoir tandis qu’il s’escrimait sur la capsule de sa bouteille. Je n’avais pas eu le temps de m’asseoir qu’il me braillait :
— Je suis un chef ! Je suis un chef de tribu apache ! Merde !
— Merde toi-même, Chef.
Il était assis là, à écluser, et à regarder mes mains dans la glace.
— Hé, ça va bien, la branlette apache ?
Qu’est-ce qui m’avait pris ? Quelle horreur. Je croyais peut-être qu’il en rirait. D’ailleurs, il en a ri.
— Et toi, c’est quoi ta tribu, la Peau-Rouge ? a-t-il dit, en observant mes mains qui sortaient une cigarette.
— Tu sais que ma première clope a été allumée par un prince ? Tu me crois ?
— Ben oui, je te crois. Tu veux du feu ?
Il me l’a allumée et on s’est souri. Nous étions très proches et puis il a cuvé et je me suis retrouvée toute seule dans la glace.
Il y avait une jeune fille, pas dans le miroir mais assise près de la vitrine. La vapeur faisait boucler ses cheveux – vaporeux botticellien. J’ai lu toutes les affichettes. DIEU DONNE-MOI LE COURAGE. BERCEAU NEUF JAMAIS UTILISÉ – BÉBÉ MORT.
Elle a mis ses vêtements dans un panier turquoise et elle est partie. J’ai déplacé les miens sur la table, vérifié ceux de Tony, et inséré une autre pièce de monnaie. J’étais seule avec lui. J’ai regardé mes mains et mes yeux dans le miroir. Jolis yeux bleus.
Un jour, j’étais sur un yacht, au large de Vina del Mar. J’ai tapé ma première cigarette et demandé au prince Ali Khan une allumette. Il a dit « Enchanté. » En fait, il n’en avait pas.
J’ai plié mon linge, et quand Angel est revenu je suis retournée chez moi.
Je ne sais plus quand je me suis aperçue que je n’avais plus revu ce vieil Indien. »
(Lavomatic’s Angel, première nouvelle extraite du recueil Manuel à l’usage de femmes de ménage de Lucia Berlin – traduction Valérie Malfoy)

Vincent Dutois, Le Cadastre des misères

« Frappait-on à leur porte, ils se coupaient le souffle, au risque de l’asphyxie. Ces deux musaraignes tressaillaient à la chute d’une feuille. Ils sortaient de préférence à l’heure du repas des autres, à la brune ou les jours de forte pluie. Elle, parlait un ton plus bas que ce qui est audible et fixait un point là-bas sur le côté gauche ; lui, un mot le chauffait aux joues aussi fort qu’un cordial, un deuxième lui affolait le cœur, un troisième l’aurait tué. Un four, un feu, un homme debout, une table, avec la nappe citron, et des chaises en vis-à-vis, habillaient la cuisine, qui regardait au sud ; deux chambres identiques, avec chacune un lit en bois tourné, une malle, un broc, sous une ampoule nue, ouvraient au nord. La sœur vécut plus longtemps que son frère, elle fut emmenée vers la fin par on ne sait qui, quels secours, à l’abri des regards, enterrée en mars ; la maison aux volets clos disjoints s’écaillait, un petit chat mi-sauvage tremblait chaque hiver au soleil blanc sur la margelle. »

Allée V, n°122, extrait de « Cadastres des misères » de Vincent Dutois, éd. La Mèche Lente, mai 2019 (p.25-26)

Les amoureux indécrottables du Spoon River d’Edgar Lee Masters vont adorer ces chroniques d’un cimetière. Vincent Dutois maîtrise l’art du bref à la perfection et croque ses personnages à l’huile et au couteau.

Chez l’éditeur (clic !)

L’avis de Pascale Busson-Martello

Un temps de Colette

 » Aujourd’hui, il pleut si noir, et c’est tellement dimanche que je fais, avant que tu l’aies demandé les trois signes magiques : clore les rideaux, allumer la lampe, disposer sur le divan, parmi les coussins que tu préfères, mon épaule creusée pour ta joue, et mon bras prêt à se refermer sur ta nuque. »

Colette, Le Voyage égoïste

Annie Saumont (1927-2017)

avt_annie-saumont_4249Annie Saumont, Mum a dit, extrait de « Les Croissants du dimanche » – éd. Julliard, 2008 (p.77-79)

« De quoi ils se mêlent, elle a dit, en rogne. Ceux-là du gouvernement. On pourra plus fesser les gamins y a du progrès. On se crève à les élever et ces messieurs font des lois pour RETENIR LE BRAS TROP PROMPT À FRAPPER. Prompt ? Barny, regarde dans le dictionnaire. Des enfants meurent sous les coups. La belle blague. C’est pas mortel la fessée.

