Comme le cri d’un faucon #16

LE CRI A DÉCHIRÉ L’AIR ET ILS ONT CESSÉ LEUR JEU.
Le gros Mattéo ramena son pied droit à la verticale, renonçant ainsi au plus beau tir au but de sa fugitive carrière et commenta sobrement :
— Ah ! Virgile : ton chien a enfin bouffé la mère Anglade.
— Ta gueule, Mattéo. J’habite plein ouest et ça venait du nord ; des entrepôts.

Ils tendirent tous l’oreille : ça ressemblait au cri d’un faucon en chasse.

Ce cri recommença, plus fort et plus longtemps. Julie et Corentin échangèrent un regard. Mattéo inclina la tête sur son épaule droite comme un chiot un peu stupide et Virgile ne fit rien de spécial parce qu’il était déjà vingt-et-une heure et qu’il connaissait le tarif parental pour deux heures de retard.
Tous se taisaient pour amplifier le silence. Au troisième cri, Mattéo risqua un pas en avant puis s’arrêta net. Il se retourna et dit à ses camarades : « C’est la voix de Sorraya ; venez, faut aller voir ! »
Julie le regarda avec une gratitude qui n’empêcha pas sa prudente réserve : « Tu veux pas plutôt qu’on appelle les flics ? Il me reste du forfait et j’arrive à capter un peu, ici. »

Monsieur Mistoufle

Extrait d’un roman jeunesse inédit :

d132d23231d0621ef78d4e009eeec4e5La maison de monsieur Mistoufle est cachée dans le tronc d’un arbre creux. Avec la neige, elle est complètement invisible, mais Sirius de son bec frappe au bon endroit pour prévenir Mistoufle que des personnes viennent lui rendre une petite visite.

« Partez ! crie le lutin. Fichez-moi la paix ! Ou sinon, je vous transforme en champignons pourris. »
L’oiseau et le castor reculent d’un pas. Jeanne refuse de bouger. Elle est furieuse d’entendre ce mal poli de lutin les menacer.
« Monsieur Mistoufle, rendez-moi ma pierre. Je vais terminer le barrage. Les barrages font du bien aux rivières, comme vous le savez. Ça fait pousser les plantes aquatiques, et ça donne encore plus de plancton aux poissons. Et les poissons adorent manger du plancton.  Et moi j’aime quand les rivières sont de belles rivières ! »
« Je m’en fiche, allez-vous en ! » répond Monsieur Mistoufle.
Sirius, qui n’avait rien dit jusqu’à présent, sent lui aussi la moutarde lui monter au bec :
« Tu vas nous ouvrir, peste de lutin, ou je frappe ton arbre jusqu’à ce que tes oreilles en tombent. »
Monsieur Mistoufle tient beaucoup à ses oreilles pointues et poilues. Mais s’il a un véritable caractère de cochon pour un lutin, il a aussi un grand amour de la tranquillité. Il comprend que ces trois enquiquineurs ne partiront pas de sitôt. Alors il fait ce que ferait n’importe quel lutin raisonnable : il ouvre la porte de son abri et sort en prenant soin de boutonner le haut de son manteau pour mieux se protéger du froid.
Mais Jeanne a eu le temps de voir l’agate que Monsieur Mistoufle porte en pendentif : c’est exactement le même bijou qu’elle voulait réaliser pour maman. Comment l’a-t-il su ? Comment a-t-il pu deviner ce qu’elle mijotait depuis des jours dans le fond de son cœur ? Jeanne est perplexe, et très déçue. Elle croyait que son bijou était une trouvaille inégalée ! Un bijou unique au monde !
Monsieur Mistoufle se pavane et se dandine, puis il énonce d’une voix orgueilleuse : « Elle me va très bien, cette agate. Depuis que je la porte à mon cou, je suis devenu le plus beau lutin de tout le pays. »
Jeanne recouvre son calme. Elle sait que les lutins sont vaniteux, qu’ils se croient très intelligents. Elle sait aussi qu’ils sont joueurs et qu’ils aiment faire des paris. Or, quand quelqu’un est vaniteux, qu’il se croit très intelligent, et qu’en plus il est joueur, c’est forcément une victime de choix.
« Monsieur Mistoufle, dit Jeanne d’une voix onctueuse comme de la crème anglaise, je vous propose de jouer avec moi. Vous êtes d’accord ? Je vous préviens, je suis très forte à tous les jeux.»
Les yeux du lutin brillent de plaisir et de curiosité. Il sautille sur place.
« Oh oui, oh oui ! À quoi on joue ?  Mais je vous préviens à mon tour que je ne perds jamais. Surtout face à une petite fille qui se croit très forte. Tout le monde sait que je suis le plus beau lutin du pays et aussi le plus intelligent !»
Jeanne lui explique les règles du jeu.
« Alors voilà. On va jouer au jeu de l’énigme. Je vous pose une question. Si vous ne trouvez pas la réponse, vous avez perdu et vous me rendez ma pierre.
Taratata ! Je vais gagner et garder le bijou, car je suis très intelligent. »
Sirius et Emilio sont un peu inquiets, mais ils sont obligés de faire confiance à Jeanne. Ils n’y avaient pas pensé, au coup de l’énigme.
« Allez, vas-y », s’écrie monsieur Mistoufle, très impatient de jouer. « Pose-moi ta question. »
Jeanne respire profondément, comme pendant la relaxation du vendredi matin à l’école. Et d’un coup elle pose sa question :
« Monsieur Mistoufle, quelle étoile est la plus proche de la Terre ? »
Le lutin éclate de rire et exécute une petite danse de la joie tellement il est content. Il le savait qu’il était le plus futé des lutins du pays. Et cette petite qui pensait le rouler ! D’une voix triomphante, avec lenteur, en pesant chaque mot, il répond :
« Ta question est trop facile. C’est l’étoile du Berger, bien sûr. C’est la première qui s’allume dans le ciel. On la voit quand il commence à faire nuit. »
Sirius et Emilio poussent un soupir de déception. Ils n’auraient pas dû laisser Jeanne jouer avec Monsieur Mistoufle ! A présent, tout est terminé. La glace ne sera pas taillée. La rivière ne coulera pas comme une belle rivière. Bien sûr que cette énigme était trop facile pour un lutin intelligent comme lui.
Même si Jeanne a perdu, elle ne semble pas du tout désappointée. Elle déroule son écharpe calmement, et la remet autour de son cou pour rester bien au chaud. Elle n’est pas du tout impressionnée par la réponse du lutin. Et c’est avec assurance qu’elle dit :
« Monsieur Mistoufle, vous vous êtes trompé. Non, ce n’est pas l’étoile du Berger. L’étoile du Berger, c’est la planète Vénus. En fait, ce n’est pas une vraie étoile. »
Monsieur Mistoufle ouvre la bouche de stupéfaction, puis il la referme aussitôt avec un petit claquement des dents. Il est vexé ! Il est même très vexé. Il retire son bonnet, le jette par terre et le piétine de rage. Jeanne sort sa tablette de son sac, l’allume et montre à tout le monde dans le moteur de recherche l’explication écrite sous les mots « étoile du Berger ».
Le lutin se défend :
« J’ai droit à une autre chance ! Je croyais vraiment que c’était une étoile, moi, puisqu’on dit “ étoile du Berger”. Donc, ma réponse ne compte pas ! »
Jeanne lui accorde sa chance avec bonne humeur.
« O.K., donnez-moi une autre réponse, mais c’est la dernière. Si vous vous trompez encore, vous avez perdu et vous me rendez ma pierre.
— Oui, oui. Je suis d’accord. J’ai bien compris qu’il y avait un piège dans ton énigme. Alors, voici la bonne réponse : l’étoile la plus proche de la Terre, c’est… le soleil ! Voilà, j’ai gagné, je garde mon pendentif et vous partez immédiatement. Je ne veux plus jamais vous voir » […]

