Le cadeau d’Isabelle Bonat-Luciani

lectures, les mots des autres

Un poème d’Isabelle Bonat-Luciani inspiré de mon recueil de nouvelles « Le parapluie rouge ».
Je suis très touchée par ce grand cadeau.



*
*

« Cher toi,
J’ai vu tous ces fruits sur l’arbre
périr
que personne ne les cueille
dans le jardin.
Je crois qu’ils sont comme nous
au fond.
Ils attendent
les mains et les gestes.
Ils attendent peut-être
que quelqu’un se souvienne
d’une vieille recette
Ils n’attendent rien
Mais leur saveur
est prête
à livrer un coin de soi qu’on aurait pu oublier
à force de chercher à éteindre
ce qui nous a ravagés
longtemps
et qui dans de nouvelles mains
plus grandes
délestées malgré soi
viendraient se respirer
comme une réconciliation
Tu sais, comme Clara et Esther
dans le Parapluie rouge.
Un plat comme un festin
des promesses qu’on a cueillies
sur un vieil arbre
comme on ramasse ce qui nous a tenu affamés
et qui une fois dans la bouche
une fois dans le ventre
selon le soin qu’on y a apporté
selon ce qu’on aurait
autant séparé que rassemblé
ne reste que le goût
d’un lointain
qu’on aurait suffisamment tenu entre les doigts
pour attendre avec avidité
la prochaine récolte. »

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Un paysage ordinaire de Derek Munn

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Derek Munn, Un paysage ordinaire, Christophe Lucquin éditeur, juin 2014, 190 pages.

«(…)J’avais décidé de nettoyer l’étable. Des rayons de soleil tranchaient l’air. J’ai entendu un bruit. Tout de suite j’ai pensé, un ange. Va savoir pourquoi. D’où viennent les mots ? Je me suis arrêté pour écouter. J’avais travaillé sans penser, du coup le calme m’a fait peur. Il y avait de la poussière partout, j’en avais dans la bouche, dans le nez. Elle me remplissait la tête. Après un moment, je me suis entendu respirer. Mes pieds froissaient le sol. Pourtant, j’avais l’impression d’être immobile. Quelqu’un danse en moi, ai-je pensé. Avec toute cette poussière, l’atmosphère était fantomatique. J’avais soif. En travaillant j’avais oublié mon corps, il s’était effacé, il fallait que je récupère. Mes mains serraient le manche du balai, je mâchais de la poussière, j’ai regardé la paille, les cloisons, les mangeoires. Il me semblait qu’il n’y avait plus de couleur,, ou qu’il n’y avait qu’une seule couleur, déclinée dans toutes ses nuances. De l’or flamboyant jusqu’à la sépia. Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça. Puis il y a eu comme l’écho du bruit. Un ange, une nichée de souris, des rapaces tournant au-dessus des champs. Un cri ultime. Mon nom peut-être. Il venait de loin. Il était en moi. Je ne l’entendais pas, je ne l’avais peut-être jamais entendu. Le silence était un brouhaha constitué d’innombrables bruits, mais il manquait celui que je guettais. Un bruit composé de silence. Soudain, l’étable m’a paru plus petite, plus terne. La poussière, la paille. Le regard d’une bête. J’avais à peine avancé, je m’étais embarqué dans un travail impossible. C’était juste pour diviser le temps, le verser dans une tâche de la même façon qu’avant je mesurais un liquide, des granules, en les versant dans un récipient gradué. Depuis que la terre a été vendue, depuis que les dernières bêtes sont parties, ce que je fais ne compte plus. Il n’y a que l’argent qui travaille maintenant. Les dettes se bouffent entre elles. Je n’avais plus le courage de continuer. (…) »

(extrait des pages 66 à 68) 

Philippe Annocque a fait une belle recension du recueil de Munn sur son blog littéraire « Hublots« , et Yvain également sur son blog littéraire « Lyvres« .

Le portique du front de mer

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 Manuel Candré, “Le portique du front de mer”, éd. Joëlle Losfeld, 2014 — extraits des pages 36 à 39.

