Un froid sec #4

roman en cours, Un froid sec

© John Divola

« (…) Quand la neige recouvrait V., bâchait la terre et poudrait les toits comme un glacis, les habitants du lieu estimaient qu’il était l’heure de la remballe : tout s’était joué aux saisons précédentes, la pièce était terminée et il fallait rentrer. Il n’y avait pas eu d’applaudissements et le montant acquitté dès l’entrée — c’est à dire aux jours actifs du printemps, devait leur donner le droit de quitter la salle de spectacle dans le calme de l’hiver nouveau.
Bien qu’ici la neige servît à effacer les ardoises et à minorer la valeur des pensées débraillées, les gens de V. préféraient pourtant se perdre dans l’été parvenu et dans la vulgarité de l’effort et de la sueur, alors qu’ils pouvaient rhabiller leur cœur et leur conscience à l’ombre des murs blancs bâtis sur les pelletés amoncelées et tassées, pour peu que s’apaiser et récupérer des forces pût encore les intéresser après l’enchaînement trivial des pertes et des renoncements qui tatouaient à coups de sanglots rentrés le palpitant et les visages.
Les hommes s’épuisaient dans le vortex des heures consacrées à l’unique entreprise qui les embauchait régulièrement, et quand celle-ci les mordait un peu trop fort aux lombaires, aggravait leurs céphalées et les faisait se désespérer devant le montant des charges soustrait à celui de leur salaire, alors ces hommes s’engouffraient dans la gueule des six cafés de V. qui les avalaient pour les recracher avec de nouveaux verres à leurs lunettes, épais comme ceux qu’ils avaient éclusé en quantité suffisante pour avoir un nouveau point de vue, qui était de croire le temps du retour que chacun d’entre eux possédait un royaume où le directeur des ressources humaines était enfin son vassal. Leurs femmes les dessoûlaient sitôt le seuil franchi avec ce qu’il fallait d’injures à leur bouche grimaçante et de fatigue à leurs yeux mornes pour qu’ils se sentissent également en terre occupée chez eux.
À V., la circulation des corps n’était pas mixte : celui des femmes était à pied ou bien roulait en monospace pour conduire les enfants à l’école, faire des heures de ménage chez les vieux ou se mettre en caisse pour un employeur de supérette qui avait supprimé des postes en rachetant le commerce à son prédécesseur. Celle qui avait fait un peu d’études était secrétaire de mairie ou assistante juridique et aucune de ces femmes, alors que toutes avaient pourtant la télé, ne semblait savoir qu’un autre choix était possible, différent de la caricature qu’elles perpétuaient selon ce quelles croyaient que l’on attendait de leur genre.
Bien entendu, la dentiste, l’avocate et la podologue n’étaient pas natives de V.
Les enfants de ces hommes et de ces femmes s’abîmaient à l’école, devant leurs écrans et derrière la casse de Cazenave à coups d’ecsta, de bière et de baise brutale entre des containers et la palissade du démonteur.
Coline, elle, avait quitté l’école, avait quitté Mutter et d’une certaine façon avait quitté V. et pourtant, elle ne quittait pas son passé (…) »

 
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Un froid sec #2

roman en cours, Un froid sec

© John Divola

« (…)Un client la précédait, et elle voyait au montant qui s’affichait sur l’écran que la partie était jouable : cent trente euros d’achats, Adam Castagnon ne devrait pas lui faire de difficultés. Elle posa le panier sur le comptoir et commença à le vider avec un sourire franc et un entrain exagéré.
Son prédécesseur retirait ses sacs, saluait la file d’attente et libérait l’espace. Coline avança ses courses en saluant d’un simple bonjour.
« Je mets sur le compte à ta mère ? »
La chaleur dans son ventre et la détente de ses épaules lui permirent de le regarder comme le regarderait une bourgeoise terminant une transaction banale : avec une lueur d’indifférence bien élevée.


En franchissant les portes, un tourbillon les accueillit, son cabas à carreaux écossais bordeaux et elle. Les flocons sur sa langue apaisaient le feu de sa honte, la lumière faisait pleurnicher ses yeux et le trajet du retour était une promenade quelque part dans le Montana. Le vent était léger, l’hiver encore timide, mais c’était le Chinook qui la cinglait, ce sec « mangeur de neige » qui fait renaître le printemps. Elle aurait eu un bonnet à oreillettes qu’elle l’aurait ôté en tirant le bouton pression sous son menton. Elle n’avait plus de cabas. Elle avançait sur des raquettes quand elle s’immobilisa en croisant un caribou. Des érables et des épinettes  avaient remplacé les tilleuls et les pins parasols. Elle ne rentrait pas à la maison, elle repartait.

C’était drôle, la douceur qu’il pouvait y avoir dans cette décision. Elle contrastait tellement avec la force à mettre dans cet arrachement au monde qui la tenait jusqu’alors par les épaules ou le bord du chandail. L’éprouvera-t-elle quand elle partira pour de bon ? Vivre autrement qu’avec son poing dans la bouche, des paroles simples au point mousse et des pelotes douces à frotter contre sa peau, c’est ce qui l’attendrait peut-être si elle osait un jour tuer Mutter.

Elle avisa un muret discrètement abrité où elle s’arrêta pour fumer une cigarette. Elle aspirait et recrachait vite ; la fumée dans le froid était épaisse, et mêlée à son haleine, on aurait dit que Coline exhalait des tafs sans fin. Penser vite, rêver vite, imaginer à toute vitesse, la tige durait peu et elle ne devait rien sentir en rentrant.

