Tendu sur le tambour d’A. Waliszek

L’extrait d’un work in progress de l’écrivaine Astrid Waliszek :
Mark Simon
« (…) Quand je ne suis pas au jardin, je lis des livres d’horticulture. Je vais en faire un jardin persan, un jardin d’Eden où se côtoieront les quatre coins du monde. Avec un plan en croix, en ombre une glycine, le vieux banc sous une treille, un rosier blanc sauvage en contre-point.

Je l’ai dessiné et j’ai sérié les plantes d’abord par couleurs, ensuite par le temps qu’il faut pour atteindre la floraison et enfin par la qualité du feuillage, caduque ou persistant. C’est du temps qui passe, un jardin : une pivoine mettra près de trois ans avant de fleurir, alors que les coréopsis et les capucines, du jaune soleil au rouge sang, passant par l’or du couchant et l’orange, viendront très vite au printemps. Je descendrai la gamme des couleurs dans un autre des carrés, jusqu’au blanc — le blanc des lys. Que je ne planterai pas, leur odeur est bien trop lourde. Roses, cosmos et pavots, plutôt.

J’ai posé une chaise au bord du jardin-à-venir. Il faut que j’apprenne l’immobilité. Que je reste une journée entière là, à regarder où passeront les ombres selon l’endroit où je planterai la glycine et le pied de vigne. Une journée entière, qui servira de modèle aux autres, à partir de laquelle je peux imaginer ce qu’elles deviendront au fil des saisons.

J’ai passé vingt minutes assise — juste assez longtemps pour savoir l’hiver. C’est bien trop effrayant de penser une journée entière. Il faudra un noisetier tortueux, les branches comme une sculpture l’hiver. Il faudra aussi que je fasse attention à la façon dont je conduirai la glycine. Quant au pied de vigne, je ne le taillerai que peu : il portera juste assez de fruits pour que les abeilles ne soient pas envahissantes à la fin de l’été — un buddleia sera parfait pour des papillons, c’est bien plus agréable comme bestioles. Je me demande s’il y a des buddleias dans les jardins persans.

Je veux du blanc, beaucoup de blanc. Je veux les infinies nuances du blanc des roses dès qu’il y a une trace de rose — elles sont un rappel de la chair, de la nacre d’un poignet à la blancheur diaphane d’une nuque, du blanc frileux de l’intérieur d’une cuisse à la blancheur mate d’une pommette. Des blancs très légèrement bleutés aussi, comme des fleurs de poirier, comme des drapés de David. Les fleurs les reproduisent, ces nuances mouvantes (…) »

Publicités

L’arrière-cuisine d’André Markowicz


André Markowicz est un poète et un traducteur. Il a notamment traduit l’intégralité de l’œuvre romanesque de Dostoïevski. 
Je dis « notamment », car il il parle longuement et avec passion de son rapport au texte qu’il doit traduire et dans son article que je partage ici, il est question du début du roman « Les carnets du sous-sol ».