Un ami comme Chadouk #10

Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
*
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© Cécile Veilhan

Maman est pensive. Quand je la rejoins au salon après avoir surfé un peu sur mon ordinateur, je rassemble mon courage et ose enfin lui demander :

— Poppy, j’aime bien Timéo et son père. Est-ce que toi aussi ?
Ses yeux s’allument comme deux pierres précieuses sous un rayon de soleil.
— Oui, ma Zouzou. Ils sont plutôt gentils, je trouve.
Elle attrape sa guitare posée dans un coin de la pièce et improvise une douce mélodie, assise sur un tabouret qui était mal rangé.
Je déglutis pour mieux oser insister :
— Non mais, Serge, tu l’aimes plus que bien, Serge ?
Maman cesse de jouer et me répond :
— Ce sont des histoires d’adulte, mon ange.
— Oui, Poppy. Mais si un jour tu te remariais, je serais d’accord avec ça. Je voulais que tu le saches.
Maman recommence à gratter les cordes de sa guitare. Elle ferme les yeux et se met à fredonner. Je m’installe dans le canapé rouge et entoure mes genoux de mes bras. Ainsi blottie, j’écoute la musique en me demandant comment les choses vont se poursuivre.
Soudain, Maman repose la guitare contre le mur et me dit :
— Lucie, sais-tu pourquoi Timéo et son père séjournent actuellement dans les Grands Bois ?
— Pour l’anniversaire de Timéo, bien sûr ; pourquoi tu demandes ça ?
— Parce que ce n’est pas la seule raison, à mon avis. Je crois que son père a des problèmes d’argent et que le propriétaire du camping les a fait mettre dehors.
Je suis choquée. Je porte la main à ma bouche en écarquillant les yeux.
— Mais c’est affreux ! Tu es sûre ?
— Oh oui ; j’en ai bien peur.
— Mais alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? Oh, Poppy, donne-leur de l’argent ! nous sommes riches ; nous avons les moyens de les aider.
C’est au tour de Maman de faire une drôle de tête, mais un sourire amusé se dessine sur ses lèvres.
— Non, ma Zouzou, ça ne fonctionne pas comme ça, chez les grandes personnes. Il n’acceptera jamais, car il a sa fierté. Il aurait l’impression que je lui fais la charité ; comme à un pauvre.
Je me range à son argument et reconnais que ce serait maladroit.
— Bon. Mais as-tu une solution ?
Maman sourit amèrement.
— Oh, l’idéal serait de trouver un emploi au père de Timéo, mais c’est difficile à trouver, de nos jours.
Ce en quoi elle se trompe,  et je m’empresse de le lui démontrer :
— Poppy, il y a justement la librairie Lire avec les doigts qui cherche un libraire pour son rayon jeunesse ! J’ai vu l’annonce en allant chercher du pain le jour où j’ai croisé Timéo. C’est fou, cette coïncidence ! J’y vais de suite avant que ça ferme pour prendre les coordonnées sur la caisse.
Maman s’exclame et sans interrompre notre conversation, elle récupère son sac à main d’où elle extrait son téléphone.
— C’est inutile, ma chérie. J’ai leur numéro dans mon répertoire. La patronne de la librairie est fan de mes chansons. Je suis sûre qu’elle acceptera d’embaucher le père de Timéo, rien que pour me faire plaisir.
Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? J’ai une mère formidable.

Le cabinet médical

Un froid sec — #8

JE SORS MARCHER AU MILIEU DES CONGÈRES. Chinook est tantôt sur mes talons, tantôt folâtre, gueule rieuse, pattes et ventre rapidement trempés. L’atmosphère est idéale pour réfléchir à mes problèmes, les milliers de picotements de son vent froid m’y aidant comme les aiguilles minuscules d’une acupuncture bienfaisante.

Les provisions de la réserve ne suffisent plus. J’ai besoin d’argent, et si je veux employer mes bras chez un patron, c’est avec une voiture que je devrai m’y rendre. Mes chaussures sont mauvaises, il me manque des produits d’hygiène, et je dois faire venir un médecin pour Yaël parce que ses blessures deviennent vilaines. Elles devraient commencer à cicatriser, mais depuis deux ou trois jours elles prennent un aspect inquiétant : les boursouflures gonflent au lieu de désenfler, leur couleur se violace alors qu’elle devrait éclaircir vers le rosé, les croûtes sont fines, craquellent sur les plaies, la fièvre monte en température tous les soirs malgré l’antipyrétique que je lui donne deux fois par jour.

Je crois qu’il n’est pas encore convalescent.

 

