Aphorismes chroniques et autres fariboles #1

Saul-Steinberg_news

J’ai le plaisir de vous présenter ma nouvelle rubrique d’aphorismes dans la revue Le Crayon d’Alexandre Faure :aphorisme_O1_page

http://www.lecrayon.net/Le-blog/APHORISMES-CHRONIQUES/APHORISMES-CHRONIQUES-et-autres-fariboles-I

 

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Jour béryl

Il y aura des oiseaux de nuit
Au bec poudré de sucre glace
Et des amants repus de cris
Qui les laisseront tantôt sur place
Il y aura des sourcières aqueuses
Et des puisatiers hydrophiles
Qui échangent des promesses neigeuses
Quand leurs mains tiennent jusqu’en avril
 
Il y aura des jours béryl
Des jours topaze et des jours quartz
Il y aura des jours sans pluie
Où l’on s’ennuie sans son Gary
Des étincelles d’artificières
Qui vous invitent à orpailler
Leurs étroits bayous aurifères
 
Il y aura une alchimie
Des corps épais et des formules
Magie rubis et cœurs compacts
Si tu sais bien coter mon pacte
Puis feu et extrême hydrorhhée
Si j’attise nos échauffourées
Il y aura des aphorismes
ânonnés dans des montgolfières
Quand on mordille une bouche rieuse
On amende un désir d’argile
 
Il y aura l’air saturé
D’une capiteuse brume follette
Quand gravité et bonne humeur
Bordent la carrée de nos hommages
Puis il y aura entre nous
L’instant que j’attends craquettante
L’heure où tu bibardes à ma fourche
La graine de sarrasin doucette
Dont tu exprimes le mucilage

Un froid sec #5

© John Divola

LE FROID ME REND LUCIDE et l’hiver est la saison qui révèle le mieux ce qui remue discrètement au fond de moi. Il drape dans ses housses, soustrait les chemins à la vue, maquille les formes et fait disparaître l’habituel connaissable et pourtant : son givre révèle crûment les toiles d’araignées entravées dans les résineux, son silence amplifie les chuchotements, sa lumière change les focales, son froid choque les parfums comme un martelet frapperait des concrètes, parcelliserait leurs fragrances en éclats solides dont l’odeur rendue puissante me dévoilerait enfin ses notes de tête, de cœur et de fond en même temps que mes pensées rendues claires et dociles.

J’aime une femme malade. Je n’aimerai aucun homme comme je l’aime, elle. Tout me fait peur. Je ne sais rien faire. Je n’ai aucune ambition mais ne veux dépendre de personne. Je voudrais ne manquer de rien mais même sans rien je suis comblée d’aimer la vie. J’ai dix-neuf ans et j’aimerais être une vieille sachant faire des confitures.
Je sais déjà, à mon âge, ce que je dois savoir de moi : je dois tuer le temps pour arriver jusque-là, mais le tuer le plus lentement que je peux, parce que je veux être vieille mais ne pas mourir. Je ne ressemble plus à Mutter depuis que je sais cela, et parce que je le sais, je ne veux plus la tuer.
Mon désir de vivre nous sépare, nous différencie, m’absout des points communs que j’ai avec elle. Pardonnez-moi, Quelqu’un, parce que j’ai péché. J’ai péché par ce désir si pur de savoir qu’un jour je la dépasserai. Que malgré ses beignes, je suis plus forte qu’elle. Pardon, Mutter. Un jour, tu réussiras à mourir sans que j’y sois pour rien, et je choisirai de te survivre.

Ce matin, j’ai encore fait le choix de quitter Mutter. Je le fais invariablement dans les mêmes conditions : je me réveille d’une nuit agitée de mauvais rêves — où des ascenseurs fous dans lesquels je monte à mon corps défendant montent ou descendent avec une violence telle que je la ressens comme une intention de me tuer, où je conduis des voitures à moitié en panne et sans posséder de permis de conduire, où je manque des correspondances de bus, où je prends des trains à mauvaise destination, où j’échappe à des poursuivants aux intentions meurtrières en me réveillant brutalement —, et au soulagement que je ressens brièvement mais intensément quand prennent fin ces angoisses nocturnes en même temps que je reconnais le canapé du salon où je squatte sous une méchante couette récupérée dans un vide-grenier succède l’abattement à l’idée d’être encore et toujours moi-même, dans le même lieu, dans le même rôle, dans la même journée que je repousserai comme la quantité négligeable qu’elle est et restera jusqu’au soir où je me recoucherai.

