Rejoindre l’Autan — Little big book Artist

 Le peintre André Jolivet, passionné par le rapport entre le texte et l’image, m’a demandé un des miens pour l’illustrer d’une peinture et en faire un livre d’artiste.
Celui-ci rejoindra les autres livrets pour son expo à la médiathèque Mériadeck de Bordeaux en mars 2016.


 


Rejoindre l’Autan — Little big book Artist – Le monde des villes – BORDEAUX

Anna de Sandre & André Jolivet

 

Ils foulaient des bassins
De marne et de mollasse
Éclatés de ravines
Capturaient des ondines
Au partage de Naurouze
Promettant que là-bas
Elles seraient des épouses
Les plus jeunes construisaient
À la chair de leur voix
Un abri dans les marais
En tirelant « Burdigala »

Les cousettes bâtissaient
Une autre route de la soie
En rapiéçant des nids-de-poule
Les vieillards roulottaient
Des messages dans les arches
De ponts de sel
Les âmes défuntes
Se shangaïaient dans l’air iodé
Pour féconder la terre des vignes

Les femmes secouraient des arlots
À la Porte de la Monnaie
Les enfants à vélo
enfilaient les sabots
Du cheval de Montaigne
En sautant des dos d’âne
Les bébés survivants
Suçotaient des cannelés
Et les chiens reniflaient
Des baudanes au mitan
de Sainte-Catherine

Moi, je sabotais des rivets
Sous le ventre des fardiers
Pour retourner à Bordeaux
Exulter au bord d’A.

***

Avec également :
Dominique Boudou – Claude Chambard – Thomas Déjeammes – Mariane Fiori – Alexandre Gefen – Brigitte Giraud – Allain Glykos – Dominique Massaut – Derek Munn – Eric Pessan – Anna de Sandre – Frédérique Soumagne – Ricardo Sumalavia – Jérémy Taleyson

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Un ami comme Chadouk #6

Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :
*
*
©Hazuki Koike
©Hazuki Koike
JE VAIS TOUT DROIT à l’évier en évitant soigneusement le regard de Papa. Je savonne mes mains avec minutie, frotte mes ongles au moyen de mon pouce. Je me retourne pour attraper un torchon et surprend le sourire embarrassé de Chadouk.
— Mais qu’est-ce que tu fais chez moi ? Sors tout de suite ou bien je te dénonce !
— Non, pardon. Ne dis rien à personne, je te présente mes excuses.
Puis je vois à son air finaud qu’il vient de se rappeler que je suis le seul à le voir et à l’entendre.
Je tente de le persuader par la douceur :
— Tu ne peux pas entrer comme ça chez les gens, sans y avoir été invité. Même si tu es un fantôme.
— JE NE SUIS PAS UN FANT…
— Oui, c’est vrai. Je ne le dirai plus. Mais j’ai déjà assez de soucis comme ça. Je n’ai pas besoin en plus de connaître quelqu’un comme toi. Tu comprends ?
Son air malheureux me fait regretter mes paroles. Parfois, je me donnerais des gifles pour apprendre à réfléchir avant de parler.
— Timéo, tu te sens bien, Fiston ?
Zut ! J’ai oublié que Papa n’a pas quitté la pièce. Je vais passer pour un dingo.
— Oui, oui. J’écris une pièce pour m’inscrire au club de théâtre à la rentrée et je récitais la quatrième scène.
La fierté que je lis sur son visage me fait regretter de lui mentir. On dirait que je n’ai plus qu’à écrire vraiment pour m’inscrire à ce club.
 
Quand j’étais petit, Papa et moi jouions énormément ensemble. Il restait de longues périodes sans travail et mettait ce temps à profit pour m’aider à pourchasser des sorcières, libérer des chevaliers, fabriquer des ponts, des cabanes, des fusées, des manèges, et tout ce qui pouvait me faire envie. Papa créait des jeux à partir de morceaux de bois qu’il ramassait au hasard de ses promenades. Est-ce que les jeux ont cessé quand Papa a divorcé ou bien quand mes copains sont devenus plus importants ? Qui s’acharnait à couper des bûches au fond du jardin pour rester seul ? Et qui de nous deux avait de moins en moins envie de pédaler sur des chemins buissonniers ?
Aujourd’hui, tout est plus petit et je me cogne souvent. L’ancienne maison était spacieuse et son jardin plus encore. Ma mère l’a gardée avec le chien jaune et le chat tigré qui m’ont vu grandir comme un haricot magique.
À ce propos, j’ai bientôt dix ans et mon pantalon me serre déjà à la taille. Je galère pour passer le bouton dans la boutonnière et quand je lève les bras, il m’arrive de craquer une manche.
 