Je crois qu’il n’est pas encore convalescent.
Si je marche une vingtaine de minutes en me fiant à l’emplacement de la mousse sur le tronc des arbres, je vais trouver la maison du docteur Dekoninck qui est le terminus de mon trajet.
Une fumée sort du toit quand j’arrive à hauteur de sa demeure où il a installé son cabinet médical. Elle n’a ni jardin ni enclos, à moins de considérer que les arbres et les taillis qui l’entourent sont les marques d’une appropriation de la nature par un homme qui se vit comme un locataire des territoires qui l’accueillent.
C’est une maison en sacs de terre qu’il a construite à peu de frais, en quelques mois. Si on n’a pas l’habitude de ces constructions écologiques et modernes, on a l’impression de se trouver en présence de ruches géantes ou de l’habitat protéiforme de la famille Barbapapa.
Je saisis le petit maillet de bronze et soulève la cloche posée sur le rebord d’une des fenêtres pour la frapper d’un coup sec et sonore. La voix familière qui me crie d’entrer provient de la cuisine où je dirige mes pas après avoir demandé à Chinook de m’attendre dehors. Quand j’y pénètre, le docteur Dekoninck me demande si je connais le chien qu’il aperçoit par la fenêtre.
— Oui, mais c’est mieux qu’il reste dehors ; il va salir partout chez toi sinon, il est trempé jusqu’aux oreilles.
— Ça ne me gêne pas, fais-le quand même entrer, Coline.
— Bon, si tu veux.
Je ressors siffler le chien qui arrive en trottinant pour venir coller sa truffe sur la cuisse de mon hôte.
— Il est beau ton chien, comment s’appelle-t-il ?
— Il n’est pas à moi.
— Tu connais son nom, tu lui donnes des ordres et il t’obéit, donc il est à toi.
— Bonjour Serge, comment vas-tu ?
Il sourit à cette diversion en me rendant la bise.
— Sûrement mieux que toi, puisque tu tombes du lit pour me rendre visite. Assieds-toi, tu veux du thé ?
Je choisis une chaise pour être en face de lui. Je pose mon anorak et mon écharpe pliée sur son dossier, et je m’installe en la serrant près de la table sur laquelle je croise les bras. La chaleur du poêle à bois me touche dans le dos puis gagne le reste de mon corps.
Boire mon thé à petites gorgées me permet de commencer par le silence.
Il attend que je trouve mes mots, ou le bon élan pour débiter ce que je suis venue lui dire. Pour me laisser tranquille, il se lève et se dirige vers le placard dont il extirpe une boîte qu’il pose ensuite sur la table après l’avoir ouverte ; je la reconnais avec plaisir et me fends d’un sourire ; la salive affleure sous ma langue.
« Tiens, sers-toi, pioche ce que tu veux.
— Dis pas ça, je vais vider la boîte !
— Vide-la, si ça te chante.
Je choisis un chocolat bien praliné, l’enfourne avec une moue éloquente. Il rit.
« Tu es vraiment différente de ta mère.
— Laisse-la où elle est, celle-là, ça me fera des vacances.
— OK. Excuse-moi. »
Je regrette ma réaction mais ne me dédouane pas pour autant. Je mange trois chocolats d’affilée et j’annonce tout à trac :
« Serge, j’ai un cancer. J’ai quitté la maison de Mutter et je me cache chez les Gilbert. »
Il accuse le coup en écarquillant les yeux.
« T’as un cancer, t’as un cancer… t’es oncologue, maintenant ? Tu poses tes propres diagnostics en les jouant aux osselets ?
— J’ai une boule au sein, je sais que ce n’est pas une simple mastose. J’ai besoin de toi.
— Bon. D’abord, je t’ausculte. On passe dans mon cabinet. »
Je le suis en traînant des pieds. Quand j’enlève mes vêtements du haut derrière son paravent, il me demande :
« Tu l’as sentie il y a combien de temps, ta boule ?
— Ça fait trois mois. C’est ce qui m’a donné la force de partir. Je ne peux pas m’en sortir en restant chez Mutter, tu le sais bien : elle aura ma peau. »