Moi je trouve que. Moi j’aime pas. Même si Mum me commande jamais d’enlever le slip. Sa main est dure. Pourtant sa main est douce dans les caresses. Quand Mum a pas de problèmes. Quand elle en a ça tombe. Paraîtrait que je suis un gras ça veut dire quoi, je pèse pas lourd. Elle dit, Oui, voilà ce que tu es, non c’est pas le contraire d’un maigre. Elle dit, Cherche dans le dictionnaire. Elle assure que le dictionnaire ça rattrapera le temps qu’elle a perdu autrefois à traîner dans les parcs publics avec un gars qui lui a fait louper son exam d’entrée en section A. Pour ça que « prompt » elle sait pas. Promotion prompt promulgation — je me balade dans la colonne. Prompt y’a « pt » à la fin. Cool, le « pt » pour finir.

Mum a dit, Au soutien scolaire on m’appelle Mrs. Dawson. Pas Linda comme dans notre bâtiment qu’est une épave. Mrs. Dawson (dit la fille à lunettes, celle qui parle très bien), voyez-vous, ce petit – ( pas si petit, et il changera il tient de son père, Mum bougonne) – voyez-vous, qu’a insisté la fille, il ne devrait pas être encore avec ceux de la classe 3 qui savent à peine lire. Il a de l’intelligence et de la curiosité. Mum a dit, Va expliquer ça, toi, la mère, à l’instit qui décide, ou bien au Board of Directors. Et puis mon Barny tient à rester dans cette classe, cause qu’il mate par la fenêtre la piscine de l’école en face (collège Sainte-Mère-de-Dieu avec seulement des filles), vu qu’il est asthmatique ça l’aide à respirer, qu’il dit. Le jour où il m’a sorti ce discours – Mum a dit – je lui ai foutu une torgnole, j’avais les nerfs embobinés, T’as rien de plus urgent que zyeuter les gonzesses ? À poil ou presque. Hey, qu’il prétend, c’est pas les filles qui l’intéressent, il jure ne regarder que l’eau qui est comme la liberté, il dit que même à voir de l’eau dans un bassin ou une cuvette ça le soulage — Maintenant avec cette loi nouvelle il m’exposera toutes ses histoires de môme sans que je tape pour qu’il arrête quand j’en ai plein les oreilles de ses raisonnements débiles, plein le dos du gamin.
Mum a continué, plus accommodante, Bon, ces gens du gouvernement ont pas vraiment tort, un gosse est pas cap’ de se protéger tout seul. Y a dans le quartier une femme avec enfants qui exagère. Sa mère, elle est trop xagère, qu’il bafouillait mon Barny . C’était à la maternelle. Son copain à mère trop xagère il avait pris une de ces roustes – Le mien j’oserais jamais le frapper de la sorte, juste une fessée par-ci par-là. Le cul c’est souple ça casse pas. »

Tardigrade de Pierre Barrault

Pierre Barrault — Tardigradeéd. L’arbre vengeur ; avril 2016 (127 pages)

Pierre Barrault est libraire à Paris. Certes, cette allitération est diablement réductrice et j’en conviens. Mais appeler le tardigrade « ourson d’eau », c’est à mon avis autrement plus maladroit, car il s’agit en ce qui concerne celui-ci d’une contrevérité (cf. la définition du dictionnaire). Pourquoi ? Simplement parce que le tardigrade de Pierre Barrault est en réalité un magnifique McGuffin, fruit des amours de son père pour le cinéma. Est-il pour autant hitchkockien ? Non plus. Ou plutôt, si : le tardigrade est inquiétant par certains aspects et peut selon la sensibilité du lecteur déclencher des crises d’angoisse. Et l’un des meilleurs remèdes à l’angoisse, c’est évidement l’humour, que Pierre Barrault maîtrise avec un talent sans pareil. 9791091504454_0

Je disais donc que le tardigrade est un élément moteur, un prétexte à s’immerger dans l’esprit biscornu d’un personnage principal, présenté à la première personne du singulier — donc en caméra subjective, à travers des instantanés au ton faussement didactique.

Dans ces courts chapitres dont l’enchaînement constitue une sorte de journal intime, Pierre Barrault relate le quotidien d’un personnage qui doit se colleter avec tout ce qui peut entrer en interaction avec ses sens. Le pauvre est affligé d’une lorgnette qui déforme à peu près tout ce qui pour nous est d’une évidence pléonastique, et c’est ainsi que l’humour de l’auteur va se déployer avec une intelligence qui défie notre sens commun.