Je sais bien que Papa est embarrassé au sujet du baiser et qu’il n’a pas envie de m’en parler. C’est pourquoi je me contente de lui demander ce qu’il y aura à manger pour le dîner.
— Des pâtes à la carbonara, me répond-il, fièrement. Avec de la crème fraîche du crémier, des œufs bio et des lardons de chez le boucher. D’ailleurs, commence à mettre la table, je mets déjà l’eau à chauffer pour les nouilles.
Pendant le repas, la conversation tourne autour de mon prochain anniversaire.
— Papa, je voudrais une surprise qui ne soit pas comme d’habitude. Ne m’achète rien, j’ai déjà tout ce qu’il me faut. Je préfère que tu m’organises quelque chose de très spécial comme une aventure, une chasse au trésor ou bien ce genre de chose. Tu vois ce que je veux dire ? 
— Oui, je vois ce que tu veux dire. Je vais y réfléchir.
Je sais qu’il ne supporte pas que j’aie conscience de notre manque d’argent. Manque d’argent, manque de maison, manque de mère, manque de tout. Et moi-même, j’ai le sentiment parfois d’être un fils à la manque.
*
(Extrait du chapitre 7 : « Un projet d’anniversaire pour Timéo »)

Soutien (renouvelé) à Erri de Luca

Erri de Luca
Erri de Luca dans la matinale de France Culture :
Depuis Rome, Erri De Luca sera l’hôte de la matinale de France Culture, animée par Guillaume Erner, le lundi 5 octobre. Vous pourrez le retrouver à partir de 07h40.
« Cher(e) ami(e),
Nous voulons d’abord vous transmettre un message reçu d’Erri De Luca à la veille du réquisitoire, le 20 septembre : « Merci à nouveau à tous ceux qui m’ont soutenu et qui continuent à le faire ».
Le lendemain, 8 mois de prison ont été requis contre Erri De Luca par le procureur de Turin. Nous sommes abasourdis par les conséquences de la plainte d’une société publique franco-italienne, domiciliée à Chambéry, et en charge du projet de TGV Lyon-Turin.
Erri De Luca, « stupéfait par la différence entre les arguments produits (par le parquet) et ce réquisitoire a minima », s’attendait à pire, le procureur pouvait requérir jusqu’à 5 ans. Comment comprendre cet écart ? Un effet de la campagne d’opinion internationale du mois de mars ? Si les arcanes des pouvoirs restent impénétrables, nos amis italiens remarquèrent que la presse transalpine devint plus équilibrée dans son traitement du procès. Dans la ville où prit place le réquisitoire, le grand journal quotidien, La Stampa, en rendit compte en poussant le souci de la symétrie jusqu’au titre, « TGV, le procureur : « huit mois à Erri pour instigation ». La défense : « liberté de parole ».
Mais, 8 mois, c’est 8 de trop !
L’écrivain a toujours soutenu qu’il parlait au figuré qu’il déclara, au téléphone à un journaliste du Huffington Post italien, « la ligne à grande vitesse doit être sabotée ». Si les hauts fonctionnaires du TGV comprirent cette phrase au sens littéral, qu’y pouvait-il ? En artisan des mots, il eut à cœur de s’en expliquer dans La Parole contraire. Dans un entretien à Lire, il y revint : « C’est un mot qui n’est pas forcément synonyme de dégradation matérielle : saboter, ce peut être faire grève, faire obstruction, mal appliquer un ordre. C’est une formule de résistance civile, qui en appelle à la fraternité. » En vain. La société publique entendait imposer son interprétation littérale des propos d’Erri De Luca, elle fit savoir que, malgré l’ampleur des soutiens aux paroles de l’écrivain, la plainte ne serait pas retirée. Il lui importait surtout d’être représentée à l’audience en tant que partie civile. Devant le tribunal, son avocat, maître Alberto Mittone soutint l’accusation des paroles d’Erri De Luca aux côtés du procureur.
Chacun comprend le message de ces hauts-fonctionnaires : s’ils peuvent « bâillonner » un écrivain, pour reprendre la formule d’Antoine Gallimard, ils n’hésiteront pas a fortiori devant ceux qui ne disposent pas d’une notoriété protectrice.
Qui pouvait penser que, dans une Europe dont les dirigeants manifestaient un an de cela pour la liberté d’expression, on expérimenterait de nouvelles procédures de contrôle de la syntaxe de nos belles langues ? Comment imaginer que nous n’aurions plus le loisir d’écrire métaphoriquement sans risquer d’être déféré à une Police des mots ?
Si, le 19 octobre, l’écrivain n’est pas acquitté, ces questions prendront toute leur force. Peut-on refouler ce vent mauvais ? Une nouvelle campagne d’opinion peut-elle concourir à la liberté d’Erri De Luca et à celle des paroles contraires ? Nous le saurons bientôt. À nous de vouloir.
Merci de diffuser ce message autour de vous.
Merci de faire connaître www.soutienaerrideluca.net qui est réactivé et qui fera le point sur la campagne.
Merci de défendre La parole contraire.
Salut et fraternité. »
Le Comité international de soutien à Erri De Luca, www.soutienaerrideluca.net
REVUE DE PRESSE
23 septembre: Libération.fr : Robert Maggiori : « Erri de Luca ou l’usage de la parole »
22 septembre: LivresHebdo.fr : « Antoine Gallimard solidaire d’Erri de Luca ».
22 septembre: L’Express.fr : « Antoine Gallimard refuse qu’on « bâillonne » Erri de Luca, jugé pour incitation au sabotage.»
22 septembre: Le Figaro.fr : « Lyon-Turin : 8 mois de prison requis contre Erri de Luca ».
22 septembre: La Repubblica : « Sabotaggi No Tav, chiesti 8 mesi per erri De Luca »
22 septembre: La Stampa : « Tav, la Procura : « Otto mesi a Erri De Luca per istigazione ». La difesa : »Libertà di parola »
21 septembre: Corriere della sera : « No Tav, chiesti otto mesi per Erri De Luca : « Istigazione a delinquere »
21 septembre: la Croix.com : « Incitation au sabotage » du Lyon-Turin : huit mois de prison requis contre Erri de Luca ».
21 septembre: L’Express.fr : « Incitation au sabotage » du Lyon-Turin : huit mois requis contre Erri de Luca »
16 septembre: Mediapart : « Pour un monde ouvert, des capsules sonores du Bruitagène en soutien à Erri de Luca ».
Copyright © 2015 Comité de soutien à Erri de Luca