Il a déroulé un papier propre sur la table d’examen. Je m’installe et lui précise : « Il s’agit du gauche »
Il m’examine sans mot dire, à petits gestes modelants, tapotant du bout des doigts avec douceur et dextérité. Sa tête est légèrement inclinée, comme s’il m’auscultait à l’oreille, comme si la mastose aurait pu rendre un son différent s’il s’était agi d’un carcinome.
« Tu peux te rhabiller, Coline. »
Je raccroche posément mon soutien-gorge, enfile mon T-shirt à manches longues que je rentre dans mon pantalon en restant étourdiment assise, puis je descends mon pull, dernier rempart inutile puisque l’intrus est fiché dans mon sein : l’ennemi a déjà investi la place.
Je rejoins Serge devant son bureau qui rédige divers courriers à l’attention de ses confrères.
« Coline, tu vas faire une mammographie et une échographie mammaire dans un premier temps. Tu auras probablement une biopsie en suivant. Tu as en effet un kyste qui à la palpation fait au moins six centimètres. C’est peut-être un simple nodule, mais il faut pour en être sûr faire tous les examens nécessaires. Tu es couverte par la sécu, tu as une mutuelle ?
— Oui, oui. J’ai bossé chez Lefèvre Équipement, la boîte d’ustensiles de cuisine. J’y ai fait dix-huit mois de manutention, donc mes droits sont ouverts.
— Écoute, quitte à ce que ce soit pour rien, je fais partir une demande de prise en charge à cent pour cent en ALD. Ça t’évitera de payer alors que tu y as droit. Si les examens sont négatifs, on sera toujours à temps d’annuler la procédure. »
Je l’écoute en hochant vigoureusement la tête à chacune de ses phrases, comme une gosse.Il y a moins d’une heure, j’avais une boule au sein. À présent j’ai un cancer à confirmer, mais je sais déjà que c’est une formalité.
« Tu ne peux pas rester seule, Coline. Tu dois pouvoir te reposer sur quelqu’un. Tu y vis seule, chez les Gilbert ? »
J’hésite à peine :
« Non, j’ai un mec.
— Ah, félicitations ; il est au courant ? »
je n’arrive pas à enchaîner sur un autre bobard.
« Non, pas encore, mais je vais l’en informer.
— Tu fais bien. Ne gère pas ça toute seule, c’est trop grand.
— Oui, enfin donc pour toi, c’est sûr, c’est le crabe, quoi ?
— Mais non, qu’est-ce que tu me chantes ? Je pare à toutes les éventualités parce que tu es seule et que je me fais du souci pour toi.
— OK. Ah, au fait, si tu croises ma mère, dis-lui que tu n’as pas de nouvelles de moi.
— D’accord, je tiendrai ma langue. Tu sais, ce n’est pas parce que j’ai couché avec elle que j’ai le sentiment de lui devoir quelque chose. Et puis tu es majeure, et je suis tenu par le secret médical, je te le rappelle.
— Bon, tant mieux.
— De quoi tu vis, Coline ? Tu touches le chômage ?
— Oui, un peu, et mon mec bosse donc ça va, je m’en sors. »
À ce moment, je me souviens que je suis surtout venue pour Yaël, pour que Serge s’occupe de lui. Je cache mon visage dans mes mains, des larmes prêtes à venir.
Je lui dis l’exacte vérité, ou du moins le peu que j’en connais. Serge m’écoute gravement. Quand j’ai terminé d’exposer les faits, il se lève et passe devant moi pour aller chercher son manteau et préparer sa sacoche. Il revient me chercher quand il est prêt et s’énerve quand je lui tends l’argent de la consultation. Je le remballe aussi sec, déjà bien embarrassée par mon bobard de tout à l’heure. Nous sortons et je siffle Chinook qui n’attendait que mon signal. Je refais le trajet en sens inverse accompagnée de mon cancer, de mes ordonnances, d’un toubib envers qui je me sens trop redevable à mon goût, et d’un chien qui se comporte comme si je n’avais pas changé.