« (…) Les villas les plus improbables s’étaient construites au cours des années passées, parsemant la ville et la côte d’une épaisse couche d’architecture flamboyante ou à l’austérité minimale, blanche et de toutes les couleurs, à étage, à demi enfouies dans le sol de sable comme des bunkers abandonnés. Beaucoup d’entre elles, pour répondre à un genre de mode, étaient de nature protensensibles, c’est à dire que l’ensemble des portants réagissait à la chaleur ou aux émotions de leurs occupants.
(…)
Joao nous dit une fois avoir assisté à la mort d’une de ces maisons, mais je ne saurai lui donner crédit de tout. L’une d’elles, particulièrement, qui s’était effondrée sur ses occupants, repliant dans une crispation réflexe ses voiles de métal, broyant en une seconde une famille de six, la mère, le père et quatre enfants. On ne sut pas dire ce qui avait pu provoquer ce repli fatal amis dès lors on considéra qu’il valait mieux solder l’engouement pour les villas protosensibles et pour ce qui restait de ces dernières les figer de manière irréversible en mode non actif. À partir de ce moment, la ville s’empesa d’une langueur croissante, que vint alimenter le mal des plages à sa façon, par exemple on se promenait dans les rues mais plus rien ne respirait, tout s’était figé dans un silence pénible que rien ne venait plus faire fibrer. Jamais (…) »

Isabelle Damotte #1

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Isabelle Damotte, De l’enfant, inédit 2014

« (…) De l’enfant, on peut dire qu’il avait presque trois ans quand il est arrivé. Il ne savait ni les jouets ni les livres ni les mots des chansons qu’on dit en caressant le front, en creusant au creux des genoux la chute, le bateau qui chavire. Tu payes ou tu payes pas ? pas.

On peut dire qu’on pouvait le coucher même toute la journée, jamais de lui-même il ne quittait son lit. On peut dire qu’il souriait… Il embrassait maman ou bien la dame et l’on pouvait partir et revenir, jamais il ne se retournait. A tout à l’heure, il répétait.

De l’enfant, on peut dire qu’il se tenait raide dans les bras et n’aimait pas la tête en bas, ou être tout là haut sur les épaules. On peut dire qu’il n’aimait pas marcher dehors. On peut dire la terreur de la douche, et les tremblements de tout le corps.

De l’enfant, on peut dire qu’il était beau et attirait la sympathie. On peut dire qu’on a voulu lui apprendre les couleurs, et que la cuillère rouge est devenue la rouge. (…) »

Trouver en soi une tombe

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« (…)Je ne savais pas vraiment avant d’entrer ce qu’il me fallait jouer comme morceau. Mon grand-père avait tellement aimé l’ailleurs et avait si peu pu le vivre qu’il était devenu garde-barrière. Sa maison est toujours intacte, près de la voie ferrée. Le jardin en triangle, le garage en tôle, le crépi que la SNCF n’a jamais refait. Il lui fallait une chanson qui dise « tu vas sauter dans un bus et tu vas voir tout ça, et ça, et ça ». Tu vas sauter dans l’infini. Il n’y aura que des arrêts différents. Que des nouveaux paysages. Il n’y aura aucune putain de barrière et t’auras pas besoin de ticket, ou de ta carte de membre de l’équipe. On ne te demandera plus rien. Le monde sera tout entier à toi, et dans le même temps il te foutra une paix monumentale. (…) »

Al Denton


(Extrait d’une nouvelle lue sur son blog Le verbe est une maladie de la lumière)