« Le Sous-sol, le début.
Et donc, enfin, je serai en état de changer le texte du début de ma traduction, dont je sais qu’il est fautif depuis presque vingt ans. En tout cas, quand il m’arrive qu’on me demande de dédicacer l’édition Babel des « Carnets du sous-sol », je corrige le début au stylo. — De quoi s’agit-il ?
On m’avait reproché d’être beaucoup trop violent, beaucoup trop vulgaire. Quand je regarde le texte, quand je relis et que je réfléchis à la façon dont c’est écrit, dont c’est construit, je sais que je n’ai pas été assez violent. — Je n’ai pas été assez radical, j’ai adouci, et adouci instinctivement, — pas parce que je trouvais qu’il fallait adoucir.
Si vous voulez bien, nous irons phrase à phrase, dans ce soliloque énoncé et écrit.
Le russe transcrit, le mot à mot russe, ensuite, ma traduction publiée, puis mes commentaires.
*
« Ia tchélovek bol’noï… Ia zloï tchélovek. Neprévlikatel’njyï ïa tchélovek ».
Je [suis un] homme malade.. Je [suis] méchant homme (homme méchant). Pas attirant je [suis] homme.
— Le russe n’emploie pas le verbe être au présent. Ce qui frappe ici, évidemment, c’est la construction en cercle : « Ia tchélovek » — je suis un homme. Ça commence par ça, ça finit par ça. L’attribut change de place, selon l’intonation. Mettre l’attribut à la fin, c’est une façon d’insister dessus (parce que ça place normale est avant), mais c’est aussi une façon très familière de parler. Et le dernier attribut, « neprévlikatel’nyï » (pas attirant), il est extraordinaire parce que le mot est très long, très rêche, très « pas attirant ». Donc, je ce que je traduis, c’est
1) le cercle
2) d’une façon ou d’une autre, une façon de surprendre et de repousser le lecteur à la fois.
C’est pour ça que je pense que j’ai eu raison de traduire comme je l’ai fait : « Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. » — Je traduis le cercle, et je garde un mot qui va revenir par la suite : « méchant ». Et, naturellement, il y a trois fois, « je suis un homme », comme une trinité, apparemment, sans Dieu.
*
Ensuite, j’ai traduit comme ça : « Je crois que j’ai quelque chose au foie. » En russe, c’est : « Ia doumaïou, chto ou ménia bolit pétchen' ». Littéralement : « je pense que j’ai mal au foie. »
Et donc, d’une façon, j’ai traduit juste juste. D’autant plus que le mot « bolit’ (j’ai mal) est proche du mot « boleet » (est malade). Et donc, traduire « j’ai quelque chose au foie », rendait compte des deux. Mais, mais… Ce que je n’avais pas vu, ce que je n’étais pas arrivé à voir, tellement c’était énorme, c’est le verbe « je pense ». — Parce que, quand vous avez mal au foie, ou ailleurs, ce n’est pas que vous pensez que vous avez mal, c’est que vous sentez que vous avez mal, ou que vous avez mal. A la rigueur, vous pouvez vous demandez où vous avez mal, si c’est au foie, ou à côté, ou en-dessous, mais, le mot essentiel, je ne l’avais pas traduit : évidemment qu’il faut traduire « je pense que j’ai mal au foie », et pas autre chose. — Et, une fois que vous avez compris que le personnage du sous-sol a un corps entièrement mental, — qu’il « pense » qu’il a mal, alors, on comprend mieux pourquoi il a mal spécifiquement au foie, parce que, naturellement, il voit le monde en jaune (couleur que Dostoïevski détestait), parce qu’il est bilieux.
Quand Patrice Chéreau lisait le texte, je lui avais demandé de dire « je pense que j’ai mal au foie ». Et, ce que tu peux faire au théâtre, demander un changement sur scène, vous voyez le temps qu’il a fallu pour l’obtenir dans un livre…
*
« Vprotchem, ia ni chicha ne smysliou v moïeï bolezni i ne znaïoiu naverno, chto ou menïa bolit. »
Du reste je [que dalle]* ne [entend, comprends]* dans ma maladie et ne sais pas à coup sûr où j’ai mal [qu’est-ce qui me fait mal].
C’est très difficile de faire un mot à mot : « ni chicha », ce n’est pas « que dalle », c’est moins moderne que « dalle », c’est moins vulgaire, pour le coup — mais ce n’est pas « rien ». Et le verbe « smysliou », ce n’est pas « comprendre », — un verbe qui va revenir par la suite. C’est un synonyme, ici, plus familier de comprendre. — Tout le travail de la traduction est donc de jouer sur le mineur et le majeur en traduisant, ne pas aller trop loin, ne pas aller pas assez loin… Et donc, je propose, ici, de traduire ce jeu sur les nuances familières du soliloque. « De toute façon, ma maladie, je n’y comprends rien, j’ignore au juste ce qui me fait mal ». — Le fait est qu’il faudrait que je me débarrasse du mot « comprends » ici, parce que j’en aurai besoin ailleurs. Et, là, au moment où j’écris, ce mot-là, je ne sais pas encore ce que je vais en faire.
*
« Ia ne létchous’ i nikogda ne létchilsia, khotia méditsinou i doctorov ouvajaïou »
Je ne me soigne pas et jamais ne me suis soigné, quoiquoi la médecine et les docteurs je respecte.