Un ami comme Chadouk #9

Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
*
Pascal Campion
© Pascal Campion

Je tombe sur Timéo en tournant les talons pour sortir de la boulangerie. Il a l’air un peu contrarié de se retrouver nez-à-nez avec moi. Je ne peux pas me douter que c’est Chadouk qui le met dans l’embarras. C’est difficile de voir quelqu’un grimacer et de se comporter comme s’il n’était pas là.

Il rougit.
« Hé ! Lucie, salut…
— Ça alors ! bonjour Timéo, comment vas-tu ? Quand je vais dire à Romane que je t’ai vu, elle ne va pas en revenir. On n’a plus de tes nouvelles depuis un moment, non ?
— Euh… ce n’est pas ça… disons que je suis actuellement occupé. »
Il achète son pain quand vient son tour et fait mine de se diriger vers la sortie.
Là, je dois dire que je prends la mouche :
— Attends, ne te sauve pas ! Tu es occupé à quoi faire ?
Timéo se retourne, embarrassé. Il contemple un instant Mme Crespin qui tranche un gros pain de maïs. Puis, son regard se pose sur moi. Il marmonne entre ses dents :
— Tu sais garder un secret ?
J’écarquille les yeux et je fais oui avec la tête.
Timéo prend une mine de conspirateur :
— Viens, on va dehors.
*
Nous sortons et lui se donne une tape sur le front.
— Zut ! Je n’ai pas acheté le bon pain.
Et il s’engouffre précipitamment dans la boulangerie pour revenir trois minutes plus tard avec une grosse miche aux céréales. J’avance d’un pas vers lui.
— Bon alors, c’est quoi, ton secret ?
Il paraît qu’à ce moment-là Chadouk l’a encouragé d’un « n’oublie pas que Célia la druidesse nous attend tous les trois. Invite-la, Timéo ; c’est important. »
Timéo suit des yeux le trafic de la route. Les feux de croisement sont des lucioles dans la lumière du matin.
— Eh bien, voilà : mon père et moi, on passe plusieurs jours aux Grands Bois pour fêter mes dix ans. C’est mon cadeau d’anniversaire.
— Ah ? Bon anniversaire.
— Merci. On y est jour et nuit. Le garde-forestier est d’accord, bien sûr.
— Ça alors ! Mais où dormez-vous ?
— Dans la voiture, et c’est super.
— Mais, vous n’avez pas de tente ?
Je sais combien ma question est gênante mais c’est trop tard, je l’ai déjà posée. Timéo est furieux :
— On a les sous pour en acheter une, faut pas croire. C’est juste que c’est plus amusant dans la voiture.
— D’accord, ne t’énerve pas. Tu en as de la chance, ça doit être merveilleux. Je t’envie. J’aime beaucoup les arbres. Ton père est formidable. Maman ne penserait jamais à m’offrir un aussi beau cadeau.
— Oh, les gens riches ont forcément moins d’imagination.
Timéo ne voulait pas dire cela et il prend un air malheureux. Je reste calme. Je n’ai que dix ans, mais je sais que le succès et l’argent de Maman nous protègent.
*
Il est dix heures. Une brise se lève et nous rafraîchit. Sur le parking, les voitures se garent et redémarrent à un rythme régulier et frénétique. Le bruit des moteurs anime l’air et donne l’impression que les Grandes Vacances ne servent qu’à partir et à revenir.
*
(extrait du chapitre 9)

Un ami comme Chadouk #8

Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
*
Brendan Kearney
© Brendan Kearney

Au petit jour, ils baillent en se demandant des nouvelles de la nuit. Le garçon a dormi comme une souche et rêvé qu’il était un indien valeureux qui défendait sa tribu contre le général Custer et Calamity Jane.

