Un froid sec #19

  DEPUIS QUE LE CHIEN était entré dans Villebasse, aux premiers jours de cet hiver particulièrement froid, on avait le sentiment que la mort survenait davantage qu’à l’habitude ici et aux alentours très proches. Ce n’était pas remarquable par tout le monde, mais tout de même, la coïncidence était citée parfois au Domicile de Saturne après que les clients les plus fidèles avaient fini de perdre leur monnaie de la semaine en méchantes bières et qu’il ne leur restait plus qu’à prolonger la conversation pour ne pas rentrer trop vite.

     Par exemple, Cédric Fontan avait perdu son oncle Tim à la chasse au lièvre sous la neige. Les Setters anglais avaient rebroussé chemin pour chercher une aide qui arriva trop tard : l’homme n’avait pas survécu à une crise cardiaque. Son âme en s’échappant le laissa mourir sans un cri, car la dernière volonté d’oncle Tim, ou plutôt son ultime réflexe fut de garder son honneur jusqu’au bout en n’alertant pas le gibier. Et le fait est qu’une hase gestante qui s’en venait un peu plus tard varia sa course pour tracer à cinq paumes de son corps en laissant de petites crottes.
     Sébastien Chapelle garda pour lui que Dieu avait exaucé ses prières, car nul n’avait besoin de savoir que Tim Fontan lui avait planté des cornes, et Cédric récupéra ses chiens, de braves bêtes à l’arrêt ferme, redoutables avec les bécasses.
     Autre fait divers qui eut lieu quasiment en suivant : la petite Marion des Alliot échappa à la surveillance de ses parents et fila droit à la rivière où la nouveauté d’un embâcle de glace l’attira sur la surface gelée qui céda comme casse une branche.
Le reste fut plus ordinaire, à part la quantité. C’est à la mort du clerc significateur que le rapprochement se fit à rebours, s’insinuant dans les esprits avec la rapidité d’une légende ; or, chacun sait que lorsque le soupçon devient croyance puis conviction, il n’y a plus besoin de chercher une preuve.

Le Harrison est dans le Gers

L A BUSE TOURNOYAIT EN SPIRALE, à une distance qui permettait d’affirmer qu’elle attendrait en vain. Il suffisait pour s’en rendre compte de pénétrer dans la forêt, d’avancer dans les odeurs de cheval et d’automne et de suivre la courbe du chemin de terre en fixant avec un point de vue autrement intéressant le petit tas de déchets qui dévoilait sa supercherie de fibres et de plastique à mesure qu’on progressait dans sa direction. Anna se moqua de l’emplumé qui prenait ce tas de saloperies pour un tumulus et siffla son chien pour éviter qu’il ne se roule dedans. L’autre raison qui lui fit écourter sa balade était que les chasseurs ne laissaient rien derrière eux. Elle risquait par conséquent de tomber sur un rôdeur que le clébard commençait d’ailleurs à pister, la truffe collée au sol. Anna cria le nom du chien d’un ton exaspéré et toute ressemblance avec le personnage d’un roman de Jim Harrison s’arrêta là.

(crédit photo : Paul Bugbee)