Là encore, l’intonation est délibérément émotionnelle, avec un accent fort sur la position du dernier verbe, « je respecte », employé inversé, ce qui le met en valeur. Je traduis :
« Je ne me soigne pas, je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs ».
Ici, il me manque le « et » du mot à mot. Je l’avais enlevé, parce que je m’étais dit que c’était plus insistant. Arrivé à la cinquantaine, je comprends que le « et » est encore plus fort, qu’il donne une espèce de côté factuel sans qu’il y ait besoin d’une insistance particulière. Et je pense que j’ai eu raison de ne pas essayer d’inverser le verbe « respecter » — une phrase comme « même si, la médecine et les docteurs, je les respecte », me paraît plus hachée que familière. Enfin, je ne sais pas.
*
Parce que, la familiarité, et le côté hoquetant, ils viennent dans la phrase suivante, qui est invraisemblable :
« K tomou-je ia échtcho i souévéren do kraïnosti ; no, khot’s nastol’ko, chtob ouvajat’ méditsinou.. »
Ici, il y a toute une série de chose qui n’entrent pas dans un mot à un mot. Littéralement, ça donne ça :
« En plus je [suis encore] [en plus] superstitieux à l’extrême : enfin, ne serait-ce qu’assez pour respecter la médecine. »
Trois façons différentes, et familières, montrant l’oralité, d’insister sur « en plus »…
J’ai traduit :
« En plus, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. »
J’ai l’impression qu’il me manque, aujourd’hui, un « qui plus est », par exemple. Je voudrais proposer : « En plus, qui plus est, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis »… Ça donnerait un peu plus, par l’incongruité, me semble-t-il, une idée de ce que je ressens quand je lis le russe. Parce que l’essentiel est évidemment de reproduire toutes les répétitions, quelles qu’elles puissent être.
*
(Ja dostatotchno obrazovan, chtob ne byt’ souïévernym, no ja souéveren ».
(Je suis assez éduqué pour être ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux.
Là, ça va. J’ai traduit :
« Je suis assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux. »
*
« Net’s, ia ne hotchou letchisja so zlosti »
Non*, je ne veux pas me soigner par méchanceté.
Ici, le « net’s » ne veut pas dire « non ». Le « s » à la fin du mot indique une façon de s’adresser à quelqu’un, quelqu’un qui vous est supérieur, et que, dans le contexte, vous envoyez balader. Bref, c’est une marque de déférence agressive. Allez traduire ça.
J’avais traduit :
« Oui, c’est par méchanceté que je ne me soigne pas ». — Et là encore, j’ai eu tort, évidemment. — D’abord, j’avais remplacé le « non » par un « oui ». Parce que la phrase que j’avais trouvé me semblait le demander. Mais, aujourd’hui, je pense que je vais traduire comme : « Non, c’est par méchanceté que je ne veux pas me soigner ». Ou bien : « Non, si je ne veux pas me soigner, c’est par méchanceté » — parce que, l’essentiel, ce n’est pas seulement qu’il ne veut pas se soigner, c’est qu’il ne veut pas se soigner « par méchanceté ». — Avec, en plus, cette chose introduisible : en russe, ce n’est pas seulement « méchanceté », mais aussi, ici, « colère », voire « caractère mauvais ». Zlost’, c’est la rage. Zlo, c’est le mal…
*
« Vot vy etovo, naverno, ne izvolite ponimat’s »
Tenez, vous, ça, sans doute, ne daignez pas comprendre ».
C’est la même intonation que la phrase précédente, avec le même défi à un auditoire non défini, mais désigné. De là, ma traduction, qui ne change pas :
« Ça, messieurs, c’est une chose que vous ne comprenez pas. » — Je ne traduis pas « daignez comprendre », parce que j’ai mis un « messieurs » qui n’est pas dans le texte, — qui n’y est pas, mais qui y est, dans le « s » de la phrase précédente, que je ne peux pas traduire.
*
Nou-s, a ia ponimaiou »
Eh bien (s), moi, je comprends.
Et regardez comme j’avais traduit :
« Moi, si ! »
Je n’avais pris en compte ce nouveau « s », et je n’avais répété le mot « je comprends ».
Donc, maintenant, ça va donner :
« Eh bien, moi, je comprends ». J’aurais voulu traduire : « Ben moi, je comprends », mais j’hésite sur le « ben » écrit. Je me dis que le lecteur, et l’acteur, le dira (lira) de toute façon.
Et donc, maintenant, voilà ce que donne le début :
« Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. Je pense que j’ai mal au foie. De toute façon, je n’y entends rien, à ma maladie, et je ne sais pas au juste ce qui me fait mal. Je ne me soigne pas et je ne me suis jamais soigné, même si je respecte la médecine et les docteurs. En plus, je suis superstitieux comme ce n’est pas permis ; enfin, assez pour respecter la médecine. (Je suis assez instruit pour ne pas être superstitieux, mais je suis superstitieux.) Non, si je ne veux pas me soigner, c’est par méchanceté. Ça, messieurs, c’est une chose que vous ne comprenez pas. Eh bien, moi, je comprends… »
*
Je pourrais continuer…
mais, ici, ça va comme ça. »