On a tous quelque chose en nous de Collodi

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« (…) Le lendemain, au lever du jour, ils arrivèrent sans encombre au pays des Jouets. Ce pays ne ressemblait à aucun autre. Il n’y avait que des enfants. Les plus vieux avaient quatorze ans, les plus jeunes à peine huit.
Dans les rues ce n’étaient que bonne humeur, tapages et cris à vous crever le tympan ! Des bandes de gamins partout jouant aux osselets, à la marelle, au ballon, faisant du vélo ou du cheval de bois, ayant organisé une partie de colin-maillard ou se courant après.
Certains chantaient, d’autres faisaient des sauts périlleux ou s’amusaient à marcher sur les mains.
Un général au casque fabriqué avec du feuillage passait en revue un escadron en papier mâché. On riait, on hurlait, on s’appelait, on battait des mains, on sifflait, on imitait le chant de la poule venant de pondre un œuf…

Le boucan était tel qu’il aurait fallu se mettre du coton dans les oreilles pour ne pas devenir sourd. Sur chaque place, il y avait un spectacle sous tente qui attirait tout au long de la journée une foule d’enfants et sur les murs des maisons on pouvait lire, tracées au charbon, de jolies choses comme : « Vive les joués » (au lieu de « jouets »), « on ne veu plus des colles » (au lieu de « On ne veut plus d’école »), « A bas Lari Témétique » (« au lieu de « À bas l’arithmétique »), et autres perles de ce genre.

Pinocchio, La Mèche et tous les enfants qui étaient dans la charrette du petit homme se fondirent dans cette cohue dès qu’ils furent dans la ville et ils n’eurent aucun mal, comme on peut le deviner, à devenir les amis de tout le monde. Impossible d’être plus heureux qu’eux !
Jeux et divertissements ne cessant jamais, les heures, les jours et les semaines filaient à toute vitesse.

— Quelle belle vie ! S’exclamait Pinocchio chaque fois qu’il croisait La Mèche.
— Tu vois que j’avais raison, répliquait l’autre. Et dire que tu ne voulais pas venir ! Que tu t’étais mis dans la tête de retourner chez la fée et de perdre ton temps à étudier ! Si aujourd’hui tu ne t’ennuies plus avec les livres et l’école, c’est bien grâce à moi et à mes conseils, d’accord ? Seuls les vrais amis savent rendre de tels services.
— C’est vrai ! Si je suis enfin content, c’est à toi que je le dois. Quand je pense à ce que me disait le maître en parlant de toi… Tu sais ce qu’il me disait ? Il me disait toujours : « Ne fréquente pas ce fripon de La Mèche ! C’est un mauvais compagnon qui ne peut que t’attirer sur la mauvaise pente. »

(…) Cinq mois passèrent ainsi, à s’amuser jour après jour sans jamais voir ni livre ni école. Puis, un matin, en se réveillant, Pinocchio eut une fort désagréable surprise qui le mit hors de lui. (…) Il découvrit, à son grand étonnement, que ses oreilles avaient poussé au moins de la longueur d’une main. (…) Il chercha immédiatement un miroir pour se regarder. N’en trouvant pas, il remplit d’eau une cuvette pour la toilette et, se mirant dedans, vit ce qu’il n’aurait jamais voulu voir. C’est à dire sa propre image agrémentée d’une magnifique paire d’oreilles d’âne. Je vous laisse imaginer la souffrance, la honte et le désespoir du pauvre Pinocchio !
Il commença par pleurer, gémir et se cogner la tête contre un mur. Mais plus son désespoir grandissait, plus ses oreilles s’allongeaient et se recouvraient de poils.