— Papa, qu’est-ce qu’on fait de beau, aujourd’hui ? On cueille des mûres et des mirabelles, on ramasse des champignons ou bien on coupe du bois et on construit une cabane ?
— Avant de se faire plaisir, mon grand, il faut se débarrasser des corvées. Tu vas aérer la voiture qui commence à sentir le poney à force de péter dedans pendant ton sommeil, et tu vas laver nos vêtements à la rivière. Pendant ce temps, je file acheter deux ou trois choses pour les prochains repas et je reviens.
Timéo n’en revient pas et se sent fier comme un paon.
— Quoi, tu me laisses ici tout seul, sans surveillance ?
— Eh bien quoi, tu ne t’en sens pas capable, malgré tes deux chiffres tout neufs ?
— Oh mais si, Papa, bien sûr que si ! Allez, va-t-en, laisse-moi et tu verras qu’à ton retour, tout sera impeccablement propre et bien rangé.
Son père éclate de rire.
— Fais-en déjà la moitié et je serai content, Fiston.
Quand il s’éloigne en direction du village, Timéo est en train de vider la voiture. Il sursaute en sortant le tapis de sol pour le secouer dehors : Chadouk le singe en imitant ses gestes de rangement et de nettoyage. Il mime les mouvements dans le vide en dandinant son postérieur puis salue avec des courbettes les animaux présents à son spectacle improvisé. Les oiseaux claquent leur bec et une chouette court le long d’une branche, s’immobilise brutalement devant lui, reprend son manège et s’arrête de nouveau au bord de la branche.
— Mais qu’est-ce que tu fais là, et pourquoi tu te moques de moi ? C’est vraiment pas malin !
Timéo est tellement vexé qu’il lance une balayette à la tête de Chadouk. Le projectile le traverse et vient aussitôt frapper le tronc du chêne où s’agite la chouette. L’oiseau est tétanisé.
— Ah bon ? Eh bien excuse-moi . Je voulais t’amuser mais mon effet est raté.
— Mais carrément ! Tu pourrais venir m’aider au lieu de faire l’andouille.
Chadouk prends un air navré :
— Je ne peux pas toucher les matières solides sans les traverser.
Enfin si, en se concentrant beaucoup mais il ne veux pas avouer qu’il est surtout feignant.
— Tu parles d’une excuse !
Timéo finit par se radoucir. C’est sans doute frustrant de ne pas pouvoir toucher ou s’emparer des objets du quotidien.
Il termine donc seul la corvée de nettoyage pendant que Chadouk chantonne et lui raconte des blagues.
*
(extrait du chapitre 9 : Chadouk à l’anniversaire de Timéo)

Un froid sec #7

© John Divola

LES HABITANTS de la petite ville de V. étaient particularistes, y compris dans la distribution de leurs saluts, et les nouveaux arrivants, quand bien même ils parvenaient à aplanir leurs contours et banaliser leurs accents, restaient, ainsi que leur descendance (pourtant, elle, native de la maternité voisine), des étrangers dont le bonjour n’était jamais rendu, ne serait-ce que d’un hochement de la tête. Il était ainsi presque comique de suivre une personne sur quelques dizaines de mètres, et de la voir tour à tour saluer celui-ci dont les parents étaient bien nés, et ignorer celui-là comme si la cécité avait frappé en chemin puis regretté son geste et rendu la vue à cette infortunée pour qu’elle puisse saluer opportunément monsieur le maire ou le docteur Bonnetain.

Les habitants de la petite ville de V. étaient tellement méprisants qu’ils n’utilisaient aucun subterfuge pour prétexter leur impolitesse, et donc ne détournaient ni ne baissaient la tête pour vous ignorer, mais balayaient plutôt votre visage d’un regard indifférent ou maussade, et je sentais le mien me cuire les rares fois où je sortais, bien que moins souvent depuis que j’avais choisi de ne plus retourner au lycée. Personne ne s’était inquiété de moi, à l’exception de Matthias qui faisait parfois un détour par ici et accrochait des messages qu’il nouait à la branche basse du vieux cerisier planté trois mois après notre emménagement. Il restait posté un moment derrière un muret à m’attendre et à m’observer, et quand je sortais puis apercevais – parfois, mais pas toujours – le billet roulé et noué à la branche, je crachais par terre dans sa direction et approchais pour m’en emparer et le déchirer sans le lire.

Il a tenu un trimestre avant de renoncer à avoir de mes nouvelles. Sa nature de timoré l’empêchait de faire davantage, comme téléphoner ou sonner à ma porte, et c’est pourquoi il déclarera pendant de longues années, y compris à sa femme puis aux deux enfants qu’il eut d’elle, qu’en renonçant à moi il avait raté l’amour de sa vie.