Le cadeau d’Isabelle Bonat-Luciani

Un poème d’Isabelle Bonat-Luciani inspiré de mon recueil de nouvelles « Le parapluie rouge ».
Je suis très touchée par ce grand cadeau.



*
*

« Cher toi,
J’ai vu tous ces fruits sur l’arbre
périr
que personne ne les cueille
dans le jardin.
Je crois qu’ils sont comme nous
au fond.
Ils attendent
les mains et les gestes.
Ils attendent peut-être
que quelqu’un se souvienne
d’une vieille recette
Ils n’attendent rien
Mais leur saveur
est prête
à livrer un coin de soi qu’on aurait pu oublier
à force de chercher à éteindre
ce qui nous a ravagés
longtemps
et qui dans de nouvelles mains
plus grandes
délestées malgré soi
viendraient se respirer
comme une réconciliation
Tu sais, comme Clara et Esther
dans le Parapluie rouge.
Un plat comme un festin
des promesses qu’on a cueillies
sur un vieil arbre
comme on ramasse ce qui nous a tenu affamés
et qui une fois dans la bouche
une fois dans le ventre
selon le soin qu’on y a apporté
selon ce qu’on aurait
autant séparé que rassemblé
ne reste que le goût
d’un lointain
qu’on aurait suffisamment tenu entre les doigts
pour attendre avec avidité
la prochaine récolte. »

Un paysage ordinaire de Derek Munn

Derek Munn, Un paysage ordinaire, Christophe Lucquin éditeur, juin 2014, 190 pages.

«(…)J’avais décidé de nettoyer l’étable. Des rayons de soleil tranchaient l’air. J’ai entendu un bruit. Tout de suite j’ai pensé, un ange. Va savoir pourquoi. D’où viennent les mots ? Je me suis arrêté pour écouter. J’avais travaillé sans penser, du coup le calme m’a fait peur. Il y avait de la poussière partout, j’en avais dans la bouche, dans le nez. Elle me remplissait la tête. Après un moment, je me suis entendu respirer. Mes pieds froissaient le sol. Pourtant, j’avais l’impression d’être immobile. Quelqu’un danse en moi, ai-je pensé. Avec toute cette poussière, l’atmosphère était fantomatique. J’avais soif. En travaillant j’avais oublié mon corps, il s’était effacé, il fallait que je récupère. Mes mains serraient le manche du balai, je mâchais de la poussière, j’ai regardé la paille, les cloisons, les mangeoires. Il me semblait qu’il n’y avait plus de couleur,, ou qu’il n’y avait qu’une seule couleur, déclinée dans toutes ses nuances. De l’or flamboyant jusqu’à la sépia. Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça. Puis il y a eu comme l’écho du bruit. Un ange, une nichée de souris, des rapaces tournant au-dessus des champs. Un cri ultime. Mon nom peut-être. Il venait de loin. Il était en moi. Je ne l’entendais pas, je ne l’avais peut-être jamais entendu. Le silence était un brouhaha constitué d’innombrables bruits, mais il manquait celui que je guettais. Un bruit composé de silence. Soudain, l’étable m’a paru plus petite, plus terne. La poussière, la paille. Le regard d’une bête. J’avais à peine avancé, je m’étais embarqué dans un travail impossible. C’était juste pour diviser le temps, le verser dans une tâche de la même façon qu’avant je mesurais un liquide, des granules, en les versant dans un récipient gradué. Depuis que la terre a été vendue, depuis que les dernières bêtes sont parties, ce que je fais ne compte plus. Il n’y a que l’argent qui travaille maintenant. Les dettes se bouffent entre elles. Je n’avais plus le courage de continuer. (…) »

(extrait des pages 66 à 68) 

Philippe Annocque a fait une belle recension du recueil de Munn sur son blog littéraire « Hublots« , et Yvain également sur son blog littéraire « Lyvres« .