Alertée par ces cris aigus, une jolie petite marmotte qui habitait l’étage au-dessus entra dans la pièce. Voyant la grande agitation de la marionnette, elle lui demanda avec empressement :
— Que se passe-t-il, cher voisin ?
— Je suis malade, petite marmotte, très malade. Et malade d’une maladie qui me fait peur ! Tu sais prendre le pouls ?
— Un peu.
— Alors, dis-moi si j’ai de la fièvre.
La marmotte prit le pouls de la marionnette avec l’une de ses pattes de devant et lui dit en soupirant :
— Hélas, mon pauvre ami, j’ai une mauvaise nouvelle à te donner.
— C’est à dire ?
— Tu as une méchante fièvre.
— Mais de quelle sorte de fièvre s’agit-il ?
— Tu as une fièvre de cheval, ou plutôt d’âne.
— Je ne comprends rien à ce que tu dis, répliqua la marionnette qui avait trop bien compris.
— Je vais donc t’expliquer. Dans deux ou trois heures tu ne seras pas plus une marionnette qu’un petit garçon.
— Et que serais-je ?
— D’ici deux heures ou trois tu deviendras un bourricot, un vrai, comme ceux qui tirent les carrioles ou portent choux et salades au marché.
— Oh, pauvre de moi ! Pauvre de moi ! hurla Pinocchio en saisissant ses oreilles à pleines mains, tirant dessus et essayant de les arracher rageusement comme si ce n’étaient pas les siennes.
— Mon ami, intervint la Marmotte pour le calmer, que cherches-tu donc à faire ? Tu n’y peux rien ! C’est le destin ! Il est prouvé scientifiquement que tous les enfants paresseux qui rejettent les livres, l’école et les maîtres, qui passent leurs journées à jouer et à se divertir, deviennent tôt ou tard des petits ânes.
— C’est prouvé ? questionna la marionnette en sanglotant.
— Hélas, oui ! Et désormais les pleurs sont inutiles. Il fallait y penser plus tôt.
— Mais ce n’est pas de ma faute, crois-moi, petite Marmotte, c’est à cause de La Mèche !
— La Mèche, qui est-ce ?
— Un copain d’école. Moi, je voulais rentrer à la maison, je voulais être obéissant, je voulais étudier et me distinguer… Mais La Mèche m’a dit : « Pourquoi t’embêter à travailler ? Pourquoi aller en classe ? Viens plutôt avec nous au pays des Jouets. Là-bas, on n’étudie pas, on s’amuse du matin au soir et on est toujours joyeux. »
— Pourquoi avoir suivi les conseils de ce faux ami, de ce mauvais compagnon ?
— Pourquoi ? Parce que, petite Marmotte, je suis une marionnette sans cervelle… et sans cœur. Si au moins j’avais eu un peu de cœur, je n’aurais pas abandonné ma bonne fée qui m’aimait comme son propre enfant et qui a tant fait pour moi ! À cette heure, je ne serais plus une marionnette mais un vrai petit garçon, comme tous les autres. Oh ! Si jamais je rencontre La Mèche, gare à lui ! Je lui dirai ses quatre vérités. » (…) »

Carlo Collodi, « Pinocchio » — éditions Rue du monde, 2009, extrait p.147-153
(Publié d’abord en feuilleton dans le « Glornale per i Bambini » ( Journal des Enfants ) de Ferdinando Martini en 1878)

Il fait froid

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« Cher M…
je désire que vous sachiez qu’il fait très froid à San Francisco aujourd’hui et que je gèle. Il fait si froid dans ma chambre qu’à chaque fois que je me mets à écrire une nouvelle, le froid m’arrête et que je dois me lever et faire des exercices d’assouplissement. Cela veut dire, je pense, qu’il faut faire quelque chose pour que les auteurs de nouvelles aient chaud. Quelque fois, quand il fait très froid, je peux écrire des choses très bonnes, mais d’autres fois je ne peux pas. (…) Je déteste tout à fait laisser passer un jour sans écrire une nouvelle, et c’est pourquoi j’écris cette lettre : pour vous faire savoir que je suis très en colère contre le temps. N’allez pas penser que je suis assis dans une jolie chambre chaude dans la Californie ensoleillée, comme on dit, et que j’invente toutes ces histoires sur le froid. Je suis assis dans une chambre très froide et il n’y a de soleil nulle part, et la seule chose dont je puisse parler est le froid parce que c’est la seule chose qui se passe aujourd’hui. Je gèle et mes dents claquent.
J’aimerais savoir ce que le parti démocrate a jamais fait pour les auteurs de nouvelles qui gèlent. Tous les autres gens se chauffent. Nous, nous devons compter sur le soleil et en hiver le soleil n’est pas une chose sur laquelle on puisse compter. Telle est la situation délicate dans laquelle je me trouve : avoir envie d’écrire et ne pas pouvoir, à cause du froid (…) »