Et puis j’entends la respiration de ma mère et je sens l’odeur des pets qu’elle lâche dans son sommeil. Je remarque le bordel que nous entretenons elle et moi avec la même flemme, et alors je me vois remplir mon sac du nécessaire, plier une carte de France ; griffonner un mot d’adieu sur un post-it que je colle sur la couverture du Télérama de la semaine posé sur la table basse, et cette belle histoire de fuite me tient lieu de bonheur, me donne de l’énergie et de l’enthousiasme quand je suis sous la douche, quand je siffle mon thé et mes tartines, et même quand j’entends Mutter ouvrir la porte de sa chambre pour aller uriner, je me dis que j’ai encore largement le temps de le faire.

A chaque fois que je choisis de partir, je retrouve le même entrain, parce qu’à chaque fois, je me crois. J’ai confiance en moi. Je me mens follement. Éperdument. Je me mens avec toute la peur que j’ai de découvrir que je suis peut-être quelqu’un de bien qui se serait fourvoyé à vivre comme une blatte coupable d’être la fille de la folle, ou au contraire que je suis peut-être pire qu’elle, puisque j’ai assez de force pour songer à l’abandonner.

C’est en regardant un vieux film avec James Belushi dans le rôle principal que l’idée ne m’a pas lâchée qu’il y avait peut-être un logement pour moi dans le coin.
Il y joue un flic affublé d’un chien ingérable en guise de coéquipier, dont le pelage fauve et noir m’a rappelé le chien sur le chemin de Bassoues. Ce clébard ne m’intéresse pas bien sûr, mais il se poste souvent à proximité de la ferme des Gilbert, inhabitée depuis la mort du vieux. Les enfants du vieux vivent trop loin pour venir l’entretenir mais elle tient encore debout sous son toit.
Il me faudra un cœur de chasseur et des manières de nounou pour m’en emparer. Je les ai. Je me sens prête. Je ne peux pas affronter Mutter aujourd’hui et attendre demain pour lever le camp.
Peu importe : demain, j’annonce mon départ et je la quitte.

Un ami comme Chadouk #7

 Extrait d’un roman inédit pour les 9-12 ans :
Un ami comme Chadouk #7
© Chris Dunn
JE N’AI JAMAIS EU de vrai secret auparavant. Par exemple, je ne dis jamais à mes copains que ma mère est partie un jour en emportant ses affaires mais en laissant son fils. Je ne confie pas mes chagrins. Je ne parle pas davantage de ma peine quand Papa rentre des courses et qu’il n’a pas acheté beaucoup à manger. Tout ça, je le garde dans son cœur, même si tout le monde sait très bien que mon père ne travaille pas souvent parce qu’il en a perdu le goût et l’envie depuis le départ de ma mère. Mais ça, c’est différent. C’est juste que je n’ai pas envie d’en parler avec les autres. C’est juste que j’aimerais bien que les autres ne sachent pas ce qui est moche ou triste dans ma vie.
Je rallume ma lampe de chevet et trotte discrètement sur mes pieds nus jusqu’à la salle de bain pour boire quelques gorgées dans la coupe de mes mains. Je ferme rapidement le robinet, m’essuie à la serviette qui traîne en tire-bouchon dans la corbeille à linge et retourne dans ma chambre.
Chadouk est à plat ventre devant une toupie en bois qui tourne longtemps. Il la contemple avec ravissement, tellement absorbé qu’il ne me voit pas l’approcher.
— Bouh !
Il sursaute et ça le fait décoller de quelques centimètres.
— Tu m’as fait peur ! Ce n’est vraiment pas drôle.
— Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre ?
— Je voulais te parler.
— De quoi ?
— Du monsieur qui est venu chez toi. Qui est-ce ?
Je me renfrogne et garde le silence.
— Il n’avait pas l’air très gentil. C’est vraiment lui, le gardien des Grands Bois ?
— Le « garde-forestier », je rectifie. « Et non, à mon avis, ce n’est pas lui. Comment va Lucie ?
— Bien, mais elle ne me voit et ne m’entend toujours pas. Dis-moi qui c’était ? Il n’avait vraiment pas l’air commode.
Je suis embarrassé. À quoi bon expliquer que Papa me cache ses problèmes d’argent ? Nous sommes pauvres, il n’y a plus assez de sous sur le compte pour payer les loyers du mobil-home et monsieur Santos, le propriétaire, a envoyé un huissier de justice pour nous faire expulser. Nous devrons quitter cet endroit mais nous n’avons nulle part où aller. Je ne sais même pas ce que vont devenir mon lit et mes affaires. Le coffre de la voiture peut contenir deux, trois valises et rien de plus.
Je l’explique quand même un peu en donnant le moins de détails possible et Chadouk en a les larmes aux yeux.
— Je suis désolé, Timéo. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas quoi faire non plus.
— Rien, on n’y peut rien, c’est la vie. Tu n’es pas réel et je suis un enfant. J’ai vérifié dans ma tirelire, je n’ai que trente-six euros quinze.
*

(Extrait du chapitre 8 : « Une mystérieuse visite chez Timéo »)