Flannery O’Connor et le Plaquenil

Flannery O’Connor n’aimait pas les chauves-souris mais les oiseaux. Toutes sortes d’oiseaux et en particulier les paons.
Elle souffrait d’un lupus dont elle mourut à trente-neuf ans, en mille neuf cent soixante-quatre, soit une poignée d’années après la mise en circulation de l’hydroxychloroquine, qui en soulage certains symptômes.


« Suivie du paon, Mrs Shortley gagna la colline où elle avait décidé de prendre position. À les voir l’un derrière l’autre sur le chemin, on songeait à quelque procession. Elle gravissait la pente, bras croisés,et on eût dit l’épouse du Paysage, sortie à la menace de quelque danger, pour voir ce qui se passait. Elle se dressait sur d’énormes jambes avec la superbe assurance d’une montagne et, à travers des étranglements de granit, elle s’éleva jusqu’aux deux pointes de lumière d’un bleu glacé qui saillaient, et dominaient la campagne alentour. Elle ne prêta aucune attention à l’ardent soleil de l’après-midi qui se faufilait derrière une muraille de nuages démantelée, comme s’il feignait d’y vouloir glisser son regard indiscret. Ses yeux suivaient le chemin d’argile rouge qui bifurquait de la grand-route.
Le paon s’arrêta à un pas derrière elle – sa queue, un scintillement d’ors et de verts et de bleus était levée juste assez pour ne pas toucher terre. Elle se déployait de chaque côté comme une traîne et sa tête, posée sur un long col bleu flexible comme un roseau, était rejetée en arrière, comme s’il concentrait son attention sur quelque objet lointain, indiscernable à d’autres yeux que les siens.
Mrs Shortley, elle, observait une voiture noire qui venait de quitter la grand-route et franchissait la grille.»

Extrait de « La Personne déplacée » dans le recueil Les Braves gens ne courent pas les rues, tiré de ses Oeuvres complètes (romans, essais, nouvelles, correspondance) éd. Quarto Gallimard (p.327)

(crédit photo Arthur Tress)