William Saroyan, « Il fait froid », extrait du recueil «L’audacieux Jeune Homme au trapèze volant », éd. Le serpent à plumes — coll. Motifs — (p.197,198) 1934 (2004 pour la présente édition)

Confidences de gargouille

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« […] A la pointe du modernisme, les étudiants se passionnaient pour le Nouveau Roman. Nathalie Sarraute était venue. Je l’avais rencontrée chez Jean Wahl quelques années auparavant, de façon assez curieuse : je ne savais pas qu’elle connaissait mon existence alors que je connaissais la sienne à travers Portrait d’un inconnu et Martereau notamment, que j’avais beaucoup aimés. « On m’a dit que vous aviez dit que ce que j’écrivais était de la merde. »
Voilà la première phrase qu’elle m’a dite ! J’étais stupéfaite. Depuis, notre relation a heureusement pris un autre tour… Nous étions assises l’une à côté de l’autre dans l’amphi. Je donnais le cours, elle apportait son nom, sa célébrité, son intelligence et sa culture.
Je la trouve étonnante. J’admire sa découverte des tropismes. En lisant L’Ere du soupçon, je me sentais plus intelligente. J’avais beaucoup travaillé à partir du recueil d’articles d’Alain Robbe-Grillet Pour un nouveau roman, si éclairant. Les livres de Robbe-Grillet sont à l’opposé de ceux de Nathalie Sarraute au point de vue de la sexualité : inexistante chez elle, presque esclavagiste chez lui.

A l’époque, je disais comme les gens du Nouveau Roman, et le croyais en l’enseignant, que forme égale fond. Je ne le crois plus maintenant. Une histoire palpitante peut être ennuyeuse à mourir si elle est écrite sans style. Je trouve très bien qu’un tel mouvement ait eu lieu, mais comme je crois vous l’avoir déjà dit, une des plus belles formules de Mai 68, pour moi, est celle-ci : « il est interdit d’interdire. » Or, le Nouveau Roman français interdit le personnage, Nathalie Sarraute comparant la littérature avec personnages au musée Grévin. Je l’ai ressenti un peu comme la tentative de terreur dans les lettres, à l’image de cette réflexion d’un français au Québec : « A notre époque, sans avoir vu tel tableau, on peut dire, s’il est figuratif, qu’il est nul. » Je ne sais pas dans quelle mesure on est revenu de tout ça. On revient toujours de tout.

J’ai moi-même tenté d’écrire un livre à la manière du Nouveau Roman. Partout il fut refusé. Ca n’était pas dans ma tessiture parce que je m’attache essentiellement aux personnages. Objets, plantes, animaux sont des personnages, des personnes, et même des personnalités pour moi. Le Nouveau Roman est très intello, moi pas du tout. Mais il a beaucoup apporté en cela surtout qu’il enseigne à envisager êtres, choses, animaux de leur point de vue à eux. A ne pas employer des expressions fausses comme « le feu flambait joyeusement », ou « un bon soleil », qui ne veulent rien dire car elles sont anthropocentristes.

Grâce au Nouveau Roman, j’ai pu regarder avec sympathie une mouche qui faisait sa toilette, nettoyant avec amour ses six pattes. J’avais quitté le point de vue de la personne qui a horreur des mouches pour celui de la mouche qui s’aime et prend soins d’elle. […] (p.215-217)

[…] Les écrivains du Nouveau Roman font disparaître le personnage. Moi, je m’efforce de faire disparaître l’auteur. J’adhère parfois à ce que disent mes personnages mais je me refuse à leur « faire dire » quelque chose. Ils ne sont pas des marionnettes. Les dialogues sont un moyen simple et efficace de ne pas apparaître dans ce que l’on fait, selon le conseil de Flaubert, ancêtre du Nouveau Roman, qui dit que le romancier devrait, à l’image de Dieu dans sa création, « faire et se taire ». […] (p.245)