Le portique du front de mer

 Manuel Candré, “Le portique du front de mer”, éd. Joëlle Losfeld, 2014 — extraits des pages 36 à 39.

« (…) Les villas les plus improbables s’étaient construites au cours des années passées, parsemant la ville et la côte d’une épaisse couche d’architecture flamboyante ou à l’austérité minimale, blanche et de toutes les couleurs, à étage, à demi enfouies dans le sol de sable comme des bunkers abandonnés. Beaucoup d’entre elles, pour répondre à un genre de mode, étaient de nature protensensibles, c’est à dire que l’ensemble des portants réagissait à la chaleur ou aux émotions de leurs occupants.
(…)
Joao nous dit une fois avoir assisté à la mort d’une de ces maisons, mais je ne saurai lui donner crédit de tout. L’une d’elles, particulièrement, qui s’était effondrée sur ses occupants, repliant dans une crispation réflexe ses voiles de métal, broyant en une seconde une famille de six, la mère, le père et quatre enfants. On ne sut pas dire ce qui avait pu provoquer ce repli fatal amis dès lors on considéra qu’il valait mieux solder l’engouement pour les villas protosensibles et pour ce qui restait de ces dernières les figer de manière irréversible en mode non actif. À partir de ce moment, la ville s’empesa d’une langueur croissante, que vint alimenter le mal des plages à sa façon, par exemple on se promenait dans les rues mais plus rien ne respirait, tout s’était figé dans un silence pénible que rien ne venait plus faire fibrer. Jamais (…) »

Isabelle Damotte #1

Isabelle Damotte, De l’enfant, inédit 2014

« (…) De l’enfant, on peut dire qu’il avait presque trois ans quand il est arrivé. Il ne savait ni les jouets ni les livres ni les mots des chansons qu’on dit en caressant le front, en creusant au creux des genoux la chute, le bateau qui chavire. Tu payes ou tu payes pas ? pas.

On peut dire qu’on pouvait le coucher même toute la journée, jamais de lui-même il ne quittait son lit. On peut dire qu’il souriait… Il embrassait maman ou bien la dame et l’on pouvait partir et revenir, jamais il ne se retournait. A tout à l’heure, il répétait.

De l’enfant, on peut dire qu’il se tenait raide dans les bras et n’aimait pas la tête en bas, ou être tout là haut sur les épaules. On peut dire qu’il n’aimait pas marcher dehors. On peut dire la terreur de la douche, et les tremblements de tout le corps.

De l’enfant, on peut dire qu’il était beau et attirait la sympathie. On peut dire qu’on a voulu lui apprendre les couleurs, et que la cuillère rouge est devenue la rouge. (…) »

Trouver en soi une tombe

« (…)Je ne savais pas vraiment avant d’entrer ce qu’il me fallait jouer comme morceau. Mon grand-père avait tellement aimé l’ailleurs et avait si peu pu le vivre qu’il était devenu garde-barrière. Sa maison est toujours intacte, près de la voie ferrée. Le jardin en triangle, le garage en tôle, le crépi que la SNCF n’a jamais refait. Il lui fallait une chanson qui dise « tu vas sauter dans un bus et tu vas voir tout ça, et ça, et ça ». Tu vas sauter dans l’infini. Il n’y aura que des arrêts différents. Que des nouveaux paysages. Il n’y aura aucune putain de barrière et t’auras pas besoin de ticket, ou de ta carte de membre de l’équipe. On ne te demandera plus rien. Le monde sera tout entier à toi, et dans le même temps il te foutra une paix monumentale. (…) »