Le vide de mes journées laissait flotter un temps bâtard, arythmique et indolore que j’employais à peine, mais je souffrais moins de cette inertie cotonneuse que des instants où les injonctions et la pénibilité que j’avais à y répondre me confortaient dans l’idée qu’il me faudrait plus tard vivre seule et gagner de l’argent sans contact avec quiconque.

Un froid sec #6

© John Divola

LA VIEILLE LUNE  BLANCHE était si pâle qu’il fallait la chercher du regard en sachant déjà de quel côté du ciel lever les yeux pour la distinguer ; la lune bleue, en revanche, résistait encore à la lumière du jour naissant en virant lentement à l’invisible.

Le tapis de neige sous son halo avait la consistance d’un gaz liquide par endroits, et près des masses sombres des bosquets et des talus, il prenait nettement la teinte bleutée des mûres aoûtiennes. Cette couleur surnaturelle au rappel anachronique ajoutait à la beauté singulière du lieu.

De cette alchimie naissait une forme de paix ; j’en ressentais les bienfaits en retournant sur mes pas alors que je construisais in petto une analogie dans mon esprit entre cette sphérule à la compacité magmatique et rocheuse — à l’origine inconnue et à la formation tératogène — et le nodule lui aussi mystérieusement apparu à côté d’une sphère aréolaire : celle de mon mamelon. Mais la puissance de la lune bleue était si forte et j’avais tant besoin d’être impressionnée que sa force m’apaisait davantage que l’annonce du caractère malin de la petite roche fichée dans mon sein ne m’angoissait. Je frottai machinalement mes bras pour tromper la sensation de froid qui allait s’intensifiant et je sifflai Chinook, parti comme à son habitude loin devant. Je n’eus pas le temps de m’inquiéter car il apparut gambadant dans le coin externe d’une courbe sur le chemin. Je lui lançai une boule de neige qu’il attrapa d’un claquement de mâchoires et nous rentrâmes à la maison des Gilbert sans nouvelle distraction.

Un froid sec #5

© John Divola

LE FROID ME REND LUCIDE et l’hiver est la saison qui révèle le mieux ce qui remue discrètement au fond de moi. Il drape dans ses housses, soustrait les chemins à la vue, maquille les formes et fait disparaître l’habituel connaissable et pourtant : son givre révèle crûment les toiles d’araignées entravées dans les résineux, son silence amplifie les chuchotements, sa lumière change les focales, son froid choque les parfums comme un martelet frapperait des concrètes, parcelliserait leurs fragrances en éclats solides dont l’odeur rendue puissante me dévoilerait enfin ses notes de tête, de cœur et de fond en même temps que mes pensées rendues claires et dociles.

J’aime une femme malade. Je n’aimerai aucun homme comme je l’aime, elle. Tout me fait peur. Je ne sais rien faire. Je n’ai aucune ambition mais ne veux dépendre de personne. Je voudrais ne manquer de rien mais même sans rien je suis comblée d’aimer la vie. J’ai dix-neuf ans et j’aimerais être une vieille sachant faire des confitures.
Je sais déjà, à mon âge, ce que je dois savoir de moi : je dois tuer le temps pour arriver jusque-là, mais le tuer le plus lentement que je peux, parce que je veux être vieille mais ne pas mourir. Je ne ressemble plus à Mutter depuis que je sais cela, et parce que je le sais, je ne veux plus la tuer.
Mon désir de vivre nous sépare, nous différencie, m’absout des points communs que j’ai avec elle. Pardonnez-moi, Quelqu’un, parce que j’ai péché. J’ai péché par ce désir si pur de savoir qu’un jour je la dépasserai. Que malgré ses beignes, je suis plus forte qu’elle. Pardon, Mutter. Un jour, tu réussiras à mourir sans que j’y sois pour rien, et je choisirai de te survivre.

Ce matin, j’ai encore fait le choix de quitter Mutter. Je le fais invariablement dans les mêmes conditions : je me réveille d’une nuit agitée de mauvais rêves — où des ascenseurs fous dans lesquels je monte à mon corps défendant montent ou descendent avec une violence telle que je la ressens comme une intention de me tuer, où je conduis des voitures à moitié en panne et sans posséder de permis de conduire, où je manque des correspondances de bus, où je prends des trains à mauvaise destination, où j’échappe à des poursuivants aux intentions meurtrières en me réveillant brutalement —, et au soulagement que je ressens brièvement mais intensément quand prennent fin ces angoisses nocturnes en même temps que je reconnais le canapé du salon où je squatte sous une méchante couette récupérée dans un vide-grenier succède l’abattement à l’idée d’être encore et toujours moi-même, dans le même lieu, dans le même rôle, dans la même journée que je repousserai comme la quantité négligeable qu’elle est et restera jusqu’au soir où je me recoucherai.