Béatrix Beck, Confidences de Gargouille – recueillies par V. Marin La Meslée, éd. Grasset 1998

Xuchilbara

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« Tu me dis d’être heureux
ce n’est pas ce que j’aime
car je suis comme
l’ombre au soleil de juillet
saoule cherchant refuge au bas
des murs
de pierre
ombre à la pierre au cou
au bord de la rivière

je crois que j’aimerais
perdre sous moi le sol
oublier un instant
la blancheur révérée
mais jamais non jamais
la rive ne me cède

vois la ville
et son cœur
d’eaux tièdes et immobiles
vois comment tout me voue
à la marche forcée
vaille que vaille le ciel comme un cintre à mon dos
enfilé. »

Al Denton, « Xuchilbara », extrait du recueil « Poèmes écrits dans ma voiture »

Quand ta mère te tue

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Dominique Boudou doit sortir un recueil bientôt, et il me tarde de le lire. Voici l’extrait d’une de ses nouvelles à la prose très poétique :

« (…) Mais quelle heure est-il ? Je te dis que je suis levé depuis longtemps et tu veux savoir ce que j’ai fait. Je te parle d’une Grany Smith qui a pourri dans le compotier. Je ne l’ai pas regardée pourrir mais je te fais croire que si. Tu aimes les observations lentes. Tu réclames des détails sur la flétrissure de la peau, les bouffissures invisibles des chairs. Hier, la pomme était encore intacte. Nous n’avons pas su voir, je te réponds. Tu soupires. Tes lèvres absorbent un peu de café et ta bouche grimace. Tu as mal au ventre pour la journée.

Quel code inventer, pour être dans l’oubli ?

J’entends tinter contre l’émail le pommeau de la baignoire. Parfois tu te frottes jusqu’au sang. Ou tu perces avec une aiguille les boutons qui ont germé dans les replis de ton aine. Tu les arroses d’eau de Cologne. Tu les brûles. Et tu rachètes ainsi les fautes que tu n’as pas commises.
Pendant que tu essaies des chemises et des robes, des pantalons et des jupes, je relis les dernières pages de mon roman, « La diagonale du cavalier ». Elles ressemblent à un corps gras qui aurait caillé. Les phrases n’avancent pas, ressemblent à mon être sur le canapé, dont les pensées pourrissent. Je trouve la force de réfléchir à cette question, du roman qui réussit mal à dire. Mais quoi au juste ? Je n’en sais rien, je n’ai que des soupçons. Les ratures, les repentirs, les griffures des marges, les feuilles qu’on jette, voire, sont peut-être le lieu du livre. Avec leur pauvreté. Leur inachèvement. La littérature serait dans le chantier, pas dans la maison. Ma fatigue hausse les épaules. Mes réflexions se brisent comme du verre. N’existe-t-il pas une maladie où le corps se brise comme du verre ? Tu fais irruption dans la bibliothèque et tu tournes dans une jupe de feuilles mortes. Tu l’as depuis toujours. Tu la portais déjà au mariage de tes sœurs. Tu ris. Je te dis qu’elle te va bien mais que l’ensemble est trop vaporeux. Tu hoches la tête. Tu pinces les lèvres. « Vaporeux » n’est pas le mot qui convient. La texture même de la jupe exclut l’épithète. Tu t’absentes trente secondes et tu reviens avec une robe à liserés bleus au col. Tu tournes encore et mes yeux grossissent dans leur orbite. Les livres se troublent sur les étagères. Le plafond se met à peser lourd. Et ta voix s’échappe de ta voix. Vaporeux, vaporeux, non, décidément. Je te propose de t’asseoir et je nous allume une cigarette. Tu dis que tu es lasse. Il y avait trop de lait dans ton café. Tu sens une lame à l’intérieur de ton ventre. Et je n’en suis pas le manche. »

Dominique Boudou, « Quand ta mère te tue », éd. N&B / Pleine Page 2007 (p.21-23)