Les amoureux de Topor (qui ont lu notamment « Portrait en pied de Suzanne), de Mr Bean, des Monty Python mais avant tout de la langue française vont adorer ce texte d’une drôlerie à la fois poétique et féroce.

Pierre Barrault a un carquois bien rempli et décoche à feu nourri l’hyperbole, l’hypothèse, l’aphorisme, la tautologie, le non-sens, le paradoxe, les superlatifs, le sens des contraires et ses oxymores pour faire mouche à chaque phrase.

Le corps, les objets et les lieux d’habitation sont des accessoires amovibles comme des jouets d’enfant qui donnent vie à des Golem qui eux-mêmes vont accoucher de nouveaux paradigmes et de paradoxes.

« J’ai tué tous mes ennemis, ensuite j’ai récupéré la matière dont ils étaient constitués, puis j’en ai fait des portes pour ma maison. Je sais qu’ils m’observent à travers les trous de leurs serrures. Mais ils auront beau chercher du matin au soir, ils ne relèveront rien de passionnant dans ma journée. Ma vie, je m’efforce de la rendre aussi terne que possible. Car je n’en ai pas encore fini avec eux. Loin de là. Je les ai tués une fois, c’est un début, à présent je tiens à les faire mourir d’ennui. »

Le narrateur emprunte ensuite au tardigrade ses capacités de résistance étonnantes, survit plusieurs fois à la mort, subit des métamorphoses kafkaïennes et porte sur la société et ses semblables et en toute circonstance un regard déformé par un monocle étrange, ramassé sans nul doute dans une des malles du grenier de Lewis Caroll.

« Si j’osais, je tuerais celui qui vit chez moi. C’est un gros monsieur qui dévore mes provisions, grossit encore et occupera bientôt tout l’espace de mon intérieur déjà très exigu, qui tantôt bavarde et tantôt n’y tient pas, me chasse du salon, qui dort dans mon lit puis au matin le couvre d’ordures, qui ronfle, qui tire à lui les draps, qui vend à bas prix mes hauts-reliefs, qui corne mes livres et piétine mes récoltes, qui déplace mes cachettes, qui mange les miettes de pain que j’ai semées, qui perd constamment mes clefs, qui souille, qui ment, qui triche, qui sale mon sucre et sucre mon sel ; pour rire, dit-il. Ah, si j’osais ! Seulement il ne faut pas. Car le visage de ce gros monsieur est pourvu d’une moustache et les moustaches sont si rares de nos jours que nous devons, au contraire, tout faire afin de les préserver : on l’exige. »

Est-ce encore son goût pour le cinéma qui a inspiré à Pierre Barrault la notule suivante qui illustre le célèbre aphorisme de Chris Marker, je cite : « l’humour est la politesse du désespoir » ? Avec Pierre Barrault, on a envie d’ajouter en le lisant : « et la poésie aussi ».

« Ma compagne et moi, nous chantons sous la douche. C’est ainsi depuis qu’ils nous ont coupé l’eau. Sans doute pensez-vous que nous sommes heureux comme ça. Au contraire. Laissez-moi vous dire que cette situation ne nous réjouit pas du tout. Nous chantons, mais détrompez-vous ; nous chantons des chansons tristes, d’une tristesse à pleurer, car il faut bien se rincer tout de même. »

Comment, en lisant cela, ne pas se rappeler que les SDF ne sont pas les seuls à mourir d’hypothermie : c’est également le cas de locataires que l’on prive de chauffage pour défaut de paiement. Car Pierre Barrault ne se contente pas de nous raconter une sorte de fable drôle, pragmatique, absurde et cruelle ; il sait également montrer sans dénoncer les défauts ordinaires, y compris des âmes caritatives dont on soupçonne parfois qu’elles servent autrui davantage pour se donner un but que pour dispenser du bien-être autour d’elles.

« Vous me demandez à quoi j’occupe ma vie. Je distribue des yeux à ceux qui n’en ont pas, des bouches, des poumons et des cœurs à ceux qui n’en ont pas. Je leur donne des jambes, des mains, des pieds s’ils en sont dépourvus. Ces organes, j’essaie de les distribuer équitablement, puis je les dispose de façon aléatoire. Car il s’agit d’aller à l’essentiel. Le nez se pose où il se pose, l’oreille se greffe où elle trouve une bonne place ; sur l’épaule, la plupart du temps, aussi étrange que cela puisse paraître. Il arrive que l’on se plaigne de mes services. Un bras qui s’agite au sommet du crâne et l’autre au milieu du dos, c’est un peu ridicule et ce n’est pas très pratique. J’entends bien. Ce sont des détails qui, je ne le nie pas, ont leur importance et dont je m’embarrasserais volontiers si j’en avais le temps. Mais il y a tant à faire encore, tant de besogne à abattre que je préfère laisser à d’autres le soin de peaufiner tout cela. »

Comment ne pas y voir également un clin d’œil à la médecine moderne ?

