Voleur de feu

Le peintre et revuiste William Mathieu lance sa nouvelle revue en janvier 2016, et il m’a donné carte blanche pour rédiger l’intégralité des textes littéraires en résonance avec les illustrations.
Quand l’encre et la peinture achèveront de sécher, la couverture ressemblera à ça :
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Rejoindre l’Autan — Little big book Artist

 Le peintre André Jolivet, passionné par le rapport entre le texte et l’image, m’a demandé un des miens pour l’illustrer d’une peinture et en faire un livre d’artiste.
Celui-ci rejoindra les autres livrets pour son expo à la médiathèque Mériadeck de Bordeaux en mars 2016.


 


Rejoindre l’Autan — Little big book Artist – Le monde des villes – BORDEAUX

Anna de Sandre & André Jolivet

 

Ils foulaient des bassins
De marne et de mollasse
Éclatés de ravines
Capturaient des ondines
Au partage de Naurouze
Promettant que là-bas
Elles seraient des épouses
Les plus jeunes construisaient
À la chair de leur voix
Un abri dans les marais
En tirelant « Burdigala »

Les cousettes bâtissaient
Une autre route de la soie
En rapiéçant des nids-de-poule
Les vieillards roulottaient
Des messages dans les arches
De ponts de sel
Les âmes défuntes
Se shangaïaient dans l’air iodé
Pour féconder la terre des vignes

Les femmes secouraient des arlots
À la Porte de la Monnaie
Les enfants à vélo
enfilaient les sabots
Du cheval de Montaigne
En sautant des dos d’âne
Les bébés survivants
Suçotaient des cannelés
Et les chiens reniflaient
Des baudanes au mitan
de Sainte-Catherine

Moi, je sabotais des rivets
Sous le ventre des fardiers
Pour retourner à Bordeaux
Exulter au bord d’A.

***

Avec également :
Dominique Boudou – Claude Chambard – Thomas Déjeammes – Mariane Fiori – Alexandre Gefen – Brigitte Giraud – Allain Glykos – Dominique Massaut – Derek Munn – Eric Pessan – Anna de Sandre – Frédérique Soumagne – Ricardo Sumalavia – Jérémy Taleyson

Un ami comme Chadouk #6

Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :
*
*
©Hazuki Koike
©Hazuki Koike
JE VAIS TOUT DROIT à l’évier en évitant soigneusement le regard de Papa. Je savonne mes mains avec minutie, frotte mes ongles au moyen de mon pouce. Je me retourne pour attraper un torchon et surprend le sourire embarrassé de Chadouk.
— Mais qu’est-ce que tu fais chez moi ? Sors tout de suite ou bien je te dénonce !
— Non, pardon. Ne dis rien à personne, je te présente mes excuses.
Puis je vois à son air finaud qu’il vient de se rappeler que je suis le seul à le voir et à l’entendre.
Je tente de le persuader par la douceur :
— Tu ne peux pas entrer comme ça chez les gens, sans y avoir été invité. Même si tu es un fantôme.
— JE NE SUIS PAS UN FANT…
— Oui, c’est vrai. Je ne le dirai plus. Mais j’ai déjà assez de soucis comme ça. Je n’ai pas besoin en plus de connaître quelqu’un comme toi. Tu comprends ?
Son air malheureux me fait regretter mes paroles. Parfois, je me donnerais des gifles pour apprendre à réfléchir avant de parler.
— Timéo, tu te sens bien, Fiston ?
Zut ! J’ai oublié que Papa n’a pas quitté la pièce. Je vais passer pour un dingo.
— Oui, oui. J’écris une pièce pour m’inscrire au club de théâtre à la rentrée et je récitais la quatrième scène.
La fierté que je lis sur son visage me fait regretter de lui mentir. On dirait que je n’ai plus qu’à écrire vraiment pour m’inscrire à ce club.
 
Quand j’étais petit, Papa et moi jouions énormément ensemble. Il restait de longues périodes sans travail et mettait ce temps à profit pour m’aider à pourchasser des sorcières, libérer des chevaliers, fabriquer des ponts, des cabanes, des fusées, des manèges, et tout ce qui pouvait me faire envie. Papa créait des jeux à partir de morceaux de bois qu’il ramassait au hasard de ses promenades. Est-ce que les jeux ont cessé quand Papa a divorcé ou bien quand mes copains sont devenus plus importants ? Qui s’acharnait à couper des bûches au fond du jardin pour rester seul ? Et qui de nous deux avait de moins en moins envie de pédaler sur des chemins buissonniers ?
Aujourd’hui, tout est plus petit et je me cogne souvent. L’ancienne maison était spacieuse et son jardin plus encore. Ma mère l’a gardée avec le chien jaune et le chat tigré qui m’ont vu grandir comme un haricot magique.
À ce propos, j’ai bientôt dix ans et mon pantalon me serre déjà à la taille. Je galère pour passer le bouton dans la boutonnière et quand je lève les bras, il m’arrive de craquer une manche.
 
Je sais bien que Papa est embarrassé au sujet du baiser et qu’il n’a pas envie de m’en parler. C’est pourquoi je me contente de lui demander ce qu’il y aura à manger pour le dîner.
— Des pâtes à la carbonara, me répond-il, fièrement. Avec de la crème fraîche du crémier, des œufs bio et des lardons de chez le boucher. D’ailleurs, commence à mettre la table, je mets déjà l’eau à chauffer pour les nouilles.
Pendant le repas, la conversation tourne autour de mon prochain anniversaire.
— Papa, je voudrais une surprise qui ne soit pas comme d’habitude. Ne m’achète rien, j’ai déjà tout ce qu’il me faut. Je préfère que tu m’organises quelque chose de très spécial comme une aventure, une chasse au trésor ou bien ce genre de chose. Tu vois ce que je veux dire ? 
— Oui, je vois ce que tu veux dire. Je vais y réfléchir.
Je sais qu’il ne supporte pas que j’aie conscience de notre manque d’argent. Manque d’argent, manque de maison, manque de mère, manque de tout. Et moi-même, j’ai le sentiment parfois d’être un fils à la manque.
*
(Extrait du chapitre 7 : « Un projet d’anniversaire pour Timéo »)