Et puis j’entends la respiration de ma mère et je sens l’odeur des pets qu’elle lâche dans son sommeil. Je remarque le bordel que nous entretenons elle et moi avec la même flemme, et alors je me vois remplir mon sac du nécessaire, plier une carte de France ; griffonner un mot d’adieu sur un post-it que je colle sur la couverture du Télérama de la semaine posé sur la table basse, et cette belle histoire de fuite me tient lieu de bonheur, me donne de l’énergie et de l’enthousiasme quand je suis sous la douche, quand je siffle mon thé et mes tartines, et même quand j’entends Mutter ouvrir la porte de sa chambre pour aller uriner, je me dis que j’ai encore largement le temps de le faire.

A chaque fois que je choisis de partir, je retrouve le même entrain, parce qu’à chaque fois, je me crois. J’ai confiance en moi. Je me mens follement. Éperdument. Je me mens avec toute la peur que j’ai de découvrir que je suis peut-être quelqu’un de bien qui se serait fourvoyé à vivre comme une blatte coupable d’être la fille de la folle, ou au contraire que je suis peut-être pire qu’elle, puisque j’ai assez de force pour songer à l’abandonner.

C’est en regardant un vieux film avec James Belushi dans le rôle principal que l’idée ne m’a pas lâchée qu’il y avait peut-être un logement pour moi dans le coin.
Il y joue un flic affublé d’un chien ingérable en guise de coéquipier, dont le pelage fauve et noir m’a rappelé le chien sur le chemin de Bassoues. Ce clébard ne m’intéresse pas bien sûr, mais il se poste souvent à proximité de la ferme des Gilbert, inhabitée depuis la mort du vieux. Les enfants du vieux vivent trop loin pour venir l’entretenir mais elle tient encore debout sous son toit.
Il me faudra un cœur de chasseur et des manières de nounou pour m’en emparer. Je les ai. Je me sens prête. Je ne peux pas affronter Mutter aujourd’hui et attendre demain pour lever le camp.
Peu importe : demain, j’annonce mon départ et je la quitte.

Un ami comme Chadouk #7

 Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
Un ami comme Chadouk #7
© Chris Dunn
JE N’AI JAMAIS EU de vrai secret auparavant. Par exemple, je ne dis jamais à mes copains que ma mère est partie un jour en emportant ses affaires mais en laissant son fils. Je ne confie pas mes chagrins. Je ne parle pas davantage de ma peine quand Papa rentre des courses et qu’il n’a pas acheté beaucoup à manger. Tout ça, je le garde dans son cœur, même si tout le monde sait très bien que mon père ne travaille pas souvent parce qu’il en a perdu le goût et l’envie depuis le départ de ma mère. Mais ça, c’est différent. C’est juste que je n’ai pas envie d’en parler avec les autres. C’est juste que j’aimerais bien que les autres ne sachent pas ce qui est moche ou triste dans ma vie.
Je rallume ma lampe de chevet et trotte discrètement sur mes pieds nus jusqu’à la salle de bain pour boire quelques gorgées dans la coupe de mes mains. Je ferme rapidement le robinet, m’essuie à la serviette qui traîne en tire-bouchon dans la corbeille à linge et retourne dans ma chambre.
Chadouk est à plat ventre devant une toupie en bois qui tourne longtemps. Il la contemple avec ravissement, tellement absorbé qu’il ne me voit pas l’approcher.
— Bouh !
Il sursaute et ça le fait décoller de quelques centimètres.
— Tu m’as fait peur ! Ce n’est vraiment pas drôle.
— Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre ?
— Je voulais te parler.
— De quoi ?
— Du monsieur qui est venu chez toi. Qui est-ce ?
Je me renfrogne et garde le silence.
— Il n’avait pas l’air très gentil. C’est vraiment lui, le gardien des Grands Bois ?
— Le « garde-forestier », je rectifie. « Et non, à mon avis, ce n’est pas lui. Comment va Lucie ?
— Bien, mais elle ne me voit et ne m’entend toujours pas. Dis-moi qui c’était ? Il n’avait vraiment pas l’air commode.
Je suis embarrassé. À quoi bon expliquer que Papa me cache ses problèmes d’argent ? Nous sommes pauvres, il n’y a plus assez de sous sur le compte pour payer les loyers du mobil-home et monsieur Santos, le propriétaire, a envoyé un huissier de justice pour nous faire expulser. Nous devrons quitter cet endroit mais nous n’avons nulle part où aller. Je ne sais même pas ce que vont devenir mon lit et mes affaires. Le coffre de la voiture peut contenir deux, trois valises et rien de plus.
Je l’explique quand même un peu en donnant le moins de détails possible et Chadouk en a les larmes aux yeux.
— Je suis désolé, Timéo. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi faire non plus.
— Rien, on n’y peut rien, c’est la vie. Tu n’es pas réel et je suis un enfant. J’ai vérifié dans ma tirelire, je n’ai que trente-six euros quinze.
*

(Extrait du chapitre 8 : « Une mystérieuse visite chez Timéo »)