Un ami comme Chadouk #5

Extrait d’un roman pour les 9-12 ans :*

© Rofusz Bkinga
CHADOUK NE SAIT PAS ce qu’est le temps qui passe. Il ne sait pas depuis quand il existe ni si un jour il va disparaître. Et quand on ne voit pas plus loin que le bout de son nez, on a du mal à comprendre pourquoi le printemps revient toujours après l’hiver.
On ne comprend pas non plus pourquoi la maman de Lucie virevolte à travers la maison, se regarde dans le miroir, essaye un chapeau, des chaussures à talon, jette ou repose, recommence avec une robe, enroule plusieurs foulards autour de son cou, puis de ses cheveux, puis en guise de ceinture. Tout ça pour finalement envoyer le tout valdinguer.
« Chouette, un nouveau jeu ! » Chadouk s’empare à son tour de tout ce qu’elle éloigne d’elle et un chapeau de paille trop grand lui tombe sur l’œil. Il meurt rapidement de chaud sous une étole et manque se casser la margoulette en marchant sur l’ourlet d’une robe fluide et brodée.
Puis il s’étonne, car à cette heure-ci d’habitude elle travaille toujours sa voix et file préparer le repas du midi si Lucie lui crie depuis sa chambre qu’elle a faim.
*
Il entend parler de Serge, le père de Timéo. Il s’en méfie depuis le concert du quatorze juillet et il ne comprend pas pourquoi ce prénom a des effets bizarres sur elle.
Elle ne le connaissait pas encore la veille, et voilà qu’à présent ce prénom semble lui gonfler le cœur, lui chatouiller les côtes, faire briller ses yeux et lui monter aux lèvres. Visiblement, elle le trouve beau et il occupe toutes ses pensées.
*
Chadouk réfléchit au sujet du pouvoir magique de ce prénom. Quoi ? Tous les prénoms ont un pouvoir magique. Oui, « Chadouk » aussi.
Bon, il sait que Serge n’est pas seulement un prénom, il sait que c’est aussi le nom d’un assemblage de tissus. Autrement dit, du tissage. Comme la laine tissée, par exemple. La mère de Lucie doit sûrement rêver qu’avec un tel prénom, Serge peut tisser des liens formidables, des liens d’amour solides comme une écharpe tricotée.
*
Chadouk grappille des bonbons dans la cuisine quand soudain le téléphone sonne. Il interrompt le cours de ses pensées et il écoute la conversation de toutes ses oreilles. Il devine aux réponses de la maman de Lucie qu’il s’agit de Monsieur Santos, le directeur du camping. Il veut la payer dans la journée pour son concert du quatorze juillet.
*
(Extrait du chapitre 6 : « Chadouk fait encore une bêtise »)