Viens mon amour, viens me chercher, si tu existes fais-le maintenant.

Elle reprit sa marche avec un gravillon dans la chaussure qui imprimait au fur et à mesure du trajet un poinçon à la semelle, et cette marque appliquée ajouta une valeur à son désagrément, comme l’or enfin garanti d’un orpailleur après des heures d’errance (…) »

Un froid sec #3

roman en cours, Un froid sec

© John Divola

« (…) Elle descendit une jupe longue et repassée sur ses jambes de marcheuse.
Cet accoutrement inhabituel montrerait à Mutter ce qu’elle voulait lui faire croire.
La sensation nouvelle du tissu caressant ses cuisses à chaque mouvement et l’ivresse de l’ouverture sous la corolle inversée — qu’elle n’avait pour ainsi dire jamais goûtées auparavant — l’embrasaient si violemment qu’elle voulut remettre un de ses sempiternels pantalons. Ce qu’elle lut dans son regard et sur son visage l’en dissuadèrent pourtant. Sincère ou flatteur, le miroir de la salle de bains méritait qu’elle le nettoyât d’un trait de vinaigre blanc pour le remercier.


Elle voulait voir l’agacement de Mutter ; qu’elle constate combien elle ne lui ressemblait pas et que c’était une victoire pour elle d’aimer à ce point se sentir vivante. La savoir épanouie loin d’elle allait tellement la contrarier qu’il suffirait à Coline de la menacer vaguement pour qu’elle arrête enfin de la harceler.
Elle rinça les résidus de poudre dans le lavabo, frotta un peu de parfum derrière ses lobes et sur ses poignets puis remercia mentalement madame Gilbert d’avoir laissé à son insu des affaires à sa disposition. La jupe de la vieille absente tournait un peu à la taille de la squatteuse, ce qui la laissait respirer de tout son ventre.
Yaël ne reparut pas et elle ignorait s’il était encore dans la maison.

Une fois chaudement  couverte des lainages nécessaires, Coline referma doucement la porte d’entrée derrière elle et récupéra le faitout encore chaud qu’elle avait déposé sur la plateforme du petit perron avant de se mettre en frais.

Elle emprunta la voiture du vieux Gattegno pour l’occasion. Elle avait laissé la soupe de viande et de haricots blancs sur sa table de jardin et démarré la Volkswagen dont les clefs se trouvaient sur le tableau de bord. Après une imitation de toux et trois hoquets, la voiture poussa de petits cris de bête. Coline prenait son temps pour allumer le chauffage, tourner le bouton sur la fonction dégivrage et gratter le givre épais sur les vitres, les pare-brise et les rétroviseurs.
Le plaisir de ce rituel lent et ingrat lui semblait inestimable. Jamais elle ne verserait d’eau chaude pour expédier la corvée. Il suffisait de grignoter centimètre par centimètre sur le froid, l’hiver et son ensevelissement pour triompher sur la mort.
Coline termina la corvée avec entrain et s’engagea sur le chemin enneigé. Elle se compara à un chasse-neige et se mit à siffloter.
Elle ne croisa personne à cette heure tardive et se gara discrètement derrière la maison de Mutter.


Elle considérait la bâtisse à la lumière nouvelle de l’autonomie et de l’apaisement  que la ferme des Gilbert lui avait apportés. Elle semblait demander à la demeure la permission de franchir son seuil comme s’il était une limite contenante qui risquerait de se rompre à mesure que la jeune femme mettrait un pas devant l’autre, laissant ainsi peut-être déborder à l’extérieur — c’est-à-dire à la vue de qui passerait là fortuitement et s’empresserait de les révéler au monde — les travers et les turpitudes cachés dans les cahiers intimes, sous le linge de corps (entassé à même le sol dans la chambre de Mutter et dans la salle de bains) et dans les recoins laissés à la saleté des jours oisifs.
Coline voulait arrêter son regard sur de la beauté juste avant la confrontation et pour cela, n’importe quelle image-talisman ferait l’affaire : un écureuil courant sur un tronc tête en bas, les ondulations dans une canopée sous le bercement du vent ou simplement une pierre en forme de cœur parmi les graviers, mais la belle image ne se présenta pas. Dépitée, elle sonna tout de même en continuant à chercher du regard. Personne. Elle attendit de grandes secondes. Aucune lumière de s’allumait, nul bruit n’indiquait d’ailleurs que l’on s’était mis en train pour lui ouvrir.
Elle se retourna bêtement pour vérifier l’information qu’elle avait d’abord glanée en se garant ici : la voiture de Mutter était bien là et il était peu probable qu’une de ses connaissances soit venue la chercher, car on  était mardi et Mutter détestait sortir après dix-sept heures un jour de semaine.
Un pressentiment la surprit aux intestins et elle courut se vider dans les toilettes sèches au fond du jardin. Après avoir recouvert de sciure son affaire, elle sortit lentement, une main posée sur son ventre pour apaiser sa respiration.
Il fallait retourner là-bas et entrer enfin.
Une buse pris son envol sur sa droite ; elle la suivit du regard jusqu’à sa complète disparition dans le firmament froid, derrière un large nuage gris de neige.
Coline se présenta une deuxième fois devant la porte qui bien sûr était fermée à clef. Elle sortit un double de son sac à main et avança dans le vestibule sans s’annoncer.
Il était déjà évident qu’elle ne souhaitait pas interrompre ce qui avait commencé à se produire ; autrement dit : ce qu’elle savait intimement devoir arriver un jour. Un mardi, donc, finalement (…) »