Al Denton


(Extrait d’une nouvelle lue sur son blog Le verbe est une maladie de la lumière)

On a tous quelque chose en nous de Collodi

« (…) Le lendemain, au lever du jour, ils arrivèrent sans encombre au pays des Jouets. Ce pays ne ressemblait à aucun autre. Il n’y avait que des enfants. Les plus vieux avaient quatorze ans, les plus jeunes à peine huit.
Dans les rues ce n’étaient que bonne humeur, tapages et cris à vous crever le tympan ! Des bandes de gamins partout jouant aux osselets, à la marelle, au ballon, faisant du vélo ou du cheval de bois, ayant organisé une partie de colin-maillard ou se courant après.
Certains chantaient, d’autres faisaient des sauts périlleux ou s’amusaient à marcher sur les mains.
Un général au casque fabriqué avec du feuillage passait en revue un escadron en papier mâché. On riait, on hurlait, on s’appelait, on battait des mains, on sifflait, on imitait le chant de la poule venant de pondre un œuf…

Le boucan était tel qu’il aurait fallu se mettre du coton dans les oreilles pour ne pas devenir sourd. Sur chaque place, il y avait un spectacle sous tente qui attirait tout au long de la journée une foule d’enfants et sur les murs des maisons on pouvait lire, tracées au charbon, de jolies choses comme : « Vive les joués » (au lieu de « jouets »), « on ne veu plus des colles » (au lieu de « On ne veut plus d’école »), « A bas Lari Témétique » (« au lieu de « À bas l’arithmétique »), et autres perles de ce genre.

Pinocchio, La Mèche et tous les enfants qui étaient dans la charrette du petit homme se fondirent dans cette cohue dès qu’ils furent dans la ville et ils n’eurent aucun mal, comme on peut le deviner, à devenir les amis de tout le monde. Impossible d’être plus heureux qu’eux !
Jeux et divertissements ne cessant jamais, les heures, les jours et les semaines filaient à toute vitesse.

— Quelle belle vie ! S’exclamait Pinocchio chaque fois qu’il croisait La Mèche.
— Tu vois que j’avais raison, répliquait l’autre. Et dire que tu ne voulais pas venir ! Que tu t’étais mis dans la tête de retourner chez la fée et de perdre ton temps à étudier ! Si aujourd’hui tu ne t’ennuies plus avec les livres et l’école, c’est bien grâce à moi et à mes conseils, d’accord ? Seuls les vrais amis savent rendre de tels services.
— C’est vrai ! Si je suis enfin content, c’est à toi que je le dois. Quand je pense à ce que me disait le maître en parlant de toi… Tu sais ce qu’il me disait ? Il me disait toujours : « Ne fréquente pas ce fripon de La Mèche ! C’est un mauvais compagnon qui ne peut que t’attirer sur la mauvaise pente. »

(…) Cinq mois passèrent ainsi, à s’amuser jour après jour sans jamais voir ni livre ni école. Puis, un matin, en se réveillant, Pinocchio eut une fort désagréable surprise qui le mit hors de lui. (…) Il découvrit, à son grand étonnement, que ses oreilles avaient poussé au moins de la longueur d’une main. (…) Il chercha immédiatement un miroir pour se regarder. N’en trouvant pas, il remplit d’eau une cuvette pour la toilette et, se mirant dedans, vit ce qu’il n’aurait jamais voulu voir. C’est à dire sa propre image agrémentée d’une magnifique paire d’oreilles d’âne. Je vous laisse imaginer la souffrance, la honte et le désespoir du pauvre Pinocchio !
Il commença par pleurer, gémir et se cogner la tête contre un mur. Mais plus son désespoir grandissait, plus ses oreilles s’allongeaient et se recouvraient de poils.