Toutes les formes d’humour ou presque sont utilisées dans le Tardigrade de Pierre Barrault, du comique de répétition à l’humour noir, et servent des thèmes dont on continue, au 21ème siècle, à rire effrontément : les expressions populaires, le complexe d’œdipe, la détestation de l’autre, l’angoisse de la mort, la peur de devenir fou, la pauvreté, les interactions sociales, l’empathie ou son absence, le bon sens, la psychologie du couple, la topographie des lieux d’habitation et de circulation, la dysmorphophobie, la morale et ses manières, la paranoïa, l’identité, etc.

La littérature nous a donné L’arrache-coeur et L’écume des jours par la plume de Boris Vian, elle nous donne aujourd’hui le Tardigrade et j’espère que Pierre Barrault continuera longtemps à la servir.

L’avis des autres :

Bruno Fern

Laurent Gourlay

Philippe Annocque

Morminal

Romanthé

Un article de la revue Diacritik au sujet du Desproges culinaire

Après Des femmes qui tombent, Points a eu la bonne idée de rééditer en poche le désormais légendaire Encore des nouilles, recueil de chroniques comico-gastronomiques produites par Pierre Desproges pour Cuisine et vins de France entre 1984 et 1985 et illustrées par Cabu, Catherine, Charb, Luz, Tignous, Wolinski… Avec Encore des nouilles, l’humoriste écrivain marche dans les pas […]

via «Encore des nouilles», chroniques du Desproges culinaire — DIACRITIK

Les Ombres Nomades d’Astrid Waliszek

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Lexpression populaire dit volontiers que l’on ment comme un témoin oculaire. Astrid Waliszek, elle, a l’acuité visuelle d’un milan.

 

« Au loin, un marin marche le long  de la digue, tout près du bord comme s’il jouait avec l’idée d’un vertige, l’oeil vissé sur les moellons de pierre appareillée qui plongent dans la vase lisse et veloutée. J’ai suivi des yeux un moment l’étrange silhouette à contre-jour, grande et un peu cassée, légèrement claudicante — une mèche s’obstine à tomber, il se passe souvent la main dans les cheveux et dans le triangle de son bras levé naît à chaque fois un bout de soleil. Je suis restée un moment à le regarder — j’ai eu vaguement envie qu’il vienne, qu’il continue de marcher ainsi, droit devant jusqu’à moi — qu’il approche, qu’il avance, qu’il me distraie du sourd énervement du jour. Puis j’ai oublié : d’autres marins étaient dans mes pensées, d’autres hommes vivaient dans mon esprit et des lignes distraites ont couru sur la toile, un peu plus intéressantes. C’est toujours comme ça, je n’arrive à vraiment peindre que quand je pense à autre chose. »

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crivaine, documentariste et photographe, elle chorégraphie dans cet ouvrage une danse pour deux cavalières, l’écriture et la photographie.

Si l’image est au cœur de son écriture, c’est pour mieux déployer dans ses proses poétiques et philosophiques des instantanés voluptueux où l’humanité nous est donnée à voir dans les moments fragiles et estimables où elle sophistique ses clichés.

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Parcourir les ombres nomades, c’est vérifier que la beauté est bien dans l’œil de celui qui regarde.

Astrid Waliszek — Ombres Nomades — éd. JFE, 20€ (77 pages)

 

Site de l’éditeur Jacques Flament Éditions

 

Kate Braverman – Bleu éperdument

Il existe des numéros d’urgence pour dire qu’on se sent seul et qu’on voudrait dormir sur le poitrail d’un ours à lunettes, pour pleurer qu’on s’est fait pouillave par une ceinture bleue de krav maga ou bien encore pour alerter qu’on veut mettre fin à ses jours en musardant en tenue queer dans un champs pétrolier syrien, mais bordayle de mayrde, il n’y a en revanche aucun numéro d’urgence pour hurler qu’on est en train de lire « Bleu éperdument » de Kate Braverman (éd. Quidam), et que ça bécave grave !


Je ne ferai pas de recension sur ce puissant recueil de nouvelles car d’autres en ont fait de belles et pointues, aussi je vous conseille de les consulter.



Ils, elles savent en parler :