Alertée par ces cris aigus, une jolie petite marmotte qui habitait l’étage au-dessus entra dans la pièce. Voyant la grande agitation de la marionnette, elle lui demanda avec empressement :
— Que se passe-t-il, cher voisin ?
— Je suis malade, petite marmotte, très malade. Et malade d’une maladie qui me fait peur ! Tu sais prendre le pouls ?
— Un peu.
— Alors, dis-moi si j’ai de la fièvre.
La marmotte prit le pouls de la marionnette avec l’une de ses pattes de devant et lui dit en soupirant :
— Hélas, mon pauvre ami, j’ai une mauvaise nouvelle à te donner.
— C’est à dire ?
— Tu as une méchante fièvre.
— Mais de quelle sorte de fièvre s’agit-il ?
— Tu as une fièvre de cheval, ou plutôt d’âne.
— Je ne comprends rien à ce que tu dis, répliqua la marionnette qui avait trop bien compris.
— Je vais donc t’expliquer. Dans deux ou trois heures tu ne seras pas plus une marionnette qu’un petit garçon.
— Et que serais-je ?
— D’ici deux heures ou trois tu deviendras un bourricot, un vrai, comme ceux qui tirent les carrioles ou portent choux et salades au marché.
— Oh, pauvre de moi ! Pauvre de moi ! hurla Pinocchio en saisissant ses oreilles à pleines mains, tirant dessus et essayant de les arracher rageusement comme si ce n’étaient pas les siennes.
— Mon ami, intervint la Marmotte pour le calmer, que cherches-tu donc à faire ? Tu n’y peux rien ! C’est le destin ! Il est prouvé scientifiquement que tous les enfants paresseux qui rejettent les livres, l’école et les maîtres, qui passent leurs journées à jouer et à se divertir, deviennent tôt ou tard des petits ânes.
— C’est prouvé ? questionna la marionnette en sanglotant.
— Hélas, oui ! Et désormais les pleurs sont inutiles. Il fallait y penser plus tôt.
— Mais ce n’est pas de ma faute, crois-moi, petite Marmotte, c’est à cause de La Mèche !
— La Mèche, qui est-ce ?
— Un copain d’école. Moi, je voulais rentrer à la maison, je voulais être obéissant, je voulais étudier et me distinguer… Mais La Mèche m’a dit : « Pourquoi t’embêter à travailler ? Pourquoi aller en classe ? Viens plutôt avec nous au pays des Jouets. Là-bas, on n’étudie pas, on s’amuse du matin au soir et on est toujours joyeux. »
— Pourquoi avoir suivi les conseils de ce faux ami, de ce mauvais compagnon ?
— Pourquoi ? Parce que, petite Marmotte, je suis une marionnette sans cervelle… et sans cœur. Si au moins j’avais eu un peu de cœur, je n’aurais pas abandonné ma bonne fée qui m’aimait comme son propre enfant et qui a tant fait pour moi ! À cette heure, je ne serais plus une marionnette mais un vrai petit garçon, comme tous les autres. Oh ! Si jamais je rencontre La Mèche, gare à lui ! Je lui dirai ses quatre vérités. » (…) »

Carlo Collodi, « Pinocchio » — éditions Rue du monde, 2009, extrait p.147-153
(Publié d’abord en feuilleton dans le « Glornale per i Bambini » ( Journal des Enfants ) de Ferdinando Martini en 1878)

Il fait froid

« Cher M…
je désire que vous sachiez qu’il fait très froid à San Francisco aujourd’hui et que je gèle. Il fait si froid dans ma chambre qu’à chaque fois que je me mets à écrire une nouvelle, le froid m’arrête et que je dois me lever et faire des exercices d’assouplissement. Cela veut dire, je pense, qu’il faut faire quelque chose pour que les auteurs de nouvelles aient chaud. Quelque fois, quand il fait très froid, je peux écrire des choses très bonnes, mais d’autres fois je ne peux pas. (…) Je déteste tout à fait laisser passer un jour sans écrire une nouvelle, et c’est pourquoi j’écris cette lettre : pour vous faire savoir que je suis très en colère contre le temps. N’allez pas penser que je suis assis dans une jolie chambre chaude dans la Californie ensoleillée, comme on dit, et que j’invente toutes ces histoires sur le froid. Je suis assis dans une chambre très froide et il n’y a de soleil nulle part, et la seule chose dont je puisse parler est le froid parce que c’est la seule chose qui se passe aujourd’hui. Je gèle et mes dents claquent.
J’aimerais savoir ce que le parti démocrate a jamais fait pour les auteurs de nouvelles qui gèlent. Tous les autres gens se chauffent. Nous, nous devons compter sur le soleil et en hiver le soleil n’est pas une chose sur laquelle on puisse compter. Telle est la situation délicate dans laquelle je me trouve : avoir envie d’écrire et ne pas pouvoir, à cause du froid (…) »

William Saroyan, « Il fait froid », extrait du recueil «L’audacieux Jeune Homme au trapèze volant », éd. Le serpent à plumes — coll. Motifs — (p.197,198) 1934 (2004 pour la présente édition)

Confidences de gargouille

« […] A la pointe du modernisme, les étudiants se passionnaient pour le Nouveau Roman. Nathalie Sarraute était venue. Je l’avais rencontrée chez Jean Wahl quelques années auparavant, de façon assez curieuse : je ne savais pas qu’elle connaissait mon existence alors que je connaissais la sienne à travers Portrait d’un inconnu et Martereau notamment, que j’avais beaucoup aimés. « On m’a dit que vous aviez dit que ce que j’écrivais était de la merde. »
Voilà la première phrase qu’elle m’a dite ! J’étais stupéfaite. Depuis, notre relation a heureusement pris un autre tour… Nous étions assises l’une à côté de l’autre dans l’amphi. Je donnais le cours, elle apportait son nom, sa célébrité, son intelligence et sa culture.
Je la trouve étonnante. J’admire sa découverte des tropismes. En lisant L’Ere du soupçon, je me sentais plus intelligente. J’avais beaucoup travaillé à partir du recueil d’articles d’Alain Robbe-Grillet Pour un nouveau roman, si éclairant. Les livres de Robbe-Grillet sont à l’opposé de ceux de Nathalie Sarraute au point de vue de la sexualité : inexistante chez elle, presque esclavagiste chez lui.

A l’époque, je disais comme les gens du Nouveau Roman, et le croyais en l’enseignant, que forme égale fond. Je ne le crois plus maintenant. Une histoire palpitante peut être ennuyeuse à mourir si elle est écrite sans style. Je trouve très bien qu’un tel mouvement ait eu lieu, mais comme je crois vous l’avoir déjà dit, une des plus belles formules de Mai 68, pour moi, est celle-ci : « il est interdit d’interdire. » Or, le Nouveau Roman français interdit le personnage, Nathalie Sarraute comparant la littérature avec personnages au musée Grévin. Je l’ai ressenti un peu comme la tentative de terreur dans les lettres, à l’image de cette réflexion d’un français au Québec : « A notre époque, sans avoir vu tel tableau, on peut dire, s’il est figuratif, qu’il est nul. » Je ne sais pas dans quelle mesure on est revenu de tout ça. On revient toujours de tout.

J’ai moi-même tenté d’écrire un livre à la manière du Nouveau Roman. Partout il fut refusé. Ca n’était pas dans ma tessiture parce que je m’attache essentiellement aux personnages. Objets, plantes, animaux sont des personnages, des personnes, et même des personnalités pour moi. Le Nouveau Roman est très intello, moi pas du tout. Mais il a beaucoup apporté en cela surtout qu’il enseigne à envisager êtres, choses, animaux de leur point de vue à eux. A ne pas employer des expressions fausses comme « le feu flambait joyeusement », ou « un bon soleil », qui ne veulent rien dire car elles sont anthropocentristes.

Grâce au Nouveau Roman, j’ai pu regarder avec sympathie une mouche qui faisait sa toilette, nettoyant avec amour ses six pattes. J’avais quitté le point de vue de la personne qui a horreur des mouches pour celui de la mouche qui s’aime et prend soins d’elle. […] (p.215-217)

[…] Les écrivains du Nouveau Roman font disparaître le personnage. Moi, je m’efforce de faire disparaître l’auteur. J’adhère parfois à ce que disent mes personnages mais je me refuse à leur « faire dire » quelque chose. Ils ne sont pas des marionnettes. Les dialogues sont un moyen simple et efficace de ne pas apparaître dans ce que l’on fait, selon le conseil de Flaubert, ancêtre du Nouveau Roman, qui dit que le romancier devrait, à l’image de Dieu dans sa création, « faire et se taire ». […] (p.245)

Béatrix Beck, Confidences de Gargouille – recueillies par V. Marin La Meslée, éd